Le 2 septembre 2026, la Commission européenne a validé un mécanisme allemand doté de plus de 35 milliards d’euros qui financera notamment de nouvelles centrales à gaz à partir de 2031. Dans le même temps, le financement des six EPR2 français fait toujours l’objet d’une enquête approfondie à Bruxelles. Ingénieur HEI, Christian Semperes a passé plus de 35 ans à EDF dans la production d’électricité d’origine nucléaire, le management et la formation, avant de devenir coach professionnel. Il est aujourd’hui un observateur attentif de la politique énergétique française et européenne.
Dans cet entretien, il qualifie la décision de Bruxelles de « catastrophe éco-logique » : une transition énergétique allemande, l’Energiewende, qui a fermé son nucléaire pour se rabattre sur le gaz. Du 100 % renouvelable défendu par Barbara Pompili à l’ARENH, en passant par la fermeture de Fessenheim et l’ouverture de la centrale à gaz de Landivisiau, il plaide pour une politique énergétique fondée sur les lois de la physique plutôt que sur les postures, à l’approche de la présidentielle de 2027.
The European Scientist : Le 2 septembre 2026, la Commission européenne a validé un mécanisme allemand de plus de 35 milliards d’euros qui financera notamment des centrales au gaz à partir de 2031. Comment interprétez-vous cette décision ?
Christian Semperes : Je n’irai pas par quatre chemins, c’est une catastrophe éco-logique pour le climat et le dérèglement climatique et c’est une catastrophe pour l’économie allemande. Je m’explique.
Alors qu’on vient de passer un été caniculaire qui est une conséquence du dérèglement climatique, la Commission européenne valide un investissement à long terme sur le gaz pour produire de l’électricité. Certains vous diront que c’est pour anticiper la sortie du charbon allemand. Oui, le charbon ayant un impact carbone de 1 050 g CO₂/kWh et le gaz de 418 g CO₂/kWh, argumenté comme cela, c’est présenter la décision de la Commission européenne sous son meilleur jour.
Cependant, c’est oublier un peu vite que l’Allemagne a fermé son parc nucléaire à 12 g CO₂/kWh en parfait état de marche. Sans la fermeture du parc nucléaire, l’Allemagne ne serait pas la championne européenne des émissions de CO₂ en quantité, loin devant la Pologne, même avec 4 fois plus de capacité d’ENRi (énergies renouvelables intermittentes) installée que la France. Les importations d’électricité nucléaire française démontrent que l’Allemagne manque de moyens de production pilotables très bas carbone. Puisqu’elle a arrêté son nucléaire par idéologie, il ne lui reste plus que le gaz. Le problème, c’est que le CO₂ émis par la combustion du gaz ne s’arrête pas à la frontière, il affecte la planète entière. Pour la priorité planétaire, la logique voudrait qu’on remplace les énergies fossiles émettrices de CO₂ et surtout qu’on n’engage pas des investissements qui y ont recours. C’est la raison pour laquelle j’affirme que la décision de la Commission européenne est une catastrophe éco-logique.
Comme si la crise climatique ne suffisait pas, comme si la planète qui brûle ne suffisait pas, depuis 2022 et la guerre en Ukraine, c’est le prix du gaz, entre autres, qui flambe. Pour anticiper sa sortie du nucléaire, l’Allemagne s’était liée à la Russie avec deux gazoducs Nord Stream. Ce fut un très mauvais calcul. Avec le blocage du détroit d’Ormuz, le prix du gaz flambe de nouveau. Pour les trois mois à venir, la pénurie n’est pas à l’ordre du jour, mais l’avenir reste très incertain. En cas de pénurie, l’Allemagne n’aura pas d’autre choix que de brûler son charbon et son lignite bon marché. Un bien piètre bilan de la transition énergétique allemande appelée Energiewende, souvent présentée comme la référence.

TES. : Selon vous, cela illustre que le 100 % renouvelable défendu par Barbara Pompili ne tient pas. Pouvez-vous développer ?
CS : Madame Barbara Pompili avait reconnu en commission parlementaire avoir demandé à RTE d’inclure dans ses analyses de scénarios le 100 % renouvelables, qu’elle décrivait comme « techniquement possible » puisque RTE l’avait analysé ! L’estimation de RTE était sans appel : 18 milliards d’euros de plus par an que le scénario avec un peu de nucléaire. À l’horizon 2060, 700 milliards de plus d’investissement, rien que pour l’électricité. Un gouffre.

Les ENRi ont deux inconvénients majeurs : elles sont intermittentes et l’énergie produite est fatale, c’est-à-dire qu’elle ne s’adapte pas à la consommation. D’ailleurs, les politiques au pouvoir l’ont bien compris, c’est aux consommateurs de s’adapter en prévision du 100 % renouvelables. Rappelez-vous le slogan de Madame Élisabeth Borne, « baisse, éteins, décale ». Pour pallier ces inconvénients, le gestionnaire de réseau a donc besoin soit de capacités de stockage, soit de moyens pilotables, voire des deux, pour assurer la garantie de service au public 24 h/24.
