Dans cette tribune, le journaliste Robert Jules, ancien directeur adjoint de la rédaction de La Tribune et coauteur de « Reforger la France », a lu pour The European Scientist « Matières vitales » d’Ed Conway. À travers le sable, le sel, le fer, le cuivre, le pétrole et le lithium, le livre rappelle que l’économie numérique la plus avancée repose toujours sur des mines, des usines et des chaînes de transformation que nous avons cessé de voir.
Dans « Matières vitales » (éditions de L’Artilleur)*, le journaliste britannique Ed Conway démontre avec brio, à travers une enquête passionnante sur le sel, le fer, le cuivre, le sable, le pétrole et le lithium, combien notre monde dépend plus que jamais des matières premières et de leur transformation. À l’heure du changement climatique, de la crise énergétique et du retour des guerres, il est plus que jamais essentiel de s’en souvenir pour assurer notre avenir.
L’illusion d’une économie immatérielle
Nous aimons décrire notre civilisation comme « post-industrielle ». La connaissance, les services, le numérique et désormais l’intelligence artificielle (IA) semblent avoir relégué la production matérielle au second plan. Les entreprises les plus valorisées vendent souvent des logiciels, des plateformes ou des technologies. Nos journées se déroulent en large partie devant des écrans. De là naît une illusion : celle d’une économie qui s’affranchirait progressivement des contraintes physiques.
Pourtant, derrière chaque service numérique se trouvent des mines, des usines, des réseaux électriques et des infrastructures. Centres de données, télécommunications, hôpitaux, transports ou équipements énergétiques mobilisent d’immenses quantités de matières premières. C’est cette réalité occultée que le journaliste britannique Ed Conway, rédacteur en chef économie chez Sky News, entreprend de restituer dans « Matières vitales »*, publié par les éditions de L’Artilleur (édition originale : Material World, 2023).
Conway oppose deux univers : le monde « éthéré » des idées, de la finance, des logiciels et des services, et le monde matériel des mines, carrières, raffineries, fonderies et usines chimiques. Le premier dépend du second, mais en a largement perdu la connaissance.
Pour réparer cet oubli, Conway choisit six substances : le sable, le sel, le fer, le cuivre, le pétrole et le lithium. Ce ne sont pas les seules indispensables ni nécessairement les plus rares, mais elles permettent de comprendre les transformations industrielles qui ont façonné notre monde.
Le sable, du béton aux semi-conducteurs
Rien ne paraît plus banal que le sable. Pourtant, sans lui, pas de béton, de verre, de fibres optiques ni de silicium pour les composants électroniques. Il participe aussi bien à la construction d’un immeuble qu’au fonctionnement des technologies numériques les plus avancées.
Encore faut-il distinguer les sables : leur composition, leur granulométrie et leur pureté déterminent leurs usages. La silice destinée à l’électronique doit subir une succession d’opérations industrielles exigeantes pour donner un silicium d’une pureté exceptionnelle. À chaque étape interviennent des équipements, des compétences et des entreprises spécialisées. Conway suit cette chaîne jusqu’aux semi-conducteurs et rappelle ainsi combien les produits d’Apple dépendent notamment des capacités de fabrication du groupe taïwanais TSMC. Ce qui semble être l’emblème d’une économie immatérielle repose sur une longue chaîne de transformations minérales.
Le sel, matière invisible de la chimie
Conway se rend ensuite dans le Cheshire, au nord-ouest de l’Angleterre, région historiquement marquée par l’extraction du sel et l’essor de l’industrie chimique. Le chlorure de sodium sert notamment à produire, par électrolyse, du chlore, de la soude caustique et de l’hydrogène. Ces produits interviennent à leur tour dans le traitement de l’eau, la fabrication de plastiques, la pharmacie et une multitude de procédés industriels.
Cet exemple éclaire une distinction décisive : les matières premières ne sont pas seulement présentes dans les produits finis. Elles peuvent aussi être indispensables à leur fabrication sans y apparaître directement.
Le fer, matériau et outil de production
Dans le Pilbara, en Australie, Conway découvre l’échelle gigantesque des exploitations de minerai de fer : mines, engins, transports et installations mobilisent des capitaux et des quantités d’énergie considérables. Ce minerai alimente la sidérurgie mondiale, dont dépend l’essentiel de nos infrastructures. L’acier occupe une place particulière : il sert à construire des bâtiments, des ponts et des voies ferrées, mais aussi les machines qui produisent les autres biens. Il est simultanément matériau de construction et outil de production.
