Laurent Alexandre et Alexandre Tsicopoulos viennent de publier « Vivre 1000 ans, quand l’IA règne et la mort recule : rêve ou cauchemar? » aux éditions Buchet Chastel*. Dans cet ouvrage à quatre mains, se joue un conflit de génération autour d’une question troublante : la puissance de l’IA aidant, le corps devient plastique et repousser la mort est de moins en moins un rêve. Si cet objectif qui a longtemps était considéré comme étant un rêve de transhumaniste venait à se réaliser, les problèmes que nous aurions à affronter seraient alors de nature politique… C’est tout du moins ce qu’affirment les deux auteurs. Quels arguments permettent de croire de plus en plus en la mort de la mort, comment gérer la gérontocratie, que faire des jeunes générations, comment les aider à intégrer le marché de l’emploi, nullité des politiques, comment sauver l’espèce humaine, que penser de l’encyclique papale… Laurent Alexandre et Alexandre Tsicopoulos ont pris de leur temps précieux pour répondre à nos questions.
Sur X : @dr_l_alexandre et @Alex_Tsico
European Scientist @ Laurent Alexandre : Vous publiez votre troisième ouvrage entièrement dédié à la mort de la mort. Le second insistait sur le fait que les LLM concrétisaient cet idéal transhumaniste ; quel élément motive ce nouvel essai ? N’aviez-vous pas déjà épuisé le sujet ?
Laurent Alexandre : Le sujet n’est pas épuisé parce que l’objet a changé. En 2011, quand j’ai publié La Mort de la mort, nous étions encore dans l’anticipation biomédicale. En 2024, avec ChatGPT va nous rendre immortels, j’ai soutenu que les LLM donnaient enfin un moteur cognitif au rêve transhumaniste : l’IA allait multiplier la productivité scientifique, accélérer la biologie et finalement transformer la médecine en ingénierie. Mais en 2026, le problème est devenu beaucoup plus vaste. Il ne s’agit plus seulement de se demander si l’on vivra plus longtemps. Il faut analyser ce que devient une civilisation quand deux raretés centrales disparaissent en même temps : la rareté de l’intelligence et la rareté du temps.
Ce nouveau livre naît de ce double basculement. L’intelligence devient abondante, industrielle et presque gratuite. Et la mort commence à sortir du registre du destin pour entrer dans celui de la négociation technique. C’est un choc anthropologique. La première fois, je décrivais une possibilité. La deuxième, je montrais le moteur. Cette fois, avec Alexandre Tsicopoulos, nous regardons les conséquences humaines, politiques, morales et générationnelles de ce moteur.
L’autre nouveauté est personnelle. Je ne regarde plus la mort de la mort depuis le même endroit. J’ai 65 ans. Je suis probablement de la dernière génération qui mourra avant que la médecine ne devienne réellement régénérative. Alexandre, lui, a 25 ans. Il appartient sans doute à la première génération qui verra la mort reculer massivement. Cette asymétrie change tout. Moi, je vois une oasis à cent mètres et je crains de mourir de soif avant d’y arriver. Lui voit une société qui risque d’être jetée dans un futur sans mode d’emploi. Ce livre n’est donc pas un simple essai transhumaniste. C’est une confrontation entre l’impatience d’un vieux technophile et l’angoisse lucide d’un jeune qui devra vivre dans le monde que nous fabriquons.

TES @ Alexandre Tsicopoulos : Pouvez-vous brièvement vous présenter ? Comment avez-vous rencontré LA ? Qu’est-ce qui vous a motivé pour écrire avec lui sur ce sujet ?
Alexandre Tsicopoulos : J’ai 25 ans, j’ai fait des études de droit et je fais partie d’une génération qui a grandi avec l’idée que les études, le diplôme, l’effort et la spécialisation ouvraient un avenir. Or cette promesse est en train de se fissurer. L’IA arrive au moment précis où ma génération entre dans la vie adulte. Nous pensions devoir affronter la concurrence des autres jeunes diplômés. Nous découvrons que nous allons surtout devoir affronter des systèmes capables de lire, écrire, raisonner, diagnostiquer, coder et décider plus vite que nous.
