Vigneron en Gironde, ancien maire et président de communauté de communes, vice-président de Nouvelle Énergie, le parti de David Lisnard, où il est aussi référent agriculture, forêt, pêche et ruralité, Yves d’Amécourt vient de publier L’humain, l’écologie et la politique (Éditions du Bien Commun). Il y plaide pour remettre de l’ordre dans les mots : l’écologie est d’abord une science, et la science ne dicte pas à elle seule les choix de société. Énergie, eau, empilement administratif, État stratège, subsidiarité, ministère de la Transition écologique : il défend ici une « écologie du vivant », qui raisonne en flux plutôt qu’en stocks et en responsabilité plutôt qu’en culpabilité.
Nous avions interrogé Yves d’Amécourt au printemps, à l’issue du colloque « Donner une ambition au vin français » organisé le 28 avril 2026 à l’Assemblée nationale (« Libérons la viticulture et soyons fier de notre savoir-faire »). Installé depuis près de trente ans sur une propriété familiale de Gironde, après dix ans de conseil en analyse de la valeur et analyse fonctionnelle, il a été élu local pendant près de vingt ans. Vice-président de Nouvelle Énergie, le parti de David Lisnard, il est aussi membre de l’Observatoire français des corps intermédiaires et de l’Institut Thomas More.
Il vient de publier L’humain, l’écologie et la politique (Éditions du Bien Commun, 2026, 148 pages), un livre qui se veut, selon son éditeur, « non un programme mais une boussole » pour « réconcilier les personnes, la nature et la société en vue du bien commun ». Il en détaille pour nous les principales thèses.
Propos recueillis par Jean-Paul Oury.
The European Scientist : Vous venez de publier L’humain, l’écologie et la politique. Pouvez-vous nous expliquer le contexte dans lequel vous avez publié cet ouvrage et quelles en sont les principales thèses ?
Yves d’Amécourt : J’avais envie de remettre des mots sur les choses.
C’est peut-être le point de départ de tout le livre. Nous employons continuellement les mots de liberté, de responsabilité, d’égalité, de progrès, d’écologie, de bien commun, de subsidiarité… Mais sommes-nous encore certains de parler de la même chose ?
J’avais d’ailleurs appelé mon manuscrit Réconcilier l’Homme avec la politique. Puis, après discussion avec mon éditeur, il est devenu L’humain, l’écologie et la politique.
Mais l’intention initiale demeure : revenir aux fondamentaux, à la racine des choses et au sens des mots. Car les mots ne sont pas les accessoires de la pensée. Ils en sont les outils. Et lorsque les outils sont faussés, la pensée finit par l’être aussi.
Prenez le mot « écologie ».
L’écologie est d’abord une science : celle des relations entre les êtres vivants et leur milieu[1]. Pourtant, dans le débat public, nous avons progressivement utilisé le même mot pour désigner une science, une politique publique, une idéologie et parfois même une morale.
Il faut donc commencer par remettre un peu d’ordre dans les mots pour remettre un peu d’ordre dans les idées. C’est d’autant plus nécessaire que l’écologie politique contemporaine est trop souvent devenue une politique de la limite : limiter les déplacements, limiter la production, limiter la consommation, limiter l’usage de l’eau, limiter l’artificialisation, limiter finalement l’Homme lui-même.
Je propose un autre regard.
Il ne s’agit évidemment pas de nier les limites physiques du monde. Il s’agit d’abord de savoir de quelles limites nous parlons. Une limite peut être physique. Elle peut être biologique. Mais elle peut aussi être technologique, économique ou réglementaire. Et l’histoire humaine nous apprend que ces limites-là peuvent se déplacer.
Prenons l’énergie. L’humanité consomme aujourd’hui autour de 20 térawatts de puissance primaire en moyenne. Dans le même temps, la Terre intercepte en permanence environ 174 000 térawatts de rayonnement solaire[2].
Même si toute cette énergie n’est évidemment ni récupérable ni transformable en énergie utile, l’ordre de grandeur est saisissant : le flux solaire est plusieurs milliers de fois supérieur à la consommation énergétique de l’humanité.
Nos besoins sont donc très éloignés des possibilités physiques du système dans lequel nous vivons.