Le stockage à grande échelle par des batteries va conduire à piller les ressources planétaires, par définition limitées, dans des mines polluantes, pour une durée de vie des batteries de 10 ans maximum, qui termineront en déchets. Pour faire exister les ENRi, s’appuyer sur les batteries n’est pas écologiquement vertueux et reste techniquement utopique à la dimension d’un pays.
Il reste donc les moyens de production pilotables pour compenser l’intermittence des ENRi. Et là, on n’a pas grand-chose comme solutions si on a comme objectif la lutte contre le dérèglement climatique. L’hydraulique : pour y avoir recours, il faut une géographie hydrique qui s’y prête. Les énergies fossiles, gaz et charbon : la logique de la priorité planétaire voudrait qu’on n’y ait plus recours. Il reste alors le nucléaire très bas carbone.
Autrement dit, le 100 % renouvelables est une utopie, c’est même devenu pour certains politiques une religion.
TES. : Vous faites un parallèle entre cette décision et ce qui s’est passé récemment en France (fermeture de Fessenheim et ouverture de Landivisiau) ?
CS : Au début du premier quinquennat d’Emmanuel Macron, les gouvernements successifs étaient dans cette logique de remplacer le nucléaire par les ENRi. Dans cette logique, le gouvernement d’Édouard Philippe a porté la loi énergie-climat (projet de loi n° 1908 déposé le 30 avril 2019, adopté le 8 novembre 2019), dans le cadre d’une programmation prévoyant la fermeture de 14 réacteurs. Les deux réacteurs de Fessenheim à 3,7 g CO₂/kWh, sûrs et en parfait état de marche d’après le bilan 2019 de l’Autorité de sûreté nucléaire indépendante, ont été arrêtés définitivement au premier semestre 2020. Cet élan n’a pas empêché le gouvernement de financer la construction et le démarrage d’une centrale au gaz à 418 g CO₂/kWh en mars 2022 à Landivisiau en Bretagne, avec 40 millions d’euros par an de subventions publiques à une filiale de TotalEnergies, soit 800 millions d’euros sur 20 ans.
Dans cette période du premier quinquennat d’Emmanuel Macron, la politique énergétique française calquait la transition énergétique sur la logique allemande.
La SNBC, stratégie nationale bas-carbone, avait alors alerté le gouvernement français de l’impact de l’arrêt de 14 réacteurs dans son document de mars 2020, je cite : « Malgré le développement volontariste des énergies renouvelables entrepris par le Gouvernement, et du fait de la faible maturité à court terme des solutions de stockage, la France serait en effet contrainte de construire jusqu’à une vingtaine de nouvelles centrales à gaz dans les sept prochaines années pour assurer la sécurité d’approvisionnement lors des pointes de consommation, conduisant à une augmentation forte et durable de nos émissions de gaz à effet de serre. L’objectif de réduire la part du nucléaire à 50 % est confirmé par la loi énergie-climat à 2035, date compatible avec nos engagements en matière climatique. »

TES. : A contrario, vous vous étonnez que la Commission ait ouvert une enquête approfondie sur le financement des 6 EPR2. Qu’est-ce qui vous dérange ?
CS : Début 2026, l’Allemagne a demandé à la Commission européenne la validation de son investissement dans des centrales au gaz, qu’elle a obtenue le 2 septembre de la même année. En même temps, la France a demandé la validation de son investissement dans 6 EPR2. Le 31 mars 2026, la Commission a ouvert une procédure formelle d’examen (article 108, paragraphe 2, TFUE) sur les aides d’État prévues pour financer ces réacteurs, notamment le prêt bonifié couvrant jusqu’à 60 % du coût total (estimé à 72,8 milliards d’euros). Fin septembre, l’examen de la Commission européenne est toujours en cours, sans perspective. Qu’est-ce qui coince ? Ce sont les aides d’État à un groupe détenu par l’État lui-même, c’est ça qui coince. Mais pourquoi une telle situation ?
En 2011, la Commission européenne a imposé à la France de mettre en place un dispositif appelé ARENH, Accès régulé à l’électricité nucléaire historique. Ce mécanisme a entraîné une perte estimée à 60 milliards d’euros pour EDF, soit plus de 80 % de l’investissement des 6 EPR2. Autrement dit, sans ce dispositif ARENH, EDF aurait été capable d’autofinancer une grande partie de cet investissement. La Commission européenne aurait voulu compromettre un futur investissement dans le nucléaire français, elle ne s’y serait pas prise autrement !
TES. : Vous estimez que l’ARENH a fait perdre 60 milliards d’euros à EDF, et que sans ce dispositif l’entreprise aurait pu autofinancer ses 6 EPR2. Pouvez-vous expliquer ce mécanisme à nos lecteurs, et dire ce qu’il faudrait changer dans les règles européennes du marché de l’électricité pour que le nucléaire soit traité à égalité avec les autres sources bas carbone ?