J’ai rencontré Laurent à travers nos échanges sur l’IA, la longévité et les conséquences politiques de ces technologies. Ce qui m’a frappé chez lui, c’est qu’il ne parle pas du futur comme un universitaire prudent, mais comme quelqu’un qui pense que le futur est déjà en train de nous dévorer. Ce qui m’a aussi frappé, c’est son optimisme brutal. Laurent croit profondément que la technologie peut sauver des vies, vaincre des maladies, prolonger l’existence et démocratiser l’intelligence. Moi, je vois aussi le prix possible : déclassement des jeunes, disparition du travail qualifié, gérontocratie, sécession biologique des riches et perte de repères.
J’ai accepté d’écrire avec lui précisément parce que je ne suis pas son clone. Je ne voulais pas écrire un livre de disciple. Je voulais porter la voix d’une génération qui n’est pas hostile au progrès, mais qui se demande si elle ne va pas servir de variable d’ajustement à la grande accélération. Laurent a peur de mourir trop tôt. Moi, j’ai peur de vivre très longtemps dans un monde devenu invivable. Le livre naît de ce désaccord.
TES @ LA et AT : Comment avez-vous collaboré ? Avez-vous écrit avec une IA ? Pouvez-vous nous expliquer la structure de l’ouvrage qui n’est pas vraiment un dialogue, mais plutôt une suite de monologues ?
LA : Non, nous n’avons utilisé l’IA. Un intellectuel qui sous-traite sa pensée à l’IA préparerait déjà notre vassalisation par les machines intelligentes.
AT : De plus, l’IA n’a ni l’âge de Laurent ni mon inquiétude. Elle n’a pas son rapport à la mort ni mon rapport à l’avenir. Elle ne peut être un auteur moral.
LA : La structure du livre est volontairement hybride. Ce n’est pas un dialogue de théâtre où chacun répond sagement à l’autre toutes les dix lignes. Nous avons préféré une alternance de grandes séquences analytiques et de prises de parole personnelles. Pourquoi ? Parce que le dialogue classique pacifie trop vite les conflits. Il donne l’illusion que tout peut se résoudre par une belle conversation. Or notre sujet n’est pas paisible. Il oppose deux horizons biologiques, deux rapports au temps et deux expériences de l’IA. Il y a un fossé entre nous deux.
AT : Les monologues permettent de laisser chaque voix aller jusqu’au bout de sa logique. Laurent peut pousser son optimisme technologique sans que je vienne l’interrompre immédiatement. Je peux formuler ma peur générationnelle sans être réduit au rôle du jeune anxieux. Le lecteur n’assiste pas à une conversation mondaine, mais à une collision lente entre deux manières d’habiter le futur.
TES @ LA et AT : Où en est-on véritablement sur le sujet de la mort de la mort est-ce devenu autre chose qu’un fantasme de milliardaire de la Silicon Valley ? N’y-a-t-il pas des sujets plus graves à adresser avant tels que Alzheimer ou Parkinson, sur lesquels on ne semble pas beaucoup progresser ?
LA : La mort de la mort n’est plus une formule provocatrice. Personne ne promet l’immortalité biologique demain matin. En revanche, il serait tout aussi absurde de dire que rien ne se passe. La biologie du vieillissement a changé de statut. On ne regarde plus l’âge comme une fatalité métaphysique, mais comme un ensemble de processus : inflammation chronique, dérégulation épigénétique, sénescence cellulaire, dysfonction mitochondriale, déclin immunitaire… Chaque mécanisme devient une cible.
L’IA ajoute une rupture décisive. Elle accélère l’analyse des protéines, l’identification de cibles thérapeutiques, la conception de molécules, la stratification des patients ainsi que la simulation biologique. Nous ne sommes pas encore dans l’immortalité. Nous sommes dans le passage d’une médecine réparatrice à une médecine de maintenance biologique.