Cela ne signifie pas que l’énergie est gratuite ou immédiatement disponible. Il faut la capter, la transformer, la stocker et la transporter. Autrement dit, la limite à laquelle nous nous heurtons n’est pas seulement une limite de ressource. Elle est aussi technologique.
Prenons l’uranium.
Avec les réacteurs actuels et un cycle ouvert du combustible, nous raisonnons sur certaines ressources et certains horizons. Mais avec le recyclage et les réacteurs à neutrons rapides, l’utilisation de la matière change radicalement d’ordre de grandeur : l’Agence pour l’énergie nucléaire (AEN) de l’OCDE estime que certains cycles avancés pourraient réduire jusqu’à environ 60 fois les besoins en uranium naturel ; d’autres travaux de l’AEN montrent qu’un parc de surgénérateurs peut fonctionner sur des horizons de plusieurs siècles[3]. La technologie déplace la limite.
Troisième exemple : l’eau.
La France métropolitaine reçoit en moyenne environ 500 milliards de mètres cubes de précipitations par an. Environ 60 % repartent vers l’atmosphère par évapotranspiration et environ 200 milliards de mètres cubes alimentent les cours d’eau et les nappes[4].
À comparer aux 28,9 milliards de mètres cubes d’eau douce prélevés en France métropolitaine en 2023, hors hydroélectricité ; et encore faut-il rappeler qu’une partie importante de ces prélèvements – notamment pour le refroidissement des centrales ou les canaux – est restituée au milieu[5]. Cela ne signifie évidemment pas que toute l’eau qui tombe sur la France est disponible partout et à tout moment. C’est précisément le sujet !
Le problème est largement celui du temps et de l’espace : l’eau tombe parfois là où nous n’en avons pas besoin, ou au moment où nous n’en avons pas besoin, puis manque quelques mois plus tard. L’eau circule. Elle s’évapore, se condense, tombe, s’infiltre, ruisselle, rejoint les nappes, les rivières et la mer avant de poursuivre son cycle.
La bonne question n’est donc pas seulement : « Combien avons-nous d’eau ? » Elle est aussi : « Où est-elle ? Quand est-elle disponible ? Et comment pouvons-nous mieux gérer son parcours ? »
L’Homme est acteur de ces cycles depuis que l’humanité existe. Il irrigue, plante, cultive, sélectionne, aménage, retient l’eau.
Il peut perturber les cycles naturels. Mais il peut aussi restaurer des sols et des écosystèmes, reboiser lorsque c’est pertinent, retenir l’eau, améliorer les plantes, produire davantage sur les terres les plus fertiles pour laisser davantage d’espace ailleurs à la biodiversité, à la forêt, aux paysages, mais aussi à l’habitat et au développement humain.
Voilà le cœur de la réflexion que je poursuis aujourd’hui dans un nouveau manuscrit, Transmettre : sortir de l’écologie des limites pour entrer dans l’écologie du vivant ; passer d’une écologie des stocks à une écologie des flux, d’une écologie de la culpabilité à une écologie de la responsabilité.
Cette réflexion est née moins dans les bibliothèques que dans les vignes.
Depuis bientôt trente ans, j’observe le climat changer. Les vendanges avancent, les sécheresses se répètent, certains arbres dépérissent, d’autres prennent leur place. Je n’ai donc aucune difficulté à reconnaître le changement climatique : je le vois dans mes vignes.
Mais constater scientifiquement un phénomène ne nous dit pas quelle société nous devons construire pour y répondre. C’est une distinction fondamentale : le changement climatique est un défi scientifique. La manière d’y répondre est un choix de civilisation. Et c’est finalement ce qui relie l’écologie, la liberté et la transmission.
Nous sommes héritiers avant d’être propriétaires. La question n’est donc pas seulement : « Que devons-nous préserver ? » Elle est : « Qu’allons-nous transmettre ? »

L’administration circulaire
TES. Dans un chapitre sur l’autonomie et la liberté, vous critiquez l’empilement des strates bureaucratiques. En tant que viticulteur, comment cette « maladie française » vous affecte-t-elle ? Que proposez-vous ?
Y.d’A. Là encore, je commencerais volontiers par les mots. Administrer n’est pas gouverner. Contrôler n’est pas responsabiliser. Simplifier n’est pas numériser.
Je pourrais même répondre par une boutade : le problème du vigneron français n’est plus seulement de savoir faire du vin, c’est d’avoir encore le temps d’en faire !
