Il y a quelques semaines la société Palantir a créé la polémique en publiant sur X sa doctrine, un résumé en 22 points de l’ouvrage The Technological Republic. Une actualité qui nous interpelle sur le pouvoir des nouveaux maîtres de l’IA et leurs limites.
Palantir et le techno-fascisme
Comme le rappelle son fondateur Pieter Thiel, la société Palantir est née dans le creuset des attentats du 11 septembre. « Comment une société privée pouvait venir en aide à l’Etat pour garantir la sécurité des citoyens sans toucher à leurs libertés individuelles », telle fut la niche sur laquelle s’est positionnée la start-up à ses débuts. Depuis bien de l’eau a coulé sous les ponts et l’entreprise d’envergure internationale cotée au Nasdaq est devenue incontournable…A un tel point qu’elle travaille encore pour la DGSI, même si on a appris récemment que le contrat ne serait pas reconduit et qu’elle serait remplacé par Chapvision (3).
Si Thiel s’est mis un peu en retrait, son partenaire et co-fondateur, Alex Karp tient les rênes et s’occupe de la communication de l’entreprise, qui aujourd’hui se présente comme un important fournisseur de logiciels de défense et de renseignement avec des contrats du gouvernement américain. C’est ainsi qu’en Avril 2026, Karp a déclenché une controverse en publiant sur le compte X de la société un manifeste en 22 points (1) qui résument les idées essentielles de l’ouvrage « The technological Republic, Hard power soft belief , and the future of the west » (2) qu’il a co-rédigé avec Nicholas Zamiska. Ce résumé sur X a généré pas moins de 35 millions de vues et déclenché un large débat, centré autour d’une accusation de techno-fascisme
Le coeur de la doctrine étant le suivant : « La Silicon Valley (et l’Occident au sens large) s’est perdue… Elle est obsédée par les applications de consommation triviales, les médias sociaux et la rhétorique du ‘soft power’ et de l’inclusion. Pour survivre à une époque de concurrence des grandes puissances (en particulier contre la Chine), l’Occident a besoin de ‘hard power’ – en particulier des capacités militaires et de sécurité nationale basées sur les logiciels et l’IA. Les entreprises technologiques ont une ‘dette morale’ envers les États-Unis et l’Occident et doivent soutenir activement la défense, la dissuasion et la cohésion culturelle plutôt que de rester neutres ou axées sur le consommateur.»
Un des points essentiels développé dans l’ouvrage est que l’IA est en train de prendre la place de la dissuasion nucléaire: ceux qui disposeront d’une meilleure maitrise de cette technologie n’hésiteront pas à s’en servir, il convient donc d’être les meilleurs dans les usages de cette technologie pour ne pas avoir à subir la menace d’autres nations.
Voici quelques idées centrales :
- Obligation morale des entreprises de la Silicon Valley à participer à l’effort de défense ;
- Opposition à la tyrannie des apps (des capteurs d’attention) et la nécessité de se concentrer sur des objectifs civilisationnels plus importants ;
- l’IA est la nouvelle arme de dissuasion alors qu’on touche à la fin de l’ère atomique… « la question est qui les construit et pourquoi » ;
- Importance de soutenir les troupes US et de leurs apporter les meilleures armes possibles ;
- Critique du relativisme culturel ;
- Soutient aux bâtisseurs d’exception, de type Elon Musk ;
- Rappel que le pouvoir américain a permis une période de paix longue.
Les critiques du post ont insisté sur le fait que Palantir, fondé avec les premiers liens de la CIA, via Peter Thiel est connu pour les plateformes d’analyse de données utilisées dans la lutte contre le terrorisme, le ciblage militaire, l’application de la loi sur l’immigration et par des alliés comme Israël. Cette polémique s’inscrit dans le cadre d’un débat plus large sur l’IA dans la guerre, le rôle de la technologie dans la géopolitique et le déclin occidental. C’est le philosophe Mark Coeckelbergh qui le premier a employé le terme de « techno-fascisme » (4). D’autres ont critiqué un « manifeste » pour l’armement de l’IA, des robots tueurs et une course aux armements. Yanis Varoufakis a mis en garde contre l’ajout d’une « menace axée sur l’IA » aux risques nucléaires. D’autres critiques ont attaqué la volonté suprémaciste du manifeste. A l’issue de ces attaques Palantir a vu sa valeur boursière baisser, même si elle n’a pas manqué d’avocats pour défendre sa cause… Notamment certaines voix se sont élevées contre le wokisme qui aveugle la Silicon Valley tandis que la Chine, elle, avance à grands pas.
Paradoxe de la tolérance dans une société ouverte
Le jeux de mot ne fonctionne pas en Anglais, mais le couple fondateur de Palantir c’est le mélange de la « Karp » et du lapin. Alors que Pieter Thiel se revendique davantage comme étant de droite et disciple de René Girard, Alex Karp se définit comme un démocrate avec une formation en théorie sociale : élève de Théodor Adorno il est passé par l’école de Franckfort. De fait il semble difficile de leur attribuer des intentions fascisantes.
D’autant plus que pour réfléchir à cette question ce ne sont ni Adorno, ni Girard qui viennent à l’esprit, mais Karl Popper, et son oeuvre politique, notamment l’ouvrage « The Open Society and Its Enemies » (5) écrit pendant la deuxième guerre mondiale en défense de la démocratie et contre le totalitarisme.