Sa géographie révèle également le déplacement de la puissance économique. Alors que la Chine représentait moins de 10 % de la production mondiale d’acier en 1990, elle en assure désormais plus de la moitié.
La sidérurgie illustre aussi les difficultés concrètes de la décarbonation. Dans les hauts fourneaux traditionnels, le coke ne fournit pas seulement la chaleur : il intervient chimiquement pour réduire le minerai de fer. Changer de source d’électricité ne suffit donc pas. Il faut transformer les procédés, développer le recyclage et, pour certaines productions, recourir à de nouvelles voies comme la réduction directe à l’hydrogène bas carbone.
Le cuivre, métal de l’électrification
On change de continent pour aller en Amérique du Sud. À Chuquicamata, dans le désert d’Atacama au Chili, Conway visite une mine dont le gigantisme donne la mesure des efforts nécessaires pour extraire le cuivre. Il faut déplacer, broyer et traiter d’énormes volumes de roche, concentrer les minéraux par des procédés comme la flottation, puis transformer et raffiner le métal. L’auteur en tire trois enseignements. D’abord, la demande augmente avec l’électrification des transports, des bâtiments et de l’industrie : câbles, moteurs, transformateurs et réseaux électriques reposent largement sur ce métal conducteur. L’expansion récente des centres de données liés à l’intelligence artificielle renforce encore l’enjeu des infrastructures électriques. Ensuite, la baisse des teneurs de certains gisements oblige à traiter davantage de roche pour produire une même quantité de cuivre, ce qui peut accroître les besoins en énergie et en eau. Enfin, l’offre réagit lentement : entre la découverte d’un gisement et sa mise en exploitation s’écoulent souvent dix à quinze ans, parfois davantage, le temps de financer le projet, d’obtenir les autorisations, de construire les installations et de répondre aux préoccupations des populations.
Voilà une contradiction majeure de la transition énergétique : électrifier rapidement l’économie exige de développer, avec des délais beaucoup plus longs, les capacités minières et métallurgiques correspondantes.
Le pétrole, bien plus qu’un carburant
Matière première par excellence, le pétrole a porté l’essor des transports et de l’industrie au XXe siècle. Mais Conway rappelle qu’il a aussi une qualité souvent négligée : être une matière première fondamentale de la chimie moderne. Plastiques, fibres synthétiques, solvants et innombrables intermédiaires industriels sont tous dérivés de la transformation de l’or noir. L’auteur explique comment la pétrochimie transforme des molécules relativement simples en matériaux dotés de propriétés très diverses. Cette dimension limite l’espoir d’une sortie rapide du pétrole : même si les véhicules électriques remplacent progressivement les moteurs thermiques, une partie des matériaux dont nous avons besoin continuera, à défaut de substitutions industrielles, de provenir des hydrocarbures.
Il faut donc distinguer deux problèmes souvent confondus : remplacer les combustibles fossiles comme sources d’énergie et remplacer leurs fonctions de matières premières. Décarboner l’économie ne consiste pas seulement à produire autrement de l’électricité, c’est aussi transformer une large partie de la chimie et des chaînes de fabrication.
Le lithium, paradoxe de la transition
Dernière étape de l’enquête : le lithium, devenu le métal emblématique des batteries rechargeables. Sa légèreté et ses propriétés électrochimiques contribuent aux performances des batteries lithium-ion, utilisées notamment dans les véhicules électriques et le stockage de l’électricité. Mais une batterie ne sort pas directement d’une mine. Le lithium doit être extrait de minerais ou de saumures, notamment dans les salars d’Amérique du Sud, puis transformé en composés chimiques répondant à des exigences strictes. Viennent ensuite la fabrication des matériaux d’électrodes, celle des cellules et leur assemblage.
Or l’essor de la production de véhicules électriques fait forcément progresser la demande, tandis que l’ouverture de nouvelles exploitations et la construction d’usines chimiques prennent du temps. S’y ajoutent les impacts environnementaux, les conflits d’usage de l’eau, les résistances sociales et la question du recyclage des batteries. Le lithium résume bien le paradoxe de la transition : pour réduire certaines dépendances aux combustibles fossiles, nous devons construire de nouvelles chaînes d’approvisionnement minérales et industrielles.