J’ai connu l’époque où, après les vendanges, nous remplissions la déclaration de récolte. C’était une grande feuille avec deux papiers carbone, dans un registre que l’on achetait chez le buraliste. Nous déclarions le volume récolté par appellation, les lies, les taxes. Le buraliste était habilité par les Douanes et nous aidait à accomplir la formalité.
Aujourd’hui, tout est informatisé. On pourrait donc imaginer que tout est plus simple. C’est souvent l’inverse. Je déclare ma récolte aux Douanes. Puis je revendique cette même récolte auprès de l’organisme de défense et de gestion. Lors de la mise en bouteille, j’effectue d’autres déclarations auprès de l’organisme de certification. Lorsque je vends, je déclare à nouveau les mouvements. Chaque mois viennent les déclarations de sortie. Chaque année, l’inventaire physique est comparé au stock théorique. Nous déclarons même nos capsules.
Et pour planter une vigne, je dois déclarer l’arrachage auprès des Douanes, demander ensuite la conversion de cet arrachage en autorisation de plantation auprès de FranceAgriMer, avant de revenir vers les Douanes pour déclarer la plantation. Nous avons inventé l’administration circulaire ! Même la MSA, notre sécurité sociale, nous demande régulièrement de déclarer des renseignements dont elle dispose déjà. Tout cela est usant !
Et surtout, cela révèle quelque chose de beaucoup plus profond : nous avons construit une administration de la défiance. Chaque règle, prise séparément, possède généralement une justification. C’est leur accumulation qui finit par produire l’absurde.
La même absurdité existe dans la forêt. On demande au forestier de prévenir les incendies tout en multipliant les obstacles à la création d’un point d’eau, d’une piste ou au débroussaillement. À force de protéger juridiquement la nature, l’administration peut finir par empêcher ceux qui la connaissent de la protéger réellement.
Je crois donc qu’il faut inverser la logique : partir de la liberté et de la responsabilité plutôt que de l’autorisation préalable ; fixer des objectifs plutôt que décrire administrativement tous les moyens ; juger les résultats plutôt que la conformité permanente aux procédures. Et surtout retrouver la subsidiarité.
Celui qui est près du problème ne sait évidemment pas tout. Mais il sait des choses que celui qui est loin ne saura jamais.
L’expert apporte la connaissance générale ; l’expérience apporte la connaissance particulière. Une société intelligente organise leur rencontre. Une société technocratique imagine que la première peut remplacer la seconde. C’est ce que j’appelle « faire avec » plutôt que « faire à la place ».
La simplification n’est donc pas seulement une affaire de formulaires. C’est le passage d’une société de défiance à une société de responsabilité.
Atténuer partout, s’adapter chez soi
TES. Vous consacrez un chapitre à l’État stratège. Comment celui-ci peut-il intervenir dans l’économie ? Tous les plans ne se valent pas. On a vu le succès du plan Messmer, l’échec du plan Calcul et l’absurdité d’un plan comme la PPE3… Comment garantir que l’État soit un bon planificateur, si toutefois c’est bien son rôle ?
Y.d’A. Ici encore, les mots ont leur importance. Un État fort n’est pas un État qui fait tout. Un État stratège n’est pas un État planificateur. La stratégie consiste à fixer une destination et à préparer le temps long. La planification devient dangereuse lorsqu’elle prétend décider de chaque chemin pour y parvenir.
L’État doit assurer la sécurité, la souveraineté, les grandes infrastructures, les réseaux essentiels, certaines capacités énergétiques stratégiques, la recherche fondamentale. Il doit anticiper les risques que le marché ou les individus ne peuvent assumer seuls. Il fixe un cap. Il doit permettre !
Mais il commence à dérailler lorsqu’il prétend choisir, à la place des ingénieurs, des entrepreneurs, des agriculteurs ou des citoyens, les moyens précis permettant d’atteindre ce cap.
C’est d’ailleurs une question qui rejoint celle du progrès. Progresser signifie avancer. Mais avancer vers quoi ? On peut courir très vite dans la mauvaise direction.
Une technologie nouvelle n’est pas nécessairement un progrès. Une réglementation nouvelle non plus. Le progrès suppose une destination.
