Dans Why We Die, le prix Nobel Venki Ramakrishnan démêle science de la longévité et fantasmes d'immortalité. Un antidote bienvenu à l'ivresse transhumaniste de la Silicon Valley.
Si vous recherchez un ouvrage pour être à jour au sujet de la science de la longévité et la quête de l’immortalité, procurez-vous vite « Why we die, the New science of Ageing and the quest for immortality » de Venki Ramakrishnan. Ce prix Nobel de chimie récompensé pour ses travaux sur la structure et la fonction du ribosome a également été à la tête d’un groupe de recherches au laboratoire MRC de biologie moléculaire de Cambridge et président de la Royal Society (l’Académie des sciences britannique) de 2015 à 2020. Il est sans doute l’un des scientifiques les plus qualifiés de sa génération pour traiter de ce sujet.
Dans ce petit ouvrage paru en 2024 aux éditions britanniques Hodder Press, il présente une synthèse accessible aux non spécialistes des connaissances actuelles de la biologie sur ce sujet très en vogue et jette un sort aux thèses fumeuses sur le sujet.
Avertissement aux fans de transhumanisme : vous allez en prendre pour votre grade.
Quatre plans face à l'inéluctable
Après une entrée en scène égyptienne et un rappel sur la particularité de l’homme qui est le seul être vivant à avoir conscience de l’inévitabilité de la mort, le biologiste cite les thèses du philosophe Stephen Cave, qui distinguent quatre plans : le plan A consistant à vivre le plus longtemps possible ; le B repose sur la réincarnation ; le C, l’immortalité de l’âme; le D s’appuyant sur notre succession, qu’il s’agisse de notre œuvre ou de notre descendance biologique.
Pendant des siècles, des civilisations se sont accrochées à ces plans en développant certaines formes de croyances religieuses (plans B et C). Avec la révolution des Lumières le focus s’est déplacé sur les plans A et D. La science moderne nous a permis de nous concentrer sur le plan A et notamment le souhait de prolonger l’espérance de vie le plus longtemps possible. Les questions de rallonger cette espérance, voire d’abolir le phénomène du vieillissement se sont posées. Les progrès de la biologie moderne permettent non seulement d’améliorer notre santé, mais également de repousser les limites de notre espérance de vie.
Dans les 10 dernières années plus de 300 000 études scientifiques ont été publiées, plus de 700 start-up ont investi des dizaines de milliards de dollars pour essayer de combattre le vieillissement … Cela a déclenché une vague d’espoirs totalement folle chez les milliardaires de la Silicon Valley constate l’auteur qui s’interroge sur le bien fondé de ce mouvement : « Est-il arrogant de penser que nous pouvons tromper la mort en utilisant la science et la technologie ? »
Grande question qui pousse l’auteur à rappeler qu’une de ses principales découvertes scientifiques est que le vieillissement est lié à la manière dont l’organisme régule la production et la destruction des protéines. Ramakrishnan entend donc bien faire le point par rapport à la situation et l’avalanche d’ouvrages sur le sujet dans lesquels on trouve à boire et à manger : le phénomène du vieillissement et la mortalité sont multifactoriels, si nous pouvons imaginer prolonger la vie en visant une amélioration de la santé, l’immortalité, elle, reste totalement illusoire. Voici donc une synthèse des points qu’il développe pour mener à bien sa démonstration.
Le vivant n'est pas une machine
On saura gré au biologiste de rappeler la spécificité du vivant en ayant recours à des notions quasi finalistes : déjà en osant l’analogie entre une cellule et une ville, puis en rappelant que la mort se manifeste par la désagrégation d’un tout… Ceux qui connaissent penseront à la citation du philosophe français Raymond Ruyer « Aucune de nos cellules vivantes n’a jamais connu que la vie, depuis des millions d’années, puisqu’elles dérivent, par division ou fusion, d’autres cellules vivantes, celles-ci dérivant elles-mêmes de molécules prévitales. ». Tandis que les lignes germinales persistent, les cellules somatiques sont détruites nous rappelle Ramakrishnan.