CS : Le dispositif ARENH a débuté en 2011 et a pris fin au 1er janvier 2026. Il avait pour but d’obliger EDF à céder un tiers de sa production électrique d’origine nucléaire à 42 €/MWh, en dessous des coûts de production estimés par EDF à environ 60 €/MWh. Autrement dit, c’était une vente à perte. EDF cédait ce volume d’électricité à ses concurrents, appelés « fournisseurs alternatifs », qui n’avaient rien à investir, rien à produire, rien à transporter, rien à distribuer. C’était un jeu d’écriture. Ils achetaient l’électricité à 42 €/MWh et la revendaient au prix du marché. Pour l’anecdote, le lundi 4 avril 2022, en pleine crise du gaz russe, l’électricité se vendait sur le marché à 2 988 €/MWh. Une belle prise de bénéfice pour les concurrents d’EDF éligibles à l’ARENH comme TotalEnergies et Engie, pour ne citer qu’eux ! Mais ce n’est pas tout. Cerise sur le gâteau, après avoir cédé son électricité nucléaire, lorsqu’EDF manquait d’électricité pour alimenter ses clients, elle l’achetait au prix du marché. Double peine ! Comprenez-vous qu’après 15 ans d’ARENH, EDF ait perdu environ 60 milliards d’euros ?
TES. : À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, trouvez-vous que les politiques s’intéressent suffisamment à ces sujets ?
L’électricité touche des enjeux majeurs comme, la souveraineté énergétique et donc l’aspect géopolitique, l’activité économique de la France, la continuité de service, le prix de l’énergie et donc le pouvoir d’achat, l’écologie, les exportations, etc. Au regard de la complexité technique liée à la gestion temps réel d’un réseau électrique, les politiques au pouvoir et les différentes oppositions n’ont pas les capacités pour aborder le sujet de manière pragmatique. Ils utilisent les professionnels pour prendre uniquement ce qui sert leur stratégie politique. Au siècle dernier, l’intérêt de la France et des Français guidait les décisions stratégiques en matière d’énergie. Aujourd’hui, en utilisant la peur du réchauffement climatique, l’idéologie a pris le dessus.
Les politiques privilégient la posture, pour se démarquer du camp d’en face. Alors que les objectifs sont simples : la garantie de service au public de l’électricité, une valeur franco-française oubliée, et en même temps la lutte contre le dérèglement climatique. Ce que le parc historique français, nucléaire et hydraulique, a garanti dans la durée grâce aux politiques visionnaires du siècle dernier.
Soit les politiques prônent le 100 % renouvelables finalement pour un objectif idéologique de 0 % nucléaire. D’ailleurs, Madame Monique Barbut, l’actuelle ministre de l’Écologie, a encensé le programme « écologique » de LFI qui prévoit l’arrêt pur et simple du nucléaire, finalement comme en Allemagne. Ça se terminerait par du gaz. Retour à la case départ !
Soit les politiques prônent le 100 % nucléaire, qui est aussi une ineptie. Le parc historique français, qui a garanti depuis plus de 40 ans le service au public de l’électricité 24h/24 sans black-out, avec tout en même temps, sûreté, très bas carbone, pilotabilité, rentabilité économique et prix de l’électricité parmi les plus bas d’Europe, deux fois moins que l’Allemagne, n’était pas 100 % nucléaire. L’hydraulique y tenait une part de choix.
Il y a une chose que seuls les professionnels de l’électricité peuvent comprendre. Ce sont les lois de la physique en général et de l’électricité en particulier. Si on veut garantir le service au public de l’électricité, elles doivent être prises en compte. On n’a pas le choix. Bernard Fontana, actuel PDG d’EDF, l’a rappelé récemment lors d’un entretien avec la SFEN le 11/06/2026, je cite : « Ça a été un peu oublié dans certains pays européens (les lois de la physique NDLR dont il parlait précédemment), ils l’ont appris à leurs dépens. » Évidemment, il évoquait implicitement le black-out espagnol du 28 avril 2025. Pour éviter les black-out, le gestionnaire de réseau a besoin de moyens de production pilotables qui adaptent en temps réel la tension et la fréquence du réseau.
Les ENRi, oui évidemment, il en faut. Mais lorsque le client appuie sur l’interrupteur et pour que le matériel s’allume, il faut un moyen de production qui adapte sa puissance. Et idem, lorsqu’il l’éteint. Et pour ça, il faut des moyens de production pilotables en nombre suffisant. Sinon en moins d’une minute, le pays peut se retrouver dans le noir, c’est ce qui s’est passé en Espagne et au Portugal. Et si on veut lutter contre le dérèglement climatique, on doit bannir le gaz et le charbon.
Finalement, l’électricité, c’est complexe, mais ça se résumerait de manière simple, si les postures politiques ne venaient pas interférer.
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