Pourquoi un des plus grands experts de la géopolitique de l’énergie tel que Samuel Furfari s’intéresse à un pays tel que l’Azerbaïdjan au point d’en écrire un livre ? Dans « Azerbaïdjan. Géopolitique de l’énergie d’une Eurasie en mutation » (Technip Éditions, 2026), il démontre que ce pays joue le rôle d’un véritable « game changer » sur la scène de l’énergie mondiale, un rôle qui a une histoire, car il rappelle que le premier puits de pétrole mondial a vu le jour à Bakou. Laïcité, rôle pivot sur le plan énergétique, relations avec l’UE… Le professeur Furfari a bien voulu répondre à nos questions… Une interview qui vous donnera forcément envie d’en savoir plus en lisant son ouvrage.
The European Scientist : Pourquoi l’expert international généraliste de l’énergie que vous êtes s’intéresse-t-il à l’Azerbaïdjan en particulier ?
Samuel Furfari : Mon intérêt pour l’Azerbaïdjan remonte à un moment très précis : l’inauguration de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) en 2006, à laquelle mon commissaire, Andris Piebalgs, avait participé ; il en était revenu enthousiaste, alors même que la Commission européenne n’était pour rien dans cette réalisation. Cet événement a constitué pour moi un véritable tournant — un « game changer » — dans la géopolitique de l’énergie. Pour la première fois, il devenait possible d’exporter du pétrole depuis une région totalement enclavée, la mer Caspienne, jusqu’à la Méditerranée, sans passer ni par la Russie ni par l’Iran. Comme j’enseignais la géopolitique de l’énergie, j’ai immédiatement perçu que cette réalisation allait bouleverser durablement l’équilibre énergétique régional et international.
La construction du BTC fut une prouesse à la fois géopolitique et technologique. Il a fallu surmonter d’immenses obstacles diplomatiques, au premier rang desquels la résistance de la Russie — qui ne pouvait accepter de perdre son monopole sur les routes d’exportation des hydrocarbures de la région — et celle d’écologistes probablement instrumentalisés par Moscou. Réussir à faire passer ce pipeline à travers trois pays relevait d’une véritable ingénierie politique. Sur le plan technique, ce fut également un exploit, compte tenu de la longueur du tracé et des difficultés du terrain. Je disais alors à mes étudiants : « Si le BTC a été possible, tout devient possible dans la géopolitique de l’énergie. » Cette phrase résume l’enseignement fondamental de cette expérience : la volonté politique et l’innovation peuvent renverser les certitudes les mieux établies.
Après trente-six ans passés à la Commission européenne, dont une grande partie consacrée à la sécurité énergétique, j’ai pu observer de près comment l’Azerbaïdjan, longtemps ignoré en Occident, est devenu un acteur central de l’approvisionnement de l’Europe. Ce pays se situe à la croisée des mondes, héritier d’un siècle et demi d’histoire pétrolière. Il ne faut pas oublier que le tout premier puits de pétrole industriel au monde a été foré à Bakou en 1846, treize ans avant celui du colonel Drake en Pennsylvanie. À la fin du XIXe siècle, la ville produisait plus de la moitié du pétrole mondial, grâce à l’audace industrielle des frères Nobel et des banquiers Rothschild, qui avaient compris avant tout le monde le potentiel de cette région.
Après l’indépendance, l’Azerbaïdjan a su renouer avec cette vocation énergétique. Le « Contrat du siècle », signé en 1994, a ouvert la voie à l’investissement international et à la modernisation de l’industrie pétrolière nationale. Le BTC a concrétisé cette ambition en reliant la Caspienne à la Méditerranée. Aujourd’hui, le Corridor gazier Sud (TANAP/TAP) fait de l’Azerbaïdjan un fournisseur clé de gaz naturel pour l’Union européenne et contribue à la diversification des approvisionnements énergétiques du continent.
Ce qui me fascine dans le parcours de l’Azerbaïdjan, c’est la manière dont ce pays a su transformer ses ressources naturelles en véritables instruments de souveraineté et de puissance géopolitique. L’Azerbaïdjan n’a pas subi sa géographie ni son histoire : il en a fait des leviers pour s’imposer sur la scène internationale. Lorsqu’on découvre les nombreux atouts que présente ce pays pour la nouvelle géopolitique de l’énergie, on comprend combien le monde a changé dans ce domaine. C’est précisément cette transformation que j’ai voulu mettre en lumière dans mon livre.

TES: Sur le plan historique et religieux, ce pays semble vous fasciner — pourquoi ?
