Par Christian Semperes et Jacky Audiard
Christian Semperes et Jacky Audiard reviennent sur les candidatures de territoires pour accueillir les prochains EPR2, alors que les six premiers réacteurs sont déjà affectés à Penly, Gravelines et Bugey. Entre règles de refroidissement fixées par l’arrêté de 2012, loi d’accélération de 2023 et critères industriels ou politiques, ils clarifient ce qui oriente vraiment le choix des prochains sites — bien au-delà des seuls débats sur la canicule et le bord de mer.
Lors du discours de Belfort en février 2022, le président Macron avait annoncé la construction de 6 EPR2, plus 8 autres potentiels. Si pour les 6 premiers les choix sont arrêtés (dans l’ordre Penly, Gravelines et Bugey), les lieux d’implantation des 8 prochains (soit 4 sites potentiels) ne sont pas encore définis. Ces derniers jours, plusieurs délégations d’élus de territoires ont remis leurs dossiers de candidature à EDF ou au gouvernement.
Finalement, ce sont donc 6 sites qui se sont portés candidats, comme on peut le voir sur cette carte (par ordre alphabétique) : Blayais, Chinon, Creys-Malville, Golfech, Nogent, Tricastin.

Le choix définitif devrait être annoncé d’ici la fin de l’année, mais déjà ces annonces de candidatures ont engendré de nombreux commentaires. La plupart portaient sur la problématique du refroidissement, ce qui est normal après l’été caniculaire (toujours en cours d’ailleurs) que nous venons de vivre. D’autres évoquaient la possibilité de choisir de nouveaux sites en bord de mer (Bretagne, Méditerranée…). Il est toutefois important de connaître les règles du jeu, qui sont d’ailleurs déjà fixées par la loi.
Ce que dit la réglementation sur le refroidissement
L’arrêté du 7 février 2012 fixant les règles générales relatives aux installations nucléaires de base fixe les règles générales applicables à la conception, la construction, le fonctionnement, la mise à l’arrêt définitif, le démantèlement, l’entretien et la surveillance des installations nucléaires de base, pour la protection des intérêts mentionnés à l’article L. 593-1 du code de l’environnement.
Et plus précisément l’article 4.1.7 : « La réfrigération en circuit ouvert par de l’eau douce provenant du milieu ambiant est interdite, sauf mention explicite dans le décret d’autorisation. »
Que signifie cette interdiction ? Que tout nouveau réacteur en bord de cours d’eau devra obligatoirement être en « circuit fermé », c’est-à-dire équipé de tours aéroréfrigérantes. Pour les centrales existantes de ce type, l’échauffement des cours d’eau est minime (0,2 à 0,3 °C en moyenne).
La centrale de Civaux (dont on a beaucoup parlé cet été), équipée d’un dispositif supplémentaire qui conduit à un réchauffement nul (voire négatif) de la Vienne, montre la voie : il est probable que les nouveaux EPR2 en seront également équipés (choix déjà arrêté pour ceux de Bugey). Ce système de refroidissement (tours aéroréfrigérantes) présente « l’inconvénient » de consommer de l’eau par évaporation (1 m³/s pour un EPR2), débit qui peut paraître important, mais qui représente en moyenne sur l’année moins de 1 % du débit du cours d’eau.
La loi d’accélération et la proximité des sites existants
La loi n° 2023-491 du 22 juin 2023 relative à l’accélération des procédures liées à la construction de nouvelles installations nucléaires à proximité de sites nucléaires existants et au fonctionnement des installations existantes permet d’accélérer les procédures réglementaires préalables à la construction d’une nouvelle centrale (par exemple les opérations de terrassement déjà en cours à Penly), à condition que le site choisi abrite déjà une installation nucléaire.
Cela ne signifie pas que des EPR2 ne pourraient pas être implantés sur de nouveaux sites, mais que les procédures d’autorisation seraient beaucoup plus longues (certainement plusieurs années). Ces éléments ne sont bien entendu pas suffisants pour arrêter le choix définitif des 4 sites, mais ils permettent de comprendre comment ont été déterminées les candidatures évoquées ici.