Désindustrialisation n’est pas dématérialisation
Au-delà de ces six récits, « Matières vitales » propose une lecture économique et géopolitique de notre époque, riche d’enseignements. Sa première leçon concerne la prétendue dématérialisation des économies avancées. La diminution de la part de l’industrie dans le PIB d’un pays ne signifie pas que sa consommation mobilise moins de matières premières. Une partie croissante de la production nécessaire a simplement été déplacée à l’étranger. Il faut donc distinguer la structure de la production nationale de l’empreinte matérielle de la consommation. La désindustrialisation n’est pas synonyme de dématérialisation.
La deuxième leçon est que posséder des ressources ne suffit pas à constituer une puissance industrielle. Entre le gisement et le produit final se déploient des opérations d’extraction, de séparation, de raffinage, de transformation et de fabrication, qui exigent des savoir-faire, des investissements et des infrastructures spécifiques. Inversement, concevoir un produit technologiquement avancé ne garantit pas la maîtrise de sa production. La puissance industrielle se joue largement dans ces étapes intermédiaires, souvent méconnues.
Des chaînes de valeur efficaces mais vulnérables
La troisième leçon pointe que la mondialisation a accru à la fois l’efficacité et la vulnérabilité des chaînes de valeur. La spécialisation internationale, les économies d’échelle et les avantages comparatifs ont permis de fabriquer des biens complexes à des coûts relativement faibles. L’intégration de la Chine au commerce mondial au début du siècle a accéléré cette organisation. Mais certains maillons se sont concentrés dans un petit nombre de pays ou d’entreprises. Dès lors, une perturbation locale peut avoir des conséquences planétaires. Les pénuries de semi-conducteurs à la sortie du Covid-19, qui ont notamment affecté les constructeurs automobiles, en ont fourni une illustration spectaculaire.
La sécurité des approvisionnements ne se mesure donc pas seulement à l’abondance des réserves géologiques. Elle dépend aussi des capacités de raffinage, des compétences industrielles, des infrastructures de transport, de la diversification des fournisseurs et de la possibilité de surmonter une rupture sur un maillon de la chaîne.
Le progrès ne nous affranchit pas de la matière
Enfin, Conway met au jour un phénomène culturel et politique : l’effacement de la production matérielle de notre représentation du monde dans les économies développées. Nous utilisons des objets d’une extraordinaire complexité sans connaître les procédés qui les rendent possibles. Cette ignorance ne touche pas seulement les consommateurs ; elle concerne aussi les responsables politiques, les décideurs et parfois les économistes.
Cette réalité est d’autant plus difficile à percevoir que les matières étudiées sont interdépendantes. Le béton et l’acier forment ensemble le béton armé. Une batterie mobilise du cuivre autant que du lithium. Une ampoule suppose du verre. Un transformateur associe notamment de l’acier et des bobinages de cuivre.
L’ouvrage invite ainsi à dépasser l’opposition trompeuse entre ancien monde industriel et nouvelle économie numérique. Les technologies les plus avancées ne flottent pas au-dessus du monde physique. Elles en dépendent, et cette dépendance devient souvent plus exigeante à mesure que les produits se perfectionnent. Le progrès technique ne nous affranchit pas de la matière : il rend nos liens avec elle plus nombreux, plus complexes et parfois plus fragiles.
Ed Conway nous convainc de la nécessité de changer notre vision du monde dans un livre riche d’informations tirées de ses reportages sur le terrain, de témoignages, d’explications historiques et techniques, avec un réel talent pédagogique. Servi par une écriture alerte, ce livre indispensable offre également le plaisir de lecture d’un roman d’action.
* Ed Conway, « Matières vitales. Sel, fer, cuivre, sable, pétrole et lithium », traduit de l’anglais par Jade Dubois, éditions de L’Artilleur, 2026, 534 pages, 23 euros (édition originale : Material World, 2023).
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Robert Jules est journaliste. Après des études de philosophie, il a travaillé pour plusieurs titres de la presse écrite avant de rejoindre le quotidien économique La Tribune, où il a été directeur adjoint de la rédaction et a couvert notamment les matières premières, l’Union européenne et la Chine. Il est l’auteur, avec Didier Julienne, de « Reforger la France » (éditions de l’Aube, 2026).
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