S.F.: Sur le plan historique et religieux, l’Azerbaïdjan me fascine profondément, car il incarne à mes yeux un carrefour unique de civilisations et de tolérance. Avant même l’islamisation, cette terre était déjà un foyer spirituel majeur : le zoroastrisme y a laissé des traces indélébiles, comme le temple d’Ateshgah ou les flammes éternelles de Yanar Dag, qui valent encore aujourd’hui à l’Azerbaïdjan le surnom évocateur de « pays du Feu ». Cette mémoire du feu sacré irrigue la culture nationale et rappelle combien la spiritualité y a toujours été plurielle. Et ce fil du feu, justement, ne s’est pas éteint avec les siècles : il a traversé le temps jusqu’à s’inscrire dans la silhouette même de Bakou. Lorsque j’ai choisi la couverture de mon livre, je me suis arrêté sur les trois Flame Towers, ces tours monumentales qui épousent la forme d’une flamme dominent Bakou. Elles m’ont semblé être l’image la plus juste pour résumer ce pays : elles incarnent à la fois l’histoire millénaire de l’Azerbaïdjan et sa modernité éclatante, celle d’une nation qui s’est hissée en quelques décennies sur la scène mondiale. C’est précisément cette continuité entre le passé et le présent que je voulais donner à voir dès la première de couverture.
Ce qui distingue ensuite l’Azerbaïdjan dans le monde musulman, c’est sa laïcité constitutionnelle, héritée de la période soviétique, mais profondément ancrée dans la société. Ici, la séparation entre la religion et la politique n’est pas un slogan : c’est une réalité vécue au quotidien, à rebours de l’Iran voisin, où la religion structure l’État et la vie publique. Cette laïcité se traduit par une société moderne, où les femmes sont libres, actives dans tous les domaines, où les femmes voilées sont rares. On est donc très loin de l’extrémisme religieux qui sévit dans d’autres pays de la région.
Un autre aspect qui me touche particulièrement est l’excellence des relations entre l’Azerbaïdjan et sa communauté juive, présente depuis des siècles, notamment à Qirmizi Qesebe, la « Jérusalem du Caucase ». Cette tradition de tolérance se prolonge à l’échelle internationale : l’Azerbaïdjan, pays musulman, fournit près de la moitié du pétrole brut importé par Israël — un fait remarquable qui illustre la capacité du pays à dépasser les clivages religieux au profit du dialogue et de la coopération stratégique. C’est un équilibre rare, et il mérite d’être souligné.
TES: Comment analysez-vous la situation du Karabakh ? Quel rôle cette région joue-t-elle sur le plan énergétique ?
S.F.: Le Karabakh, avant d’être un drame contemporain, est d’abord une terre marquée par les grandes puissances régionales. Historiquement, cette région a longtemps appartenu à la sphère d’influence perse, avant d’être intégrée à l’Empire russe au XIXe siècle. C’est sous l’ère soviétique — par une décision du Bureau caucasien du parti bolchevique prise en 1921 sous l’influence de Staline — que le Karabakh a été placé au sein de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan, avec un statut d’autonomie, alors même que sa population était majoritairement arménienne. Cette décision arbitraire a semé les graines du conflit qui allait éclater à la fin du XXe siècle.
Le Karabakh est aussi un drame humain. La première guerre (1988-1994) a vu l’occupation de la région par les forces arméniennes, provoquant l’exode de centaines de milliers d’Azéris. La « guerre des 44 jours » de 2020 a permis à l’Azerbaïdjan de reprendre la majeure partie du territoire, et l’opération de septembre 2023 a abouti à la restauration complète de sa souveraineté — mais aussi à l’exode massif de la population arménienne. Ce sont des épisodes douloureux pour les deux peuples, qui laissent des cicatrices profondes.
Le corridor de Zanguezour, qui relierait l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan à travers le territoire arménien, constitue par ailleurs un enjeu stratégique majeur pour la connectivité régionale et l’intégration économique du Caucase.
Il faut aussi rappeler que la paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan a connu une avancée décisive sous l’égide de Donald Trump : le sommet de Washington d’août 2025 a permis aux deux parties de sceller une déclaration de paix et d’ouvrir un dialogue direct. Aujourd’hui, la victoire électorale de Nikol Pachinian en juin 2026 — l’artisan de cette paix, face à une opposition soutenue par Moscou — ouvre la voie à une normalisation durable. Plus rien ne s’oppose désormais à une paix définitive, ce qui serait bénéfique non seulement pour l’Arménie et l’Azerbaïdjan, mais aussi pour la stabilité et la prospérité de toute la région.