Sur Alzheimer et Parkinson, l’objection est légitime mais elle ne contredit pas notre thèse. Elle la confirme. Alzheimer et Parkinson ne sont pas des sujets « avant » la mort de la mort. Ils en sont le cœur. Mourir à petit feu de son cerveau, c’est précisément l’une des formes les plus cruelles de la mortalité. Les progrès ont été frustrants, lents, parfois décevants. Les premiers traitements anti-amyloïdes dans Alzheimer ne sont pas des miracles. Ils ralentissent modestement l’évolution et posent des problèmes de sécurité, de coût et de sélection des patients. Parkinson reste encore largement sans traitement véritablement modificateur de la maladie. Mais c’est exactement pour cela que l’IA change le paysage : elle permet d’attaquer des maladies multifactorielles avec des outils multidimensionnels. Si j’avais un Parkinson aujourd’hui, j’aurais de l’espoir… Il y a 10 ans, j’aurais été désespéré !
AT : Je suis plus prudent que Laurent. Le risque est de confondre trois choses : progrès scientifique, promesse industrielle et accès réel pour les patients. Une technologie peut être biologiquement fascinante et socialement insignifiante si elle reste réservée à quelques milliers de personnes riches. La question n’est donc pas seulement : Peut-on ralentir Alzheimer ? C’est « Qui pourra bénéficier des diagnostics précoces, des biomarqueurs, des traitements coûteux, ainsi que des protocoles de prévention ? »
LA : C’est pourquoi la mort de la mort n’est plus un fantasme de milliardaire, mais elle peut devenir un privilège de milliardaire si nous ne faisons rien. Voilà le vrai débat.
TES @ LA et AT : Chacun de vos échanges permet d’évoquer le paradoxe que soulève la mort de la mort. On le voit bien par exemple dans le chapitre qui traite de la succession des générations, phénomène naturel rendu impossible par une gérontocratie qui ne céderait pas sa place ?
LA : Pendant des millénaires, la mort a réglé brutalement un problème politique : la rotation. Les vieux de mon âge finissaient par partir. Les postes, les patrimoines, les pouvoirs et les réputations se libéraient. C’était cruel, mais cela faisait fonctionner la succession des générations. Si la mort recule, ce mécanisme disparaît. Il faudra inventer une rotation sans décès.
Le problème n’est pas que les vieux vivent plus longtemps. Ce serait une folie de présenter la longévité comme une faute morale. Le problème est qu’ils pourraient conserver trop longtemps les positions de pouvoir. Une société où l’on vit 200 ans mais où l’on garde la même chaire, le même mandat, la même entreprise ainsi que le même capital symbolique pendant un siècle devient une société irrespirable. La longévité exige donc une nouvelle éthique de la sortie. Quitter une fonction devra devenir un acte noble, pas une défaite. Transmettre devra devenir un prestige.
AT : Ma génération ne demande pas que les anciens disparaissent. Elle demande qu’ils n’occupent pas tout l’espace. La peur des jeunes n’est pas seulement économique. Elle est existentielle. Si les études valent moins, si l’IA prend les tâches qualifiées, si les anciens vivent plus longtemps, travaillent plus longtemps, possèdent plus longtemps et décident plus longtemps, alors l’avenir devient un couloir fermé.
LA : Il faudra donc dissocier longévité et confiscation. On peut vivre plus longtemps sans régner plus longtemps. C’est même la condition morale de la longévité.
AT : Exactement. La vraie question n’est pas : « Faut-il empêcher les vieux de vivre ? » Elle est : « Comment empêcher une société de devenir un musée administré par ses conservateurs ? »
TES @ AT : Vous semblez effrayé par l’avenir. Vous vous posez des questions sur la valeur de votre diplôme et vous vous demandez si vous aurez un emploi. Laurent Alexandre a au contraire un discours très optimiste sur ces sujets. A-t-il réussi à vous rassurer ?
