Dès que l’on rappelle que les conditions de vie de l’humanité ne cessent de s’améliorer, les prophètes de malheur rétorquent que c’est au prix d’une dégradation de l’environnement qui risque de compromettre notre avenir. Pourtant, même si nos sociétés font face à des défis importants, rien ne permet de considérer qu’elles sont engagées dans une dynamique d’effondrement.
Les données sont têtues. Malgré les discours alarmistes sur la situation environnementale, l’humanité n’a jamais vécu aussi longtemps, aussi richement et en aussi bonne santé. La pauvreté extrême recule, la mortalité infantile s’effondre, les famines ont presque disparu et l’espérance de vie continue de progresser dans la plupart des régions du monde. Face à ce constat, les prophètes de l’effondrement disposent toutefois d’une réponse toute trouvée : si tout va si bien, c’est parce que nous n’avons pas encore percuté le mur. Comme une voiture lancée à pleine vitesse, disent-ils, rien ne paraît anormal avant l’impact. Ou comme un homme qui tombe du dixième étage : jusqu’au dernier instant, il peut toujours se dire que tout va bien.
Ces images sont séduisantes. Elles suggèrent que notre prospérité actuelle n’est qu’un répit avant une catastrophe inévitable. Mais elles reposent sur deux hypothèses qui restent à démontrer. La première est qu’il existerait effectivement un « mur » vers lequel l’humanité se dirigerait. La seconde est que, si un obstacle se présentait, les sociétés seraient incapables de l’éviter sans ralentir, voire stopper leur développement. Or aucune de ces deux hypothèses ne résiste vraiment à l’examen. Les problèmes environnementaux sont bien réels, mais ils ne dessinent pas une dynamique d’effondrement. Quant aux sociétés humaines, elles n’avancent pas les yeux fermés : elles observent, innovent, substituent, s’adaptent et corrigent continuellement leur trajectoire. Avant d’annoncer une collision inévitable, encore faut-il donc montrer qu’il y a réellement un mur et que, s’il existe un obstacle, l’humanité n’est pas en mesure de l’éviter.
Le réchauffement ne va pas nous griller
Les conséquences du réchauffement climatique ne doivent pas être minimisées : davantage de vagues de chaleur, des modifications des régimes de précipitations, des perturbations substantielles des écosystèmes, un coût économique parfois important et une mortalité accrue. Mais ces effets n’impliquent pas l’effondrement de notre civilisation. Les scénarios du GIEC décrivent avant tout des sociétés qui continuent de se développer, quoique plus lentement. Même les estimations économiques les plus pessimistes prévoient généralement une hausse du niveau de vie mondial au cours du siècle, simplement moins rapide qu’en l’absence de réchauffement. Autrement dit, le changement climatique représente un coût parfois élevé, mais pas un retour à la misère préindustrielle. Si le réchauffement climatique est donc bien un problème sérieux, il n’est toutefois pas cette fin du monde que la métaphore du mur cherche à faire croire.
Cette vision est d’autant plus trompeuse qu’elle suppose implicitement que les sociétés resteront passives face aux difficultés à venir. Or l’histoire montre exactement l’inverse. À mesure que de nouveaux problèmes apparaissent, les sociétés innovent, modifient leurs pratiques et développent de nouvelles technologies. C’est déjà le cas face au changement climatique. D’un côté, les sociétés s’adaptent : systèmes d’alerte, climatisation, variétés agricoles plus résistantes à la sécheresse et protections contre les inondations permettent déjà d’en limiter les effets néfastes. De l’autre, elles réduisent progressivement leur dépendance aux combustibles fossiles grâce au développement du nucléaire et des énergies renouvelables. Cette transition ne sera ni simple ni rapide, mais tout indique qu’elle est engagée. Les sociétés de 2100 souffriront donc davantage de la chaleur et des aléas climatiques, mais leur dynamique de développement ne sera pas stoppée : elles seront vraisemblablement plus riches, plus instruites et plus innovantes que celles d’aujourd’hui.
Certes, le réchauffement climatique causera des morts, beaucoup de morts. Mais le développement rendu possible par les énergies fossiles a aussi permis d’éviter un nombre considérable de décès en mettant fin aux grandes famines, en facilitant l’accès à l’eau potable, en permettant de mieux se protéger contre le froid, en favorisant les progrès de la médecine ou encore en améliorant la protection contre les catastrophes naturelles. Or ce processus est loin d’être terminé. Des milliards d’êtres humains continueront d’échapper à des conditions de vie très dures et à une mort prématurée grâce à une énergie abondante, dont les combustibles fossiles constituent encore une composante essentielle, avant d’être progressivement remplacée par des sources moins émettrices de CO₂. Le bilan de ces combustibles ne peut donc être réduit aux seuls dommages climatiques qu’ils provoqueront au cours des prochaines décennies. En continuant à sauver des millions de vies, ils alimentent un processus qui, même s’il crée de nouveaux défis, ressemble moins à une course vers un mur qu’à un chemin que les sociétés apprennent peu à peu à rendre plus sûr.
