La simulation des populations et du vivant à l’échelle planétaire devient une nouvelle frontière de l’IA, explique dans ce texte le préventeur belge Eric Van Vaerenbergh.
Une course menée dans l’indifférence
La cindynique, science des dangers et des risques, doit pousser les décideurs européens à réfléchir à la pérennité du bien-être de notre civilisation.
Une nouvelle course technologique commence dans une relative indifférence médiatique : celle de la simulation, par intelligence artificielle, des comportements humains, des populations et, à terme, de sociétés entières et planétaires.
Light Society : un milliard d’agents
En Chine, des chercheurs de plusieurs grandes institutions ont développé Light Society. Leur publication, Modeling Earth-Scale Human-Like Societies with One Billion Agents, décrit un système conçu pour simuler des réseaux allant jusqu’à un milliard d’agents. Chaque agent peut être doté d’un profil démographique, de croyances, d’objectifs, d’une mémoire et de relations sociales. Le système permet notamment d’étudier la diffusion des opinions, la confiance ou les comportements économiques.
Pour atteindre cette échelle, les chercheurs combinent LLM, modèles distillés et décisions précalculées. Mais l’essentiel réside moins dans la performance actuelle que dans la trajectoire : les auteurs évoquent déjà des extensions vers les épidémies, les marchés et les systèmes urbains, ainsi que l’intégration future de données du monde réel et, à terme, de « population-scale digital twins », des jumeaux numériques de populations entières.
Stanford, MatrAIx : fidélité et échelle
L’Occident avance lui aussi. Stanford a montré qu’il était possible de créer des agents reproduisant avec une forte fidélité les attitudes et comportements de 1.052 personnes réelles. MatrAIx franchit un autre ordre de grandeur avec Persona 8B, une base de 8,3 milliards de profils destinée à évaluer des produits numériques.
Il faut cependant éviter les comparaisons simplistes. Les 8,3 milliards de MatrAIx ne correspondent pas à 8,3 milliards d’agents autonomes interagissant simultanément, tandis que Light Society privilégie les dynamiques collectives à très grande échelle.
Plusieurs trajectoires progressent donc en parallèle : fidélité individuelle (Stanford), représentation démographique à très grande échelle (MatrAIx) et dynamique collective (Light Society). Le véritable saut technologique viendra probablement de leur convergence.
L’Europe : des démonstrateurs aux infrastructures
L’Europe n’est pas inactive. Horizon Europe finance notamment TWIN4DEM et WHAT-IF, qui associent jumeaux numériques, modèles multiagents, données empiriques et LLM pour étudier les démocraties et tester virtuellement certaines politiques. L’approche européenne met davantage l’accent sur l’auditabilité, la participation citoyenne, l’éthique et la conformité démocratique.
Mais ces projets ne doivent pas rester des démonstrateurs. Imaginez demain une infrastructure réunissant population, économie, énergie, ressources, infrastructures, climat, écologie, santé, information et géopolitique, progressivement alimentée par les données du monde réel.
Non pas une machine qui « prédit l’avenir », mais un système capable de tester des millions de futurs possibles avant d’agir.
Celui qui disposera du meilleur simulateur ne connaîtra pas l’avenir. Il simulera des milliards de futurs, en éliminera des milliards, puis testera les millions de scénarios les plus prometteurs avant d’agir dans le monde réel. Ce n’est plus de la prédiction. C’est une forme de sélection darwinienne appliquée aux scénarios futurs : tester, comparer, éliminer, puis agir. C’est de la prévention civilisationnelle.
Un CERN de la simulation ?
L’Europe devrait peut-être envisager ce défi, comme elle a envisagé autrefois le CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, ou Galileo, son système européen de navigation par satellite : une infrastructure scientifique dédiée, souveraine, ouverte, pluraliste et auditable, construite autour de nos valeurs démocratiques. Elle réunirait des physiciens, informaticiens, sociologues et philosophes, avec des règles d’audit public et une interdiction formelle de toute utilisation prédictive à des fins répressives.
Car dans cette course, la puissance ne viendra peut-être pas seulement de celui qui possède la meilleure IA.
Elle pourrait venir de celui qui possède la meilleure simulation du monde : celle qui permet, de manière vérifiable, de choisir les décisions maximisant durablement le bien-être humain.
SOURCES :
CN : Light Society https://arxiv.org/abs/2506.12078
US : Stanford Generative Agents https://arxiv.org/abs/2411.10109
US : Simulating the World https://arxiv.org/pdf/2608.04205
UE : Social Digital Twinner https://arxiv.org/abs/2505.10681
UE : TWIN4DEM https://cordis.europa.eu/project/id/101178061
UE : WHAT-IF https://what-if-horizon.eu/
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