AT : Non, il ne m’a pas rassuré. Et c’est peut-être ce qu’il a fait de plus utile. Laurent n’est pas un fabricant de berceuses. Il ne m’a pas dit : « Ne t’inquiète pas, tout ira bien. » Il m’a plutôt obligé à regarder le problème en face. Mon diplôme a moins de valeur dans un monde où l’intelligence juridique, administrative, rédactionnelle et analytique devient automatisable. Ce n’est pas agréable à entendre, mais c’est vrai.
Ce qu’il m’a apporté, ce n’est pas la consolation, c’est une méthode. Ne pas nier l’IA. Ne pas se réfugier dans le ressentiment. Ne pas croire que le statut protégera. Apprendre à travailler avec les machines avant d’être remplacé par ceux qui savent travailler avec elles. Comprendre que la compétence ne sera plus seulement de savoir, mais de piloter, vérifier, arbitrer, interpréter et décider.
Je reste inquiet. Mais je suis moins passif. Laurent a une manière très violente de dire aux jeunes : « Le monde ne vous attendra pas. » C’est brutal. C’est parfois injuste. Mais c’est moins dangereux que le discours inverse, celui des institutions qui continuent à vendre des diplômes comme si nous étions encore en 1995.
LA : Alexandre Tsicopoulos a raison d’être inquiet. Je suis optimiste sur la technologie, pas sur les institutions. Je pense que l’IA va créer des possibilités extraordinaires, mais je ne crois pas du tout que nos universités, nos administrations et nos politiques vont spontanément protéger les jeunes. Les jeunes qui attendent d’être sauvés par le système seront écrasés. Ceux qui comprennent très tôt que l’IA est leur exosquelette cognitif auront une chance.
AT : Voilà. Il ne m’a pas rassuré mais il m’a armé. Il a lubrifié ma pensée. Ce n’est pas la même chose.
TES @ LA : Vous dénoncez la nullité des politiques sur la thématique de l’IA, y compris les politiciens intelligents. N’êtes-vous pas trop catégorique ? Je connais au moins un politique qui a un discours censé sur le sujet (1).
LA : Je veux bien croire qu’il existe un politique intelligent tenant un discours correct sur l’IA. Heureusement. Mais un discours censé ne fait pas une stratégie historique. Mon jugement porte sur la classe politique comme système, pas sur telle ou telle individualité. Le problème français et européen n’est pas l’absence totale de gens brillants. C’est l’incapacité collective à transformer quelques intuitions en puissance.
Sur l’IA, les politiques raisonnent encore en termes de chartes et de régulation. Pendant ce temps, les Américains construisent des data centers, sécurisent l’énergie, captent les talents, financent les modèles, achètent les GPU, intègrent l’IA dans la défense, la recherche, la santé et l’industrie. La Chine fait de même avec sa brutalité propre. L’Europe produit des textes. Les autres produisent de la puissance.
Quand je dis que même les politiciens intelligents sont nuls en IA, je veux dire qu’ils sous-estiment la nature du basculement. Ils croient parler d’un secteur économique. Ils parlent en réalité du transfert de la capacité cognitive mondiale vers des infrastructures industrielles privées. Celui qui contrôle le calcul, l’énergie, les modèles et les données contrôle la médecine, l’éducation, la défense, la recherche, la finance et bientôt une partie de la décision publique.
Donc oui, il y a des politiques sensés. Mais l’histoire ne sera pas faite par les bons mots de quelques élus. Elle sera faite par ceux qui auront organisé la puissance. Et sur ce point, l’Europe reste dramatiquement au-dessous du sujet.
Il existe quelques politiciens qui comprennent l’IA : Jérôme Guedj, Gabriel Attal, Laurent Wauquiez, Sarah Knafo et Valérie Pécresse… Un seul en a fait un pilier de son programme présidentiel, c’est Gabriel Attal.