L’auteur embraye rapidement avec Darwin et l’évolution : la sélection naturelle élimine les gènes létaux tout en laissant suffisamment de temps aux individus pour se reproduire et participer au prolongement de l’espèce. Le vieillissement est donc bien un processus darwinien. Aussi, le prix Nobel nous propose une taxonomie de l’espérance de vie des organismes vivants en fonction de deux critères : la taille et le métabolisme et déduit une règle générale : plus les animaux sont petits et rapides plus ils ont tendance à disparaître facilement et inversement. Mais il y a bien sûr de nombreuses exceptions. Pour ce qui concerne l’humanité, la moyenne générale a considérablement augmenté avec les progrès de la science médicale toutefois, l’âge maximum semble stagner (l’auteur cite le record mondial de Jeanne Calment qui reste indépassé à ce jour) mais selon la loi de Gompertz, les risques de mortalité croissent de manière exponentielle avec l’âge.
Réparer l'ADN pour ralentir la mort ?
La lésion des cellules (dont l’ADN est le centre de commande) est le processus qui est responsable de notre mort : le système chargé de réparer nos cellules se dérègle et l’instabilité du génome augmente. L’auteur mentionne alors les possibilités qui se présentent à nous pour ralentir ce processus en commençant par les télomères, dont le raccourcissement entraîne l’arrêt de la division cellulaire ; une option pourrait consister à rallonger les télomères pour rajeunir les tissus. Il s’interroge également sur les solutions que proposent l’épigénétique, le clonage et les cellules souches induites pluripotentes qui montrent que le vivant peut être « partiellement reprogrammé ». Le recyclage des protéines est important également, le vieillissement et l’apparition de maladies neurodégénératives sont en partie liés à un mauvais fonctionnement de celui-ci. Dans le 7e chapitre l’auteur souligne que certaines expériences faites sur la levure, les vers, les mouches et les souris ont montré que le fait de manger moins pouvait rallonger la vie (hors bien sûr le phénomène de malnutrition). C’est un phénomène semblable que l’on observe avec la rapamycine un médicament qui permet de manger moins sans avoir de sensation chronique de faim. Ramakrishnan nous offre un tour d’horizon des solutions qui ont été développées à l’issue de découvertes menées par les biologistes : par exemple, certaines créatures telles que le ver C. elegans semblent posséder un gène qui prolonge la vie. On en a tiré des solutions telles que la metformine, le resvératrol…
Transhumanistes à l'heure des comptes
Si les dix premiers chapitres sont consacrés essentiellement aux avancées des connaissances scientifiques et concernent des problèmes techniques, les deux derniers ouvrent davantage le débat à « la science-fiction » et à la philosophie, notamment le chapitre 11 intitulé « Cinglés ou prophète » dans lequel le biologiste taille un costume aux thèses – selon lui – fumeuses des transhumanistes, à commencer par la cryoconservation. Si l’idée n’est pas neuve, elle a repris du poil de la bête dans les années 70 grâce à la fondation de Robert Ettinger qui a réussi à persuader plus d’une centaine de personnes de payer 28 000 $ pour avoir leurs corps préservés dans des containers remplis d'azote. Aujourd’hui il y a plusieurs firmes de ce genre. Alcor est la plus célèbre. Ramakrishnan mentionne les transhumanistes qui veulent seulement que leur cerveau soit conservé – et puisqu’il s’agit du centre de la mémoire – de télécharger celle-ci sur une machine quand la technologie sera mature. Selon le biologiste il y a peu de chance que cette technologie fonctionne un jour. Le temps de cryogéniser le corps juste après la mort de l’individu, les cellules de celui-ci peuvent s’être dégradées de manière irrémédiable… Les technologies imaginées pour restaurer la configuration du cerveau telles que la connectomique sont selon l’auteur d’une grande naïveté et surtout elles ne s’appuient sur aucune preuve ou retour d’expérience. Outre le fait que ces transhumanistes semblent ignorer que le cerveau est intimement relié au corps, ils ont tendance à penser qu’il s’agit d’une machine un peu plus évoluée que l’ordinateur fait de silicium.