La biodiversité ne s’effondre pas
La biodiversité fournit un deuxième exemple de cette rhétorique de l’effondrement. Elle est aujourd’hui soumise à des pressions importantes. Les populations de nombreuses espèces diminuent, certaines disparaissent, principalement en raison de l’empiètement des activités humaines sur les milieux naturels. Ce phénomène mérite d’être pris au sérieux. Mais il ne faut pas confondre une diminution de la biodiversité avec un effondrement des écosystèmes. Les espèces, en effet, n’entretiennent pas entre elles des relations si fragiles qu’il suffirait d’en faire disparaître quelques-unes pour provoquer l’effondrement de l’ensemble, comme un château de cartes qui s’écroule bien avant que la dernière carte n’ait été retirée. Certes, les transformations provoquées aujourd’hui par les activités humaines sont rapides à l’échelle de l’histoire de la vie. Mais la diminution de certaines populations, aussi rapide soit-elle, s’accompagne d’une recomposition des écosystèmes, où d’autres espèces apparaissent, se développent ou deviennent dominantes. Rien ne permet donc d’affirmer que cette évolution conduise à un effondrement de la biosphère. Là encore, la métaphore du mur tient davantage du procédé rhétorique que de la description scientifique.
Cette vision de l’effondrement repose aussi sur une idée trompeuse : celle selon laquelle toute perte de biodiversité constituerait nécessairement une mauvaise nouvelle. En réalité, les sociétés humaines réduisent la biodiversité de leur environnement depuis des millénaires afin d’en retirer davantage de bénéfices. Une partie de la biodiversité nous fournit certes des services précieux, comme la pollinisation ou la fertilité des sols. Mais les milieux naturels abritent aussi des prédateurs, des parasites, des agents pathogènes ou des ravageurs de cultures que nous cherchons légitimement à combattre. L’enjeu n’est donc pas de préserver chaque espèce à tout prix, mais de trouver un équilibre entre la protection des écosystèmes et l’amélioration des conditions de vie humaines. La bonne nouvelle est que cet équilibre est de nos jours plus facile à atteindre qu’au siècle dernier, car les principales causes de l’érosion de la biodiversité – croissance démographique, extension des surfaces agricoles ou recours au bois comme principale source d’énergie – tendent progressivement à s’atténuer sous l’effet du développement économique.
Enfin, la biodiversité n’est pas une richesse dont la valeur augmenterait mécaniquement avec le nombre d’espèces. Personne ne considère qu’un monde contenant davantage de moustiques vecteurs de maladies, de bactéries pathogènes ou de parasites serait, pour cette seule raison, préférable au nôtre. Ce qui importe n’est donc pas la biodiversité en elle-même, mais les effets qu’elle produit sur les êtres vivants, humains comme non humains. Dès lors, un monde où certaines espèces auraient disparu n’est pas nécessairement un monde de moindre valeur. Il peut même être préférable s’il permet à davantage d’êtres sensibles de vivre en meilleure santé, plus longtemps ou dans de meilleures conditions. Là encore, la baisse de la biodiversité ne devrait donc pas évoquer l’image d’un mur contre lequel notre civilisation serait condamnée à s’écraser. Elle devrait plutôt rappeler que la recherche d’un monde meilleur se fait par des arbitrages entre ce que nous souhaitons préserver et ce qu’il est préférable de transformer.
La pollution ne va pas nous empoisonner
La pollution est sans doute le reproche le plus ancien adressé au développement économique. Il est en partie justifié : toute activité humaine produit des déchets et des substances indésirables. Les sociétés qui s’industrialisent voient donc généralement leur pollution augmenter. Mais cette évolution ne se poursuit pas indéfiniment. À mesure que les pays s’enrichissent, ils disposent des moyens techniques, économiques et politiques nécessaires pour assainir leur environnement. L’air des grandes villes devient plus respirable, les eaux usées sont traitées, les émissions industrielles sont mieux contrôlées et de nombreux polluants reculent. Le développement ne conduit donc pas mécaniquement vers une planète toujours plus polluée. Il crée aussi les conditions qui permettent, progressivement, de produire plus proprement et de réparer une partie des dommages qu’il a lui-même causés.
La crainte d’une société toujours plus polluée repose aussi sur l’oubli d’une évidence : la nature n’est pas un milieu spontanément sain pour les humains. Pendant des millénaires, l’eau était fréquemment impropre à la consommation, les maladies infectieuses se transmettaient par les parasites ou les insectes, les fumées des feux de bois envahissaient les habitations et de nombreuses plantes produisaient naturellement des substances toxiques. L’histoire du développement humain est donc aussi celle d’un vaste effort d’assainissement de notre environnement. L’accès à l’eau potable, les réseaux d’égouts, la réfrigération, les traitements des eaux usées, les logements mieux ventilés ou encore le remplacement des foyers ouverts par des modes de chauffage plus propres ont permis d’éliminer une multitude de pollutions et de risques sanitaires. Là encore, le progrès ne consiste pas à revenir à une nature idéalisée, mais à construire un environnement plus favorable à la santé humaine.