TES @ LA et AT : Vous évoquez la sécession des vies longues, des vies courtes des augmentés et des laissés-pour-compte. Le problème de l’immortalité n’est-il pas davantage d’ordre civilisationnel ?
LA : Absolument. L’immortalité n’est pas d’abord un problème médical. C’est un problème de civilisation. La médecine crée la possibilité. La société décide si cette possibilité devient un progrès partagé ou une arme de sécession.
Le vrai danger n’est pas que certains vivent plus longtemps. Le vrai danger est que la durée de vie devienne le marqueur ultime de classe sociale. Aujourd’hui, le riche a de meilleurs médecins, de meilleures écoles et de meilleurs avocats. Demain, il pourrait avoir un meilleur corps, un meilleur cerveau, une meilleure immunité et une meilleure longévité. L’inégalité ne porterait plus seulement sur le patrimoine, mais sur la version biologique de l’humain. Ce serait une rupture anthropologique majeure.
AT : Pour ma génération, cette question est centrale. L’inégalité de revenus est déjà difficile à accepter. Mais une inégalité de temps serait explosive. Si certains ont 40 ans de vie en bonne santé pendant que d’autres en ont 180, on ne parle plus de justice sociale classique. On parle d’espèces sociales différentes habitant le même territoire.
LA : C’est pourquoi il faut penser très tôt l’accès. Interdire ne suffira pas. Les riches iront en Californie, à Singapour, en Suisse ou en Chine. Le bio-conservatisme européen produira exactement ce qu’il prétend combattre : une privatisation mondiale de l’augmentation humaine. Si nous voulons éviter l’apartheid biologique, il faudra organiser l’accès public aux technologies de prévention, de rajeunissement, de neuroprotection et d’augmentation thérapeutique.
AT : La civilisation se jouera là. Pas dans le slogan « pour ou contre l’immortalité », mais dans la question : voulons-nous une longévité commune ou une aristocratie biologique ?
@ LA et AT : Vous mettez au jour les dangers de l’idéologie post-humaniste. Celle-ci n’est-elle pas aussi dangereuse que l’idéologie écologiste ? Toutes les deux ont en commun de vouloir se débarrasser de l’humanité. (2)
LA : Il existe effectivement une convergence paradoxale entre certains écologistes radicaux et certains post-humanistes. Les premiers rêvent parfois d’un monde où l’homme se retire pour laisser respirer Gaïa. Les seconds rêvent d’un monde où l’homme serait dépassé par ses créatures numériques. Dans les deux cas, l’humanité devient un problème. Pour les uns, elle pollue. Pour les autres, elle ralentit l’intelligence.
C’est pourquoi Jean-Paul Oury a raison de poser le lien entre Gaïa et l’IA. L’anti-humanisme contemporain a deux visages. Un visage vert : l’homme est une nuisance écologique. Un visage numérique : l’homme est une version obsolète de l’intelligence. Ces deux imaginaires peuvent sembler opposés, mais ils ont un point commun, ils ne placent plus l’homme au centre.
AT : Je ferais cependant une distinction. Toute écologie n’est pas anti-humaniste, et tout transhumanisme n’est pas post-humaniste. Protéger les conditions de la vie humaine n’est pas vouloir supprimer l’homme. Soigner Alzheimer, réparer un cœur, prolonger la vie en bonne santé, ce n’est pas vouloir remplacer l’homme par une machine.
LA : Bien sûr. Le transhumanisme thérapeutique reste un humanisme. Il veut sauver l’homme de ses vulnérabilités. Le post-humanisme, lui, peut devenir une religion de la substitution. Il ne veut plus améliorer l’humain, il veut préparer son successeur. C’est là que la Silicon Valley devient dangereuse quand elle ne rêve plus d’un homme augmenté, mais d’une intelligence qui n’aurait plus besoin de l’homme.
AT : Le point décisif est là. Nous ne sommes pas contre la puissance technologique. Nous sommes contre le moment où la puissance technologique cesse de servir l’humanité et commence à la juger insuffisante.