Le plan Messmer avait cette force : un objectif extrêmement clair – réduire la dépendance énergétique de la France – en s’appuyant sur une technologie maîtrisée, une filière industrielle et des ingénieurs capables de la déployer.
Le plan Calcul nous rappelle à l’inverse que la mobilisation de moyens considérables par l’État ne lui donne pas la faculté de prévoir l’évolution des technologies et des marchés.
Le changement climatique permet justement de comprendre cette question d’échelle. L’atténuation est mondiale. L’adaptation est d’abord territoriale et locale.
Ce n’est pas seulement une formule : le GIEC souligne que les bénéfices de l’atténuation sont globaux, tandis que ceux de l’adaptation se manifestent principalement à l’échelle des systèmes affectés, souvent localement ou régionalement[6].
Une tonne de CO₂ émise à Bordeaux, Pékin ou Chicago rejoint la même atmosphère. L’effet climatique ne connaît pas nos frontières administratives.
L’adaptation, elle, dépend du territoire. On ne s’adapte pas de la même manière en Gironde, dans les Alpes, aux Pays-Bas, au Sahel ou au Bangladesh.
Ici, il faut retenir l’eau. Là, protéger un littoral. Ailleurs, changer une essence forestière, adapter un cépage, modifier une architecture, restaurer une mangrove ou protéger une ville contre les inondations.
Et c’est là que notre système devient parfois absurde. Lorsque arrive une canicule, nous culpabilisons volontiers le maire, l’agriculteur, l’automobiliste ou l’entreprise locale pour son insuffisante contribution à l’atténuation d’un phénomène mondial sur lequel son influence individuelle est nécessairement infime.
Mais lorsque ce même maire, cet agriculteur ou ce forestier veut s’adapter – créer une retenue d’eau, modifier une pratique agricole, entretenir une forêt, planter une essence nouvelle, aménager son territoire, poser une climatisation –, l’écologie administrative lui explique qu’il ne peut pas le faire.
Nous culpabilisons le local sur ce qu’il ne peut presque pas changer et nous l’empêchons d’agir sur ce qu’il peut réellement changer. Voilà pourquoi la subsidiarité est aussi une nécessité écologique.
À chaque échelle sa responsabilité : au niveau international, la coordination de l’atténuation ; au niveau national et européen, les grandes infrastructures, l’énergie, la recherche et les règles générales ; au niveau territorial, une très large capacité d’adaptation.
Le GIEC lui-même souligne d’ailleurs l’importance des connaissances locales, qui peuvent compléter utilement les approches scientifiques et techniques dans la gestion des territoires[7].
L’État stratège doit donc moins administrer les comportements et davantage rendre l’action possible. L’État doit connaître la destination. Il n’a pas besoin de tenir le volant de chaque voiture.
La science décrit, la politique choisit
TES. Vous consacrez un chapitre à l’écologie intégrale sans idéologie. Quelle est votre idée ? Est-ce la distinction classique entre écologie scientifique et écologie politique ?
Y.d’A. C’est encore notre problème de vocabulaire !
Nous appelons aujourd’hui « écologie » trois choses différentes : une science, une politique publique et une idéologie politique. Tant que nous ne distinguons pas ces trois significations, nous entretenons la confusion.
L’écologie scientifique observe. La politique environnementale agit. L’écologie politique propose une vision de la société.
Les trois sont légitimes. Mais elles ne sont pas de même nature. Le problème commence lorsque la troisième prétend que ses choix découlent nécessairement de la première.
La science peut mesurer une température, observer l’évolution d’une population d’oiseaux, étudier un sol, calculer des émissions, mesurer une concentration de CO₂ ou modéliser différents scénarios climatiques. Elle peut nous dire ce qui est et nous aider à comprendre ce qui pourrait advenir. Elle ne peut pas nous dire ce que nous devons vouloir. Elle ne peut pas décider à notre place s’il faut répondre au changement climatique par la décroissance ou par l’innovation, par le rationnement ou par une énergie abondante et décarbonée, par l’interdiction ou par la responsabilité. La science décrit, mesure et éclaire les conséquences. La politique choisit.
Or l’écologie politique raisonne uniquement en stocks, alors que le vivant fonctionne aussi par flux et par cycles.
Si je ne regarde que les stocks, ma première réponse sera de limiter le prélèvement. Si je regarde également les flux, une seconde question apparaît : comment agir intelligemment sur eux ?
