Ingénieur des Mines et docteur en physique, expert reconnu des questions énergétiques, Philippe Charlez publie avec Julien Anfruns, avocat et ancien haut fonctionnaire issu de l’ENA, spécialiste de la gouvernance et de la régulation de l’énergie et de l’environnement, L’éco-capitalisme durable (Hermann). Dix ans après la COP21, alors que la consommation mondiale d’énergies fossiles bat des records, les deux auteurs défendent une « troisième voie » entre la décroissance et l’écologie « carbo-centrée » : économie circulaire, localisme intelligent, réindustrialisation, adaptation au réchauffement et reconquête de la souveraineté énergétique. Philippe Charlez répond aux questions de The European Scientist.

Matière et énergie : la limite mécanique du capitalisme
The European Scientist : Philippe Charlez, vous avez publié avec le juriste Julien Anfruns L’éco-capitalisme durable aux éditions Hermann. Pourquoi le capitalisme, dans sa version classique, n’est-il pas durable ?
Philippe Charlez : Basé sur la croissance économique et la production de richesse, le capitalisme transforme, grâce à l’énergie, de la matière en biens de consommation, puis rejette des déchets dans l’environnement. Les ressources matérielles et énergétiques n’étant pas infinies sur Terre, leur épuisement constitue donc une limite mécanique quant à la durabilité du capitalisme.
Toutefois, il convient de distinguer matière et énergie. Alors que la matière se recycle, l’énergie, une fois dissipée, est irrémédiablement perdue. Dès lors, un éco-capitalisme durable ne pourra émerger qu’à condition (1) de recycler la matière, et (2) de sortir l’humanité de sa « geôle énergétique », aujourd’hui circonscrite par la disponibilité des combustibles fossiles et de l’uranium fissile.
Pour la matière, il est possible de prolonger considérablement sa durée de vie : l’économie circulaire et le localisme intelligent en sont les deux piliers.
L’économie circulaire cherche à prolonger la durée de vie des ressources matérielles en favorisant leur usage, leur réutilisation et leur recyclage. Elle privilégie la mutualisation à la possession, la réparation au remplacement et la transformation des déchets à la production de nouvelles ressources. Les chiffres sont sans appel : une voiture est utilisée en moyenne une heure par jour avec 1,7 passager à bord, et un bureau est occupé 30 % du temps. Si certaines matières, comme le papier ou les gravats de démolition, sont déjà recyclées à plus de 70 %, d’autres, comme le plastique (9 % dans le monde, 27 % en France), le sont beaucoup moins. Le verre, qui pourrait l’être à 100 %, atteint seulement 30 % à l’échelle mondiale. Pour les métaux, seuls 36 % de la consommation mondiale d’acier, 33 % de celle d’aluminium et 17 % de celle de cuivre proviennent de matériaux recyclés.
Réindustrialiser pour sortir de l’« étato-consumérisme »
Le localisme intelligent repose quant à lui sur la réindustrialisation ciblée de notre économie. Durant les Trente Glorieuses, la France consommait ce qu’elle produisait. Aujourd’hui, faute d’industrie – sa part est tombée à moins de 10 % du PIB –, la consommation s’est largement tournée vers l’importation. Une consommation en partie financée par la dépense publique via des aides, des subventions, des chèques ou des allocations soutenant le pouvoir d’achat des ménages.
Dans les faits, cet « étato-consumérisme » est une fuite en avant où l’endettement national sert à subventionner le chiffre d’affaires de Shein, de BYD et de leurs homologues étrangers. Il se traduit parallèlement par une baisse trompeuse des émissions territoriales – liée à la désindustrialisation –, tout en maintenant une empreinte carbone élevée liée aux importations.
Seule une vraie politique de production nationale, fondée sur une réindustrialisation effective du pays, permettrait de briser ce cercle vicieux. En rupture totale avec le passé, elle impliquerait des changements socio-économiques radicaux : baisse, voire suppression, des aides à la consommation, accroissement de la productivité, suppression des 35 heures, suppression des normes inutiles, réduction du coût du travail grâce à une baisse drastique des charges et de la fiscalité des entreprises, retraites par capitalisation. Un chantier impopulaire, pourtant indispensable pour rompre avec cet étato-consumérisme qui imprègne aujourd’hui jusqu’à la moelle l’ADN d’un Occident déclinant. Parmi les candidats à l’élection présidentielle, seuls Sarah Knafo et David Lisnard portent aujourd’hui ce projet.
Développer un localisme intelligent ne consiste pas pour autant à renier le libre-échange, à tout produire et à ne rien importer. L’ouverture économique et le libre-échange doivent rester des piliers essentiels de la production de richesse.
