L’Assemblée générale des Nations unies vient de recommander l’usage de cartes du monde à projection équivalente. Andreea Marin, géographe et cartographe à l’Université de Bucarest, explique pourquoi aucune carte plane ne peut représenter la Terre sans la déformer, de Mercator à Gall-Peters et Equal Earth, et pourquoi le choix de la projection façonne notre regard sur le monde.
Lors de l’Assemblée générale des Nations unies (ONU) du 4 septembre 2026, les États membres ont adopté, par 164 voix pour, 1 contre (les États-Unis) et 6 abstentions (Estonie, Géorgie, Lituanie, République de Moldova, Serbie et Ukraine), une résolution recommandant l’utilisation de projections équivalentes, lorsque la taille relative compte, car elles respectent les proportions réelles des surfaces [1]. Cette décision remet en lumière un dilemme vieux de plusieurs siècles : quel compromis mathématique le cartographe doit-il consentir pour représenter la Terre ?
Une carte n’est jamais neutre
Les cartes sont souvent considérées comme des sources d’information précises et objectives. Avec le temps, on nous a appris à y voir des représentations fidèles de la réalité géographique, ce qui leur confère une grande crédibilité. Pourtant, les cartes ne sont pas toujours aussi neutres qu’elles le paraissent. Comme l’a observé la cartographe Judith Tyner dans son étude de 2015 sur la cartographie persuasive (Persuasive Cartography, p. 1087-1095), les cartes ont parfois servi à transmettre ou à renforcer des messages plutôt qu’à communiquer une information géographique objective. Les exemples vont de la propagande des deux guerres mondiales et de la guerre froide aux graphiques de lobbying des entreprises au milieu du XXe siècle, jusqu’aux campagnes militantes contemporaines [2].
L’idée reste d’actualité. Lors d’une réunion d’information devant le Groupe africain à l’ONU, en amont du vote, le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, a déclaré : « Une carte n’est jamais neutre […] Elle façonne les perceptions, influence la manière dont on comprend la place des peuples et des continents dans le monde, et peut, parfois dès les premières années d’école, perpétuer des représentations qui ne correspondent pas à la réalité géographique » [3].
Chaque point, ligne ou polygone tracé sur une carte traduit une décision du cartographe : quelles informations inclure ? Quelles données omettre ? Quelle échelle choisir ? Comment symboliser les éléments ? Et, surtout, quelle projection utiliser ?
Tous ces choix influencent ce que nous finissons par voir. Une carte peut d’ailleurs être considérée comme le produit du contexte social, politique ou économique dans lequel elle a été conçue.
La résolution de l’ONU n’interdit pas la projection de Mercator et n’impose pas son remplacement. Elle encourage plutôt les gouvernements, les écoles, les organisations internationales et les entreprises technologiques à utiliser la projection « Equal Earth » [4] et d’autres cartes qui respectent les proportions réelles des surfaces.
Un problème sans solution parfaite
La Terre n’est pas une sphère parfaite. Du fait de sa rotation sur son axe, elle est légèrement aplatie aux pôles et renflée à l’équateur, une forme appelée sphéroïde ou ellipsoïde. En outre, la répartition inégale des masses à l’intérieur et à la surface de la planète entraîne de légères variations de son champ de gravité. La forme de référence qui tient compte de ces variations est appelée le géoïde. Projeter cette forme de la Terre sur une surface plane constitue un véritable défi : c’est impossible sans déformation. Imaginez la Terre comme une orange : si vous l’épluchez et tentez d’étaler la peau parfaitement à plat sur une table sans la déchirer ni la déformer, vous vous retrouvez dans une situation semblable à celle qui consiste à transposer la réalité géographique en trois dimensions sur un plan à deux dimensions. Mathématiquement, il n’existe aucune transformation géométrique capable de préserver à la fois les surfaces, les distances, les directions et les angles.

De Mercator à Equal Earth
La projection de Mercator a été créée en 1569 par le cartographe flamand Gérard de Kremer, dit Gerardus Mercator. Elle visait avant tout à résoudre un problème pratique de navigation maritime : les lignes droites tracées sur la carte correspondent à des caps constants à la boussole, ce qui permettait aux marins de tenir leur route sans calculs complexes. Son grand avantage est donc de conserver les angles et les directions. Son inconvénient majeur, en revanche, est la déformation des surfaces : à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur vers les pôles, les terres paraissent de plus en plus grandes. Sur une carte de Mercator, le Groenland semble ainsi de taille comparable au continent africain, alors que l’Afrique est environ 14 fois plus étendue.
Bien que conçue pour la navigation, la projection de Mercator est devenue, au fil du temps et de son usage généralisé, la représentation standard du monde dans de nombreux manuels scolaires, dans les médias, dans l’environnement numérique et dans les documents officiels. Et c’est ainsi que, sans même que nous nous en rendions compte, une configuration visuelle particulière du monde est devenue familière à des milliards de personnes. Pour répondre à ces déformations des surfaces, des projections équivalentes ont été créées afin de préserver le rapport réel entre les masses continentales. La projection de Gall-Peters, décrite pour la première fois par James Gall en 1855 et popularisée par Arno Peters dans les années 1970, a été promue comme l’alternative à celle de Mercator. Elle restitue fidèlement les surfaces relatives des continents et des pays : l’Afrique et l’Amérique du Sud y apparaissent bien plus grandes que sur la projection de Mercator, plus proches de leur taille réelle. Mais là encore, il y a un prix à payer ! Pour conserver les surfaces, la projection altère la forme des continents, qui paraissent plus allongés et moins familiers à l’œil. Autrement dit, la projection de Gall-Peters ne supprime pas la déformation : elle la déplace simplement ailleurs.
La recherche de la projection la plus équitable s’est poursuivie. En 2018, une équipe internationale de cartographes a créé la projection Equal Earth, alternative visuellement plus agréable à celle de Gall-Peters. Cette projection, récemment recommandée par l’ONU, parvient à préserver les proportions réelles des surfaces, au prix d’une déformation modérée des formes afin de conserver un aspect visuellement équilibré.

À chaque carte son usage
Aucune projection ne peut restituer parfaitement la surface courbe de la Terre sur un plan ; chacune implique un ou plusieurs compromis.
Aucune projection n’est « fausse » : elles servent simplement des usages différents.
Dans ce contexte, la récente recommandation de l’ONU en faveur des projections équivalentes n’implique pas automatiquement le rejet d’autres projections. Elle rappelle plutôt que les cartes ne se contentent pas d’indiquer l’emplacement d’un pays, d’une ville ou d’un fleuve : elles racontent aussi une histoire à leur sujet, et le choix de la projection peut influencer le message transmis.
Références
[1] https://news.un.org/en/story/2026/09/1168284
[2] https://press.uchicago.edu/books/HOC/HOC_V6/HOC_VOLUME6_P.pdf
[3] https://robertdussey.com/en/adopting-new-world-map-that-shows-true-size-of-all-countries/
[4] https://equal-earth.com/equal-earth-projection.html
[5] https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Earth%27s_Geoid_compared_with_WGS84_ellipsoid.png
[6] https://map-projections.net/
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