TES. : Quel rôle ce pays joue-t-il dans le cadre de la situation conflictuelle internationale (guerre en Ukraine et en Iran) ? Comment se positionne-t-il ?
S.F.: L’Azerbaïdjan pratique une neutralité pragmatique. Face à la guerre en Ukraine, Bakou n’a pas condamné frontalement la Russie, mais a su saisir l’opportunité de renforcer ses livraisons de gaz à l’Union européenne, devenant un partenaire énergétique incontournable. Cette posture lui permet de maintenir des relations équilibrées avec Moscou tout en consolidant son partenariat avec l’UE. L’Azerbaïdjan a d’ailleurs déjà livré du gaz naturel à l’Ukraine — à un pays, donc, en guerre contre celui-là même qui l’approvisionnait naguère.
Avec l’Iran, les relations sont complexes : la présence d’une importante minorité azérie dans le nord de l’Iran, les tensions frontalières et les rivalités autour du corridor de Zanguezour alimentent la méfiance. L’Azerbaïdjan doit composer avec la Turquie, son alliée naturelle (« une nation, deux États »), la Russie, l’UE et l’Iran, en jouant habilement sur tous les tableaux pour préserver sa souveraineté et maximiser ses intérêts. Cette capacité à naviguer entre les grandes puissances est la marque de sa diplomatie contemporaine.
TES. : Vous affirmez que l’Azerbaïdjan est devenu un acteur incontournable de la géopolitique eurasiatique ; pouvez-vous détailler ?
S.F.: L’Azerbaïdjan s’est affirmé, au fil des dernières décennies, comme l’un des acteurs géopolitiques les plus stratégiques de l’espace eurasiatique. Cette position ne découle pas uniquement de ses abondantes ressources en hydrocarbures, mais surtout de sa capacité à transformer sa situation géographique — à la croisée de l’Europe, de la Russie, de l’Iran et de l’Asie centrale — en un levier de puissance et d’influence régionale.
Sur le plan énergétique, l’Azerbaïdjan dispose d’infrastructures majeures qui renforcent son rôle de pivot. Le pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), d’une capacité de 1,2 million de barils par jour, a acheminé en 2025 quelque 200 millions de barils de pétrole vers la Méditerranée, offrant à l’UE une alternative crédible aux approvisionnements russes et consolidant la souveraineté énergétique des États membres. Parallèlement, le Corridor gazier Sud, incarné par les gazoducs TANAP et TAP, permet déjà d’exporter plus de dix milliards de mètres cubes de gaz naturel par an vers le sud de l’UE. L’objectif de vingt milliards de mètres cubes, fixé par le protocole d’accord signé en 2022 avec Ursula von der Leyen, est techniquement réalisable, mais il dépend de la volonté politique de la Commission européenne de s’engager sur des contrats d’approvisionnement à long terme — condition indispensable à la rentabilité des investissements nécessaires à l’extension des capacités.
Au-delà de l’énergie, l’Azerbaïdjan joue un rôle central dans la connectivité eurasiatique grâce au « corridor médian » (Middle Corridor). Cette route logistique relie la Chine à l’Europe en traversant la mer Caspienne, le Caucase et la Turquie, constituant ainsi une alternative stratégique aux corridors passant par la Russie comme aux longues voies maritimes traditionnelles. Dans un contexte de tensions géopolitiques et de recherche de diversification des routes commerciales, cette fonction de nœud de transit confère à Bakou une importance qui dépasse largement le seul secteur énergétique.
Il faut souligner ici un choix stratégique fondamental opéré par l’Azerbaïdjan dès les premières heures de son indépendance : celui de ne pas s’enfermer dans un modèle purement étatique. Bakou a très tôt compris que son avenir énergétique ne pouvait reposer sur la seule SOCAR — aussi solide et ambitieuse que soit cette compagnie nationale — sans s’adjoindre le savoir-faire technologique et la capacité d’investissement des grands groupes pétroliers et gaziers internationaux. Ces partenariats ont été décisifs dans la mise en valeur des champs offshore complexes de la Caspienne, et ils ne se sont jamais démentis : aujourd’hui encore, des majors comme BP, TotalEnergies ou Equinor continuent d’investir massivement en Azerbaïdjan, témoignant de la confiance durable que ce pays à fort potentiel de croissance inspire à l’ensemble de l’industrie énergétique mondiale. Beaucoup de pays riches en hydrocarbures feraient bien de s’inspirer de cet exemple afin de faire prospérer leur population en croyant à l’économie de marché et au rôle crucial de l’innovation technologique.