Pour l’énergie, il existe de nombreuses solutions pérennes. Ainsi, si nous sommes farouchement opposés à l’intégration des énergies renouvelables dans les réseaux – elles perturbent profondément les réseaux et les marchés –, nous défendons leur version locale, notamment leur couplage avec des SMR, afin d’alimenter des métropoles moyennes à la fois en électricité et en chaleur souveraines. Aujourd’hui peu employée, la géothermie est une source d’énergie à la fois décarbonée et quasi infinie. Néanmoins, seules la surgénération au plutonium – la France dispose de 7 000 années de combustible – et la fusion nucléaire pourraient sortir durablement l’humanité de sa geôle énergétique.
Une troisième voie entre décroissance et « religion carbo-centrée »
TES : Vous considérez l’éco-capitalisme durable comme une « troisième voie » entre la décroissance (Jackson, Parrique, Malm) et la religion carbo-centrée. Pouvez-vous développer ?
P. C. : Partons d’abord d’un constat que personne ne peut nier : la croissance économique et son « démon » capitaliste sont les principaux ingrédients du développement humain, mais aussi de la protection de l’environnement. Les faits sont têtus : la prospérité économique offre des leviers puissants pour mettre en œuvre des politiques environnementales et climatiques ambitieuses, traiter les déchets et renforcer la résilience face aux catastrophes naturelles. L’écologie n’est pas une vertu universelle ; c’est un « sport de riches ». Si nous condamnons la « cage de fer du consumérisme » chère à Tim Jackson, nous réaffirmons notre engagement en faveur de la croissance économique et de l’innovation technologique, qui demeurent indissociables des valeurs cardinales de la démocratie libérale : liberté individuelle, propriété privée, économie de marché et État de droit.
Théorisé, entre autres, par l’économiste Timothée Parrique, le décroissantisme rejette implicitement les principaux véhicules de progrès de la société prométhéenne et promeut une société aproductiviste et égalitariste, où les besoins matériels sont limités et les ressources produites localement. En déclarant en juin 2026, dans un entretien à Alternatives Économiques, que « dans la société collectiviste à laquelle nous aspirons, nous gouvernerons par les besoins », Jean-Luc Mélenchon promeut sans le dire les thèses décroissantistes. Reposant sur trois leviers mortifères – la collapsologie, le marxisme égalitariste et la démocratie directe –, le décroissantisme ne peut conduire à terme qu’au totalitarisme et à la pauvreté généralisée. Comme le disait le grand Churchill, « si le vice du capitalisme est l’inégale répartition de la richesse, la vertu du socialisme est l’égale répartition de la misère ».
Contrairement au décroissantisme, la religion carbo-centrée promeut une croissance verte reposant sur une décarbonation rapide de l’économie. Son biais est d’avoir négligé les impacts économiques et sociétaux de cette décarbonation irréfléchie. Principalement appliquée en Europe via le Pacte vert, en application de l’accord de Paris, la religion carbo-centrée est un échec cuisant. Dix ans après la COP21, et malgré 15 000 milliards de dollars d’investissements dans la transition énergétique, le monde n’a jamais consommé autant d’énergies fossiles et n’a jamais émis autant de gaz à effet de serre.
Si l’enlisement est multifactoriel, le développement des pays émergents (pour qui le développement est largement prioritaire par rapport à la décarbonation) et la nouvelle logique de blocs (une Europe prise en tenaille entre les BRICS et les États-Unis) en sont les principales causes.
Quant à la croissance verte qui devait générer des millions d’emplois en Europe, le constat est sévère : qu’il s’agisse des usages (pompes à chaleur, véhicules électriques) ou des énergies (panneaux solaires, éoliennes, batteries, électrolyseurs, piles à combustible), les trois dernières années ont donné lieu à un nombre impressionnant de retards, de renoncements et de faillites. Et pour cause : sans un soutien massif des pouvoirs publics, la rentabilité de ces technologies demeure trop faible pour qu’elles puissent voler de leurs propres ailes. Conséquence : les principales majors pétrolières, qui avaient opéré un tournant stratégique vers les énergies renouvelables, retournent en masse vers des projets fossiles dont le TRI est supérieur à 15 %. Rentabilité oblige : leur capital est principalement détenu par des fonds de pension américains, qui privilégient sans hésitation le rendement à la morale.
Le Pacte vert, un « agenda inversé »
TES : L’Europe, dites-vous, se « suicide par la vertu », et vous rebaptisez le Pacte vert « Pacte des 4i » : irréaliste, insoutenable, injuste et inutile.