Au-delà du cadre légal : les critères qui trancheront
Il est certain que d’autres paramètres seront déterminants. Le tissu industriel local, la capacité à mobiliser des compétences et des sous-traitants, ainsi que l’engagement des élus et des populations riveraines pèseront lourd dans l’arbitrage. Vous l’aurez noté, tous les candidats ont déjà des réacteurs en fonctionnement depuis des décennies dans des zones initialement rurales, pour certaines sans réelle activité économique initiale. Depuis plus de 40 ans, les politiques locaux et les riverains ont compris l’intérêt de voir arriver environ 1 000 travailleurs et leur famille, ce qui a permis d’ouvrir des classes d’écoles, de construire des commerces, de fournir aux entreprises locales un carnet de commandes et un chiffre d’affaires sur des décennies, sans compter les années de construction et de démantèlement, des infrastructures culturelles et sportives, etc. Bref, les 6 sites concernés mobilisent les élus locaux et la population. On n’imagine pas que la couleur politique locale pèse sur le choix des décideurs. Il y aura donc d’autres critères.
S’y ajoutent alors des critères plus techniques. Construire une centrale nucléaire et choisir la localisation de son implantation n’a pas vocation à satisfaire un quelconque lobby. L’enjeu d’intérêt général se situe sur la garantie de service au public de l’électricité 24h/24 ; particulièrement en garantissant des moyens de production pilotables uniformément répartis sur l’hexagone et aux frontières, dans un contexte d’explosion de la fourniture électrique aléatoire, intermittente et non synchrone aux besoins des clients. Le black-out espagnol du 28 avril 2025 nous a rappelé les lois fondamentales de l’équilibre de la consommation et de la production pilotable 24h/24. Autrement dit, le gestionnaire de réseau RTE, Réseau de Transport Électrique, devra avoir son mot à dire. Le problème se posera ainsi. Même si la Règlementation française n’impose pas de durée limite de fonctionnement des réacteurs, comme l’a rappelé l’ancien directeur de l’Autorité de sûreté, Bernard Doroszczuk dans cette vidéo (1), il y a bien un jour où les réacteurs existants fermeront. Sauf aléa fortuit, on imagine que les réacteurs du palier 900MW fermeront avant les réacteurs 1300MW, construits plus tard. Lorsque ces réacteurs seront arrêtés, RTE doit être en capacité de déterminer l’impact du manque de moyens pilotables dans la région concernée. En France, il y a deux régions pauvres en moyens de production pilotables. Il s’agit de la Bretagne qui a toujours refusé l’implantation de réacteurs, à Plogoff en bord de mer par exemple. C’est pourquoi l’État a fait construire une centrale au gaz à Landiviau, démarrée en mars 2022. On peut s’interroger sur le choix du gaz en remplacement du nucléaire très bas carbone, en période de réchauffement climatique ! La plus proche de la Bretagne, le choix du site de Chinon tiendrait la corde. Il y a une autre région qui pourrait se retrouver orpheline de moyens de production pilotables dans la perspective de l’arrêt des réacteurs de Blayais avant ceux de Golfech. Surtout que depuis le black-out espagnol, le réseau français soutient le réseau espagnol en tension et fréquence, précisément avec les centrales nucléaires du sud-ouest, proches des lignes d’exportation. En période de canicule, lorsque la centrale de Golfech doit baisser sa charge pour respecter l’arrêté de rejet et les critères environnementaux, les réacteurs de Blayais sont souvent sollicités à cet objectif. Dans cette perspective, le choix du site de Blayais tiendrait aussi la corde.
D’autres critères de choix techniques sont à prendre compte, géologie et sismologie, logistique de chantier, disponibilité foncière, et bien sûr la ressource en eau — non seulement en volume annuel moyen, mais aussi en période d’étiage, là où le débat public se concentre aujourd’hui.
Les candidatures en cours ne doivent donc pas être lues comme un simple concours de popularité territoriale. Elles s’inscrivent dans un cadre juridique déjà posé : circuit fermé obligatoire pour les nouveaux réacteurs en eau douce, et accélération procédurale privilégiant les sites nucléaires existants. C’est pourquoi la carte des six candidats — Blayais, Chinon, Creys-Malville, Golfech, Nogent, Tricastin — colle autant à la géographie du parc actuel qu’aux contraintes du droit et évidemment à la mission de service au public de l’électricité pour les 100 ans à venir.
Le choix annoncé d’ici la fin de l’année ne tranchera pas seulement entre des noms de communes. Il dira comment la France articule urgence énergétique, acceptabilité locale et contraintes environnementales. Entre canicules à répétition et besoin de puissance bas carbone pilotable, l’implantation des EPR2 restera un choix politique autant qu’un choix d’ingénierie — et c’est précisément pour cela que connaître les critères, plutôt que les seuls slogans, devient indispensable.
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