L’auteur aborde ensuite le cas d’Aubrey De Grey « un excentrique de la classe supérieure britannique » à qui l’on doit l’idée que l’homme qui vivra plus de 1000 ans est déjà né, car selon sa thèse de la vitesse d’échappement (escape velocity) l’espérance de vie augmente régulièrement de plusieurs années chaque année qui passe et décrit une sorte d’exponentielle. Pour cela nous devons suivre un plan en sept étapes (revitaliser les cellules, retirer celles qui sont vieillissantes, prévenir les mutations des mitochondries…) Le programme SENS de De Grey a fait l’objet de nombreuses critiques de la part de plus d’une cinquantaine d’experts de la gériatrie mais il a totalement méprisé leurs réponses.
Malgré les multiples prises de positions critiques des experts de la gériatrie, de nombreuses entreprises commerciales se sont lancées dans le business de l’extension de la vie. Or, Ramakrishnan rappelle qu’éliminer toutes les causes du vieillissement reliées à la mort ne pourrait accroître l’espérance de vie de plus de 15 ans, l’espoir d’une vie éternelle est donc illusoire aujourd’hui comme il l’a toujours été. Qu’il s’agisse des anti-oxydants, du raccourcissement des télomères, des suppléments hormonaux, des restrictions caloriques, du rajeunissement ou du clonage et du remplacement des cellules endommagées… toutes ces techniques doivent être mises en pratique avec la plus grande réserve. Mais ces appels de la communauté scientifique n’ont pas empêché le business de l’anti-vieillissement de prospérer.
Certes des progrès remarquables ont été réalisés mais un problème réside dans le fait qu’il est compliqué de dire les traitements qui marchent sans pouvoir mener de RCT (essais cliniques randomisés)… sachant que ce genre d’essais semblent impossible à mener et qu’il est difficile de dire que l’on peut améliorer ce que l’on ne peut mesurer. Enfin si le vieillissement est souvent cause d’apparition de maladies, il n’est pas lui-même une maladie. Ramakrishnan se penche alors sur un concept du gérontologue James Fries qui est que nous devrions tous mourir jeune après une longue période, ce qui revient à la compression de la morbidité qui repose sur deux suppositions : nous pouvons retarder le processus de vieillissement pour atténuer le déclenchement de maladie due au vieillissement et que la longueur de la vie est fixée.
Vivre longtemps, oui — immortels, non
Le dernier chapitre est une mise en perspective quasi philosophique de la question. Tout d’abord, même si nous réussissions à ralentir le vieillissement nous n’empêcherions pas les autres causes de mortalité (accidents, pandémie, violence …). Ensuite on peut observer que l’allongement de la moyenne de l’espérance de vie a déjà des conséquences pas forcément positives sur la société (problème des retraites, inégalités, coûts pour la sécurité sociale). Un monde fait d’individus qui vivent plus longtemps devrait faire face à l’émergence d’une forme de conservatisme avec une forme d’inertie au niveau du pouvoir et des idées, ce qui générera des inégalités et des conflits entre les générations… la sagesse consiste donc selon l’auteur à se contenter de vivre le plus longtemps possible en bonne santé, plutôt que de viser la vie éternelle.
On ne reste pas indifférent à la lecture de cet ouvrage qui décrit la spécificité du vivant et dénonce le paradigme qui consisterait à le confondre avec une machine qu’il suffirait de reprogrammer dans sa totalité en partant du principe que le tout en question est égal à la somme des parties. La question philosophique sous-jacente que pose la quête de l’immortalité est celle de la limite des possibles des modifications du vivant. Or, dans la révolution de l’IA que nous vivons actuellement, fascinés par la toute puissance des LLM et leur apparente capacité à passer le test de Turing haut la main, on a tendance à établir un continuum entre la machine et l’organisme vivant. Or ce fait est loin d’être acquis. D’ailleurs les experts qui travaillent sur ces sujets devraient se poser une première question concernant les moyens pour atteindre cet objectif : est-il plus facile de « vitaliser l’inanimé » (imaginer un robot androïde qui aurait toutes les qualités d’un individu vivant et qui serait susceptible de le remplacer, ce que je fais dans ma fiction Siliclone, par exemple) ou « mécaniser le vivant » (imaginer reprogrammer un individu comme on programme une machine). La réponse à ce préalable met en perspective l’objectif recherché, le chemin pour l’atteindre et fait prendre conscience de la distance qu’il nous reste à parcourir.
Pourquoi nous mourons. La nouvelle science de la longévité et la quête de l’immortalité
Venki Ramakrishnan
Odile Jacob, 2026
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