TES @ LA et AT : Quelles solutions proposez-vous pour faire face à cette accélération exponentielle du progrès technologique qui rend l’adaptation quasi impossible ? Comment échapper aux néo-luddites ?
LA : Le néo-luddisme est une tentation compréhensible et une stratégie suicidaire. On peut casser les machines dans son village, on n’arrête pas une révolution mondiale. Si l’Europe ralentit seule, elle ne ralentira pas l’IA. Elle ralentira seulement l’Europe. Les modèles continueront à progresser aux États-Unis et en Chine. Les biotechnologies continueront ailleurs. Les armes autonomes continueront ailleurs. Les thérapies de longévité continueront ailleurs. Le refus local du futur ne supprime pas le futur. Il vous exclut de sa gouvernance.
La solution n’est donc pas de freiner, mais de construire des amortisseurs. Nous avons besoin d’anti-G civilisationnels, comme les pilotes d’avion ont des combinaisons anti-G pour supporter l’accélération. Ces anti-G sont connus : formation massive à l’IA dès l’école, souveraineté énergétique, accès européen au calcul, politique industrielle biomédicale, réforme de l’université, protection des transitions professionnelles, audit des algorithmes, droit à l’explication, droit de désobéir aux décisions automatisées, et surtout reconstruction du politique autour de la puissance scientifique.
AT : J’ajouterais une dimension plus intime. Il faut apprendre à vivre dans l’instabilité. Ma génération devra probablement changer plusieurs fois de métier, d’identité professionnelle et de rythme de vie. Elle devra apprendre à ne pas confondre son diplôme avec sa valeur. Elle devra accepter que la compétence soit temporaire. C’est psychologiquement très dur. J’ajouterai que je n’imagine pas aimer la même personne pendant 1000 ans.
LA : C’est pour cela que l’adaptation ne peut pas être seulement individuelle. Dire aux gens « adaptez-vous » pendant qu’on détruit leurs repères est socialement explosif. Il faut des institutions de transition. Des droits à la reconversion, des comptes formation puissants, des périodes d’activité discontinues, des garanties d’accès aux outils d’IA, et des systèmes de santé préventifs.
AT : Échapper aux néo-luddites suppose de ne pas mépriser leur peur. Les gens ne deviennent pas anti-technologie parce qu’ils sont idiots. Ils le deviennent quand ils ont le sentiment que la technologie enrichit les autres, les surveille, les remplace puis les humilie. Le meilleur antidote au luddisme, ce n’est pas un sermon progressiste. C’est le partage réel des gains du progrès.
TES @ LA et AT : Le Pape a publié une encyclique sur l’IA est-ce son rôle ? Comment faire pour être le bon serviteur de la parabole des Talents (3) ? Sachant que si nous faisons fructifier nos talents pour vivre 1000 ans et plus, nous risquons de tous devenir de mauvais serviteurs qui vivent du revenu universel
LA : Le pape a eu le courage de publier une encyclique sur l’IA. Et oui, c’est son rôle. Si l’Église avait quelque chose à dire sur la question sociale au moment de la révolution industrielle, elle a évidemment quelque chose à dire au moment où l’Intelligence Artificielle transforme le travail, la guerre, la médecine, la vérité, l’éducation et bientôt l’humain lui-même.
Je ne partage pas toutes les prudences romaines. Je suis un athée beaucoup plus technophile que le Vatican. Mais l’Église pose une question que la Silicon Valley évite : au service de quoi mettons-nous la puissance ? La parabole des Talents ne dit pas qu’il faut enterrer les capacités humaines par peur du risque. Elle dit au contraire que la stérilité volontaire est une faute. Ne pas développer l’IA, ne pas combattre Alzheimer, ne pas chercher à prolonger la vie en bonne santé, ce serait enterrer les talents de l’humanité.
AT : Mais la parabole ne justifie pas non plus n’importe quelle fuite en avant. Faire fructifier ses talents, ce n’est pas transformer le monde en casino technologique. Le bon serviteur n’est pas celui qui maximise aveuglément. C’est celui qui répond de ce qu’il a reçu. La responsabilité est au cœur de la parabole.