Comment favoriser la photosynthèse ? Comment restaurer des sols riches en matière organique ? Comment reboiser là où cela est écologiquement pertinent ? Comment restaurer des écosystèmes ? Comment mieux retenir l’eau lorsqu’elle est abondante pour l’utiliser lorsqu’elle manque ? Comment produire davantage sur les terres les plus productives afin de laisser davantage d’espace ailleurs au vivant ?
C’est ce que j’appelle l’écologie du vivant.
C’est cette écologie-là que je voudrais défendre : celle d’un homme augmenté par la connaissance, l’action, la liberté, la responsabilité et la transmission. Une écologie de l’homme augmenté, plutôt que de l’homme limité !
« La République ne doit pas avoir d’écologie officielle »
TES. Étant donné la charge idéologique qui pèse sur le mot « écologie », ne vaudrait-il pas mieux l’abandonner ?
Y.d’A. L’écologie est un très beau mot lorsqu’il désigne une science. Il devient problématique lorsque nous lui faisons simultanément désigner une science, une administration, une politique publique, un parti politique, une idéologie et une morale.
L’histoire du ministère chargé de ces questions est à cet égard intéressante.
En 1971, dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, sous la présidence de Georges Pompidou, Robert Poujade devient ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé de la Protection de la nature et de l’Environnement[8]. C’était nécessaire. Il fallait alerter. Il fallait faire entrer la pollution de l’air et de l’eau, la protection des paysages, de la nature et du cadre de vie au cœur de l’action publique. C’est à cette époque qu’émerge aussi le principe, à mes yeux très juste, du « pollueur-payeur » : celui qui est libre d’agir doit aussi répondre des conséquences de son action. On aurait presque pu l’appeler, plus largement, le principe « liberté-responsabilité ».
Et le mot « environnement » était très juste. Car un environnement est toujours l’environnement de quelqu’un ou de quelque chose.
Parler de l’environnement humain plaçait implicitement l’Homme au cœur de la question : l’air qu’il respire, l’eau qu’il boit, les sols qu’il cultive, les paysages qu’il habite, les animaux et les plantes avec lesquels il partage son territoire.
Dans cette acception, l’Homme était l’habitant du monde, avec la responsabilité d’en prendre soin.
Puis nous sommes progressivement passés de l’environnement à l’écologie. En 2002 apparaît ainsi officiellement un ministère « de l’Écologie et du Développement durable »[8].
Ce changement de vocabulaire ne me paraît pas anodin. Car l’écologie est une science. Avoir un ministère de l’Écologie est donc, si l’on prend les mots au sérieux, presque aussi étrange que d’avoir un ministère de la Géologie, de la Biologie, des Mathématiques ou de la Physique. L’État n’a pas à administrer une science. Il doit s’appuyer sur elle.
Mais j’irai aujourd’hui plus loin : je me demande si nous avons encore besoin d’un ministère de l’Environnement. Cela peut sembler paradoxal. Je crois au contraire que ce serait reconnaître le succès de l’intuition de 1971.
Il y a cinquante-cinq ans, il fallait un ministère particulier pour rappeler aux autres ministères que l’environnement existait. Aujourd’hui, l’environnement devrait être l’affaire de chaque ministre.
Je préfère un ministre de l’Agriculture responsable à la fois de la production agricole et de ses conséquences environnementales à deux ministres dont l’un explique qu’il faut produire et l’autre qu’il faut arrêter de produire.
Car les ministres passent, mais leurs administrations restent. Et les contradictions du sommet finissent toujours par devenir des tracasseries sur le terrain.
L’un dit : entretenez. L’autre : ne touchez pas. L’un dit : produisez. L’autre : réduisez. L’un dit : adaptez-vous au changement climatique et retenez l’eau. L’autre multiplie les procédures avant d’autoriser une retenue, voire l’interdit.
Et que faisons-nous lorsque les administrations se contredisent ? Nous créons un guichet unique ! Et voilà qu’ouvre, ce 1er octobre, un « guichet unique de la haie », destiné à centraliser l’information réglementaire et les démarches administratives relatives aux projets de destruction de haies[9].
C’est merveilleux. Au lieu de supprimer la contradiction, nous créons un endroit unique où le citoyen pourra venir la rencontrer.
Quand deux ministères se contredisent, la solution n’est