La diplomatie azerbaïdjanaise se distingue par son agilité et son pragmatisme. L’alliance stratégique avec la Turquie, fondée sur des liens historiques, culturels et linguistiques profonds, assure une stabilité régionale précieuse. Avec la Russie, l’Azerbaïdjan entretient des relations complexes, mais pragmatiques, préservant son autonomie tout en maintenant un dialogue constructif. Par ailleurs, l’intérêt croissant de la Chine, dans le cadre des nouvelles routes de la soie, témoigne de la reconnaissance internationale du rôle pivot de l’Azerbaïdjan dans la connectivité eurasiatique.
En définitive, dans un monde où la diversification des sources et des routes d’approvisionnement énergétique est devenue une priorité pour éviter toute dépendance excessive, chaque producteur fiable acquiert une valeur géopolitique accrue. L’Azerbaïdjan, en modernisant ses infrastructures et en diversifiant ses alliances, s’impose non seulement comme un garant de la sécurité énergétique européenne, mais aussi comme un acteur clé de la logistique eurasiatique. Sa capacité à conjuguer souveraineté, pragmatisme diplomatique et innovation infrastructurelle en fait un pivot incontournable de la nouvelle géopolitique de l’énergie.
TES. : Quels types de relations l’UE entretient-elle avec l’Azerbaïdjan ? Y a-t-il des points qui pourraient être améliorés ?
S.F.: Les relations entre l’UE et l’Azerbaïdjan reposent sur un paradoxe : un partenariat devenu stratégique dans les faits, mais qui s’appuie toujours sur un accord de partenariat et de coopération en vigueur depuis 1999 — un texte de l’ère antérieure au Corridor gazier Sud. Les négociations sur un nouvel accord global, lancées en 2017 puis enlisées, ont repris en juin 2026 à Bakou, parallèlement à l’adoption des priorités de partenariat 2026–2030. Le choix de Bakou plutôt que de Bruxelles comme lieu de négociation en dit long sur l’évolution du rapport de force : l’Azerbaïdjan n’est plus un simple fournisseur, c’est un acteur courtisé, qui dispose en outre d’une seconde carte maîtresse avec le corridor médian vers l’Asie centrale.
Ce qui pourrait être amélioré ? D’abord, la cohérence. Bruxelles demande à Bakou — comme on l’a dit — d’augmenter ses livraisons gazières, tout en refusant, au nom de sa propre politique de sortie des énergies fossiles, les engagements contractuels de long terme ; or personne n’investit des milliards dans l’amont caspien sans visibilité au-delà de 2030. Ensuite, la cacophonie institutionnelle : pendant que la Commission et le Conseil approfondissent le partenariat — la rencontre entre António Costa et Ilham Aliyev en mars 2026 l’a confirmé —, le Parlement européen vote des résolutions exigeant la suspension du protocole d’accord énergétique de 2022 et la fin de la « dépendance » au gaz azerbaïdjanais. Ce double langage affaiblit l’Union des deux côtés : Bakou n’y voit qu’un moralisme à géométrie variable, jamais appliqué au Qatar ou à l’Algérie.
La récente visite de Giorgia Meloni à Bakou — la première d’un chef de gouvernement italien en treize ans, alors que l’Italie est la première destination des exportations énergétiques azerbaïdjanaises — illustre parfaitement ce décalage. Venue dans le contexte de la crise d’Ormuz, qui a rappelé la valeur complémentaire d’un gazoduc terrestre face aux aléas du GNL, elle a proposé que l’Italie continue d’être la porte d’entrée du gaz caspien dans l’UE. Ce sont donc les capitales qui, par leur diplomatie bilatérale, pratiquent la realpolitik énergétique que les institutions de l’Union peinent à assumer.
À l’évidence, l’Azerbaïdjan, par son histoire, sa géographie et sa diplomatie, est devenu un acteur central de la géopolitique de l’énergie et de la stabilité du monde contemporain. Le Parlement européen ferait bien d’en prendre note.
A lire également de Samuel Furfari
En souvenir de Loic Le Floch-Prigent, un homme de raison au service de l’industrie
Agriculture : qui veut remplacer 22 milliards d’équivalents-hommes ?
Fusion nucléaire, un pas en avant dans la science et… pour la fission nucléaire
This post is also available in: EN