LA : Sur le revenu universel, je suis partagé. Dans une période de transition, il faudra probablement inventer des mécanismes de redistribution radicalement nouveaux. Si l’IA produit une abondance de biens et de services avec moins de travail humain, il faudra bien redistribuer une partie de cette valeur. Mais une société de rentiers biologiquement prolongés, vivant mille ans dans une oisiveté subventionnée par les machines, serait un cauchemar anthropologique. Jean-Paul Oury a raison d’alerter sur cette tentation de Cocagne technologique.
AT : Vivre longtemps ne doit pas signifier être dispensé de contribuer. Si nous vivons cent cinquante, deux cents ou mille ans, nous devrons inventer plusieurs vies actives : apprendre, travailler, transmettre, s’arrêter, recommencer, servir autrement. Le problème n’est pas le revenu universel en soi. Le problème serait de faire de l’humanité une population de spectateurs entretenus par des machines.
LA : Être le bon serviteur, à l’âge de l’IA, c’est donc refuser deux lâchetés. La première est réactionnaire : enterrer les talents technologiques par peur du monde qui vient. La seconde est post-humaniste : faire fructifier la puissance jusqu’à oublier l’homme. Entre les deux, il y a une voie exigeante : utiliser l’IA pour soigner, instruire, libérer du travail absurde, prolonger la vie en bonne santé, mais sans accepter que l’homme devienne inutile dans sa propre civilisation.
AT : La vraie question spirituelle n’est pas : « Avons-nous le droit de vivre plus longtemps ? » Elle est : « Que ferons-nous de ce temps gagné ? » Si nous l’utilisons pour consommer, végéter et toucher une rente, nous serons de mauvais serviteurs. Si nous l’utilisons pour apprendre davantage, transmettre davantage, aimer davantage, créer davantage, alors la longévité ne sera pas une fuite devant la mort. Elle deviendra une responsabilité supplémentaire.
Iconographie: La Titanomachie (en grec ancien Τιτανομαχία / Titanomakhía, littéralement « combat contre les Titans ») est un épisode de la mythologie grecque racontant la lutte entre les Titans menés par Cronos, face à Zeus et la première génération de dieux, les Cronides, alliés aux Hécatonchires et aux Cyclopes. Elle se termine par la victoire des dieux et de leurs alliés. Tableau de Cornelis van Haarlem
By Cornelis van Haarlem – 2AEcYz8BknPYRg at Google Cultural Institute maximum zoom level, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=21996338
1. David Lisnard, L’IA peut favoriser un nouvel humanisme.
2. Jean-Paul Oury, de Gaia à l’IA (Valeurs Ajoutée éditions, 2024)
3) Jean-Paul Oury, Siliclone (2026)
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Et vous, que ferez-vous le jour où l’IA aura résolu tous les problèmes ?


Quelques considérations qui me semblent manquer :
1. Cette vie à la Mathusalem doit être associée avec une quasi prefection de l’entretien du corps et de son esprit. Et si ça n’est pas parfaitement parfait il y aura les frustrés de service pour se plaindre d’inégalités (une obsession bien française).
La perfection visant à l’absence d’inégalité n’a plus besoin de foule, un seul individu Toutisachant suffit (ou deux si la reproduction sexuelle continuait d’être nécessaire, mais ça ne serait plus indispensable). C’est à terme la disparition d’une espèce devenue inutile puisque substituée par des artifices.
2. Quelle démographie? De moins en moins de bébés et de plus en plus de vieux, sans joie car la joie procède de l’anticipation de la mort.
3. Et quelles sont les implications économiques, de quelles ressources cette population devra/pourra disposer?
et 4: le pape pose la bonne question de la finalité de l’exercice. Il y a un déterminisme dans ce trans- ou post-humanisme qui me semble nier l’ineffable.