Pour rappel, la société ouverte est basée sur le rationalisme critique: les idées, les institutions et les leaders devraient être critiqués, testés et améliorés grâce à la raison et les preuves. Elle défend des valeurs telles que la liberté individuelle, la tolérance, la démocratie et l’état de droit. Personne ne possède de connaissances absolues ou la « vérité finale » sur la société ou l’histoire. Les changements qui ont lieu en son sein se font par le biais du débat, les élections et la réforme plutôt que par la violence ou le dogme. Elle s’oppose aux sociétés fermées qui sont autoritaires. Popper précise toutefois que les sociétés ouvertes loins d’être parfaites procèdent par essai et erreurs.
Ce qui nous intéresse particulièrement pour notre réflexion c’est que l’on trouve dans ces sociétés un concept fondamental qui est le paradoxe de la tolérance: une tolérance illimitée dans une société ouverte pourrait conduire à la destruction de celle-ci.
Ainsi, selon Popper, « Une tolérance illimitée doit conduire à la disparition de la tolérance. Si nous étendons une tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société tolérante contre l’assaut des intolérants, alors les tolérants seront détruits, et la tolérance avec eux. […] Nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer l’intolérant. Nous devrions affirmer que toute intolérance de prédication de mouvement se place en dehors de la loi, et nous devrions considérer l’incitation à l’intolérance et à la persécution comme criminelle, de la même manière que nous devrions considérer l’incitation au meurtre, à l’enlèvement, ou à la renaissance de la traite des esclaves, comme criminelle. »
Précisons que l’argument rationnel doit toujours prévaloir et le recours à la force devrait toujours intervenir en dernier ressort. Il doit s’appliquer aux groupes intolérants et qui ont recours à la violence. Ce n’est pas un sauf-conduit pour la censure des opinions impopulaires mais une défense des conditions qui rendent possible la tolérance.
Il parait évident à la lecture de ces propos que la logique qui sous-tend la doctrine Palantir rejoint la philosophie de Karl Popper et s’inscrit dans le cadre du paradoxe de la tolérance. N’oublions-pas que les défenseurs de la société ouvertes doivent eux-mêmes restés ouverts à la critique. N’est-ce pas ce que font Karp et Thiel en soumettant leur doctrine à la critique populaire (via le résumé en 22 points sur X), en participant à de nombreux débats, en écrivant des essais et en encrant leur action dans une réflexion philosophique.
En route vers une Algorithmocratie ?
Si comme on vient de le voir, il semble difficile de parler de « Techno-fascisme » pour la doctrine Palantir, on peut toutefois s’interroger sur la genèse d’une forme d’Algorithmocratie (3), c’est à dire une concentration du pouvoir entre les mains de politiques, de décideurs, d’hommes d’affaires et d’idéologues qui utilisent les algorithmes pour mieux implémenter certaines idéologies dans l’opinion.
Prenons l’exemple d’une société qui voudrait mettre en place un permis carbone pour piloter la décroissance de la consommation elle pourrait s’appuyer sur des outils de style doconomy ou encore Lifestyle simulator dont l’objectif est de mesurer l’empreinte carbone de l’individu en fonction de son mode de vie. Peu importe que les outils en question soient biaisés, leur implémentation dans la société auraient pour conséquence de changer un mode de vie et empêcher l’individu de penser par lui-même en le forçant à accomplir certaines actions qui seront légitimées par «La Science » (autrement dit, les règles dudit algorithme). Ne doutons pas que si nous n’y prenons gardes dans les années qui viennent fleuriront les nouvelles applications qui permettront de mieux contrôler les populations… Il suffit de regarder le Crédit Social à la chinoise. Les planificateurs de tous genres pourront s’en donner à coeur joie.
Est-ce le cas avec Palantir ? Doit-on considérer l’usage d’une technologie au service d’une sécurité intérieure et extérieure d’un pays, au même niveau qu’une technologie dont l’objectif serait de prendre le contrôle des populations et d’utiliser les algorithmes pour leur imposer une idéologie ? Il nous semble avoir réfuter cette hypothèse: alors que l’algorithmocratie est l’antithèse de la société ouverte, Palantir propose au contraire des solutions défendre celle-ci.
Contrepouvoirs et souveraineté
Par contre, on aurait tord d’accorder un blanc seing à ce type d’entreprise. Le problème soulevé par Palantir est bien davantage celui de la souveraineté technologique. Un problème dont chaque Etat doit s’emparer en participant à la course à la maîtrise de l’intelligence Artificielle, car comme on l’a vu encore récemment avec l’épisode Fable5 d’Anthropic, le gouvernement US a pu couper l’accès de la solution aux utilisateurs.
La meilleure façon que nous avons de défendre les sociétés ouvertes, c’est encore de développer des sociétés concurrentes et de parvenir à la souveraineté sur ces technologies dont dépendent l’avenir de nos démocraties.
(1) Post officiel Palantir sur X, avril 2026. https://fortune.com/2026/04/22/palantir-alex-karp-mini-manifesto-national-security-defense-tech-ai/
(2) Livre d’Alexander C. Karp et Nicholas W. Zamiska, publié en 2025.
(3) https://sifted.eu/articles/chapsvision-to-replace-palantir-in-major-contract-with-french-intelligence-agency
(4) https://coeckelbergh.medium.com/palantirs-manifesto-technofascism-in-plain-sight-c160ca377e9a
(5) Karl Popper, The Open Society and Its Enemies, Routledge
(6) Jean-Paul Oury, Greta a ressuscité Einstein (VA éditions, 2022)
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Et vous, que ferez-vous le jour où l’IA aura résolu tous les problèmes ?