P. C. : Le Pacte vert est un agenda inversé carbo-centré : il s’est donné des objectifs irréalistes (notamment la baisse de 55 % des émissions territoriales à l’horizon 2030 ou l’arrêt des ventes de voitures thermiques neuves en 2035) sans aucune étude d’impacts économiques et sociétaux. L’objectif demanderait de passer d’une baisse historique des émissions territoriales de 1,5 % par an à 5 % par an, un chiffre proche de celui de 2020, l’année du premier confinement. En France, si la baisse des émissions est spectaculaire, elle est principalement portée par l’industrie. En clair, le Pacte vert ne nous décarbone pas… il nous désindustrialise un peu plus.
Le Pacte vert est aussi particulièrement injuste, puisqu’il donne une prime aux mix énergétiques historiquement carbonés. Ainsi, il demande à la France de réduire d’ici 2030 ses émissions territoriales à 3,8 t de CO2 par habitant, alors qu’il permet à l’Allemagne d’en émettre le double. Son coût pharaonique demanderait à la France de dépenser dans la transition près de 200 milliards d’euros par an, soit près du double des 100 milliards aujourd’hui investis annuellement par les Français. Et tout cela pour retirer un « filet » de carbone d’une masse de CO2 qui continue de s’accroître inexorablement. Confinée dans un petit coin d’une pièce principalement occupée par l’éléphant chinois (un tiers des émissions mondiales), l’Europe est en train de se suicider sur l’autel de la vertu climatique.
Le divorce entre l’écologie politique et les classes populaires
TES : Comment les Français réagissent-ils face à l’échec de la transition énergétique et aux injonctions européennes du Pacte vert ? En particulier, quelle est l’attitude des classes populaires ?
P. C. : L’écologie politique se déploie autour d’un registre moral fondé sur la culpabilisation, la peur et l’émotion. Sur le papier, son projet se pare des vertus de la générosité et de l’égalitarisme, en affirmant être pensé pour les classes populaires et les plus démunis.
Subissant de plein fouet l’écologie punitive, les classes populaires la jugent pourtant avec sévérité et la perçoivent comme un paternalisme élitiste, très éloigné des contraintes matérielles qu’elle impose. Une fracture politique et sociale s’est donc irrévocablement creusée entre une élite convaincue de défendre une cause existentielle et des couches populaires pointées du doigt pour un mode de vie qu’elles n’ont pas choisi. Face aux restrictions de circulation, aux taxes sur les carburants, aux normes énergétiques, aux ZFE, au ZAN ou au DPE, les classes populaires sont loin d’être convaincues par les bénéfices de la « sobriété heureuse ». Au contraire, elles pressentent que la transition écologique bousculera leur quotidien bien avant d’affecter celui des classes aisées. Cette asymétrie entre prescripteurs et destinataires nourrit un rejet politique dont les derniers scrutins ont constitué une illustration manifeste.
De la déroute des Verts aux élections européennes de 2024 (ils ont perdu deux tiers de leurs électeurs en France) à la débâcle des municipales (perte de la plupart des villes conquises en 2020), l’écologie politique est aujourd’hui totalement marginalisée.
Le recul des idées écologistes se lit aussi en filigrane des enquêtes d’opinion. En 2025, le changement climatique n’était plus que la sixième préoccupation des Français, loin derrière le pouvoir d’achat, la santé, la délinquance, l’immigration et la dette.
Si les climato-convaincus restent majoritaires, la France compte désormais un tiers de climatosceptiques, un chiffre en hausse de 10 points depuis 2016. Le climatoscepticisme constitue par ailleurs un marqueur politique très net, avec plus de 50 % de climatosceptiques au sein de la droite nationale. Ce monde populaire qui, dans les années 1970, votait massivement communiste pour défendre ses droits et ses conditions de travail s’est depuis largement tourné vers le Rassemblement national.
Se préparer à un monde à +2,5 °C
TES : Vous considérez que le monde se dirige « inéluctablement » vers +2,5 °C et qu’il faut s’y préparer. Vous semblez résolument du côté de l’adaptation.
P. C. : Préoccupante mais factuelle, l’inertie de la transition écologique nous précipite vers un monde de 2100 réchauffé de 2 à 2,5 °C. Dans ce contexte, le réchauffement impose de s’adapter. Alors que la dette accapare toute l’attention et que les marges financières se resserrent, se pose donc la question cruciale d’un rééquilibrage des financements entre atténuation et adaptation.
Protéger les forêts du feu, désartificialiser les sols des villes pour y faire baisser la température, lutter contre les crues et les inondations, lancer un grand plan de climatisation, protéger les territoires vulnérables face aux inondations et à la montée de l’océan, optimiser l’usage de l’eau ou encore rendre l’agriculture plus résiliente grâce au génie génétique : la tâche est immense.
Propos recueillis par The European Scientist
À lire : L’éco-capitalisme durable, Philippe Charlez et Julien Anfruns, Hermann, 2026, 200 pages, 15 €.
Illustration : The European Scientist
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