Bien sûr, toutes les pollutions n’ont pas disparu. Certaines, comme les microplastiques, les PFAS, les métaux lourds ou les résidus pharmaceutiques, posent encore des défis considérables. Mais, là encore, il serait erroné d’en conclure que nous avançons vers une dégradation irréversible de notre environnement. L’histoire de la santé publique et de la protection de l’environnement montre au contraire une succession de pollutions progressivement identifiées, réglementées puis réduites grâce à l’innovation. Les stations d’épuration éliminent aujourd’hui des contaminants autrefois rejetés dans les rivières, de nouveaux procédés permettent de dégrader des substances persistantes et les techniques de dépollution continuent de progresser. Les problèmes changent, mais notre capacité à les résoudre progresse elle aussi. Une société qui apprend sans cesse à mieux maîtriser les pollutions qu’elle engendre ressemble décidément moins à une voiture lancée contre un mur qu’à une humanité qui améliore progressivement le monde qu’elle construit.
Les ressources ne s’épuisent pas
La peur de l’épuisement des ressources alimente aussi l’image du mur contre lequel la société risque de s’écraser. Cette peur n’est pas nouvelle. Elle accompagne le développement économique depuis plus de deux siècles. Déjà, à la fin du 18ᵉ siècle, Malthus annonçait que la croissance de la population conduirait inévitablement à la famine. Plus tard, d’autres prédirent la disparition prochaine du charbon, du pétrole ou des métaux, tandis que le Rapport Meadows (1972) popularisait l’idée que la croissance finirait par se heurter aux limites physiques de la planète. Ces inquiétudes semblent raisonnables, car elles reposent sur l’idée intuitive qu’une planète finie ne peut fournir des ressources infinies. Pourtant, elles se sont constamment révélées démenties par les faits. Non seulement les pénuries annoncées ne se sont pas produites, mais l’humanité a continué à disposer d’une quantité toujours plus importante de ressources lui permettant d’améliorer ses conditions de vie.
Pourquoi ces prédictions se sont-elles révélées si souvent erronées ? Parce qu’elles supposaient implicitement que les ressources se limitaient aux quantités déjà connues et aux techniques disponibles au moment où elles étaient formulées. Or une ressource n’est jamais une simple matière première : c’est une matière que l’ingéniosité humaine apprend à découvrir, à exploiter, à économiser, à recycler ou à remplacer. Au fil du développement, de nouveaux gisements sont mis au jour, les procédés d’extraction s’améliorent, les matériaux sont utilisés plus efficacement et certains deviennent même inutiles parce qu’ils sont remplacés par d’autres. Ce que l’on croyait être une limite physique se révèle ainsi, bien souvent, n’être qu’une limite provisoire de nos connaissances et de nos techniques.
Bien sûr, rien ne garantit que cette dynamique se poursuivra indéfiniment. Les innovations ne se décrètent pas et certaines ressources pourraient devenir plus rares ou plus coûteuses à exploiter. Mais les deux derniers siècles d’histoire montrent que les prédictions d’épuisement ont systématiquement sous-estimé la capacité des sociétés à découvrir de nouveaux gisements, à améliorer les techniques d’extraction, à recycler davantage ou à substituer une ressource à une autre. Une planète finie n’implique donc pas un avenir fermé. Elle n’interdit ni l’innovation ni la création de nouvelles ressources au sens économique du terme. Là encore, l’image d’une humanité lancée vers un mur laisse donc place à une tout autre perspective : celle d’une société qui transforme sans cesse les limites d’aujourd’hui en possibilités pour demain.
L’avenir reste ouvert
L’erreur des images de la voiture lancée contre un mur ou de la personne qui tombe d’un immeuble est donc d’oublier qu’une voiture ne réfléchit pas et qu’un corps en chute libre n’est pas en mesure d’inventer quoi que ce soit. L’humanité, elle, apprend de ses erreurs, transforme ses connaissances, modifie ses techniques et réorganise sans cesse son rapport au monde. Son histoire n’est pas celle d’un objet soumis aux lois de la mécanique, mais d’une intelligence collective qui découvre continuellement de nouvelles possibilités. Nous ne sommes pas les passagers d’une voiture sans frein. Nous sommes les bâtisseurs de la route sur laquelle nous avançons.
Cette histoire ne garantit pas que l’avenir sera nécessairement meilleur. De nouveaux problèmes surgiront, certains seront difficiles à résoudre et des échecs sont toujours possibles. Mais l’expérience des deux derniers siècles invite à une conclusion bien différente de celle des prophètes de l’effondrement. Chaque fois que l’humanité a rencontré une limite, beaucoup y ont vu le signe d’une catastrophe imminente. Chaque fois, ou presque, elle y a surtout trouvé l’occasion d’innover. L’avenir n’est donc pas écrit d’avance. Il dépend moins des murs que certains croient déjà apercevoir que de notre capacité à continuer d’inventer les chemins qui permettront de les contourner, ou de découvrir qu’ils n’étaient, bien souvent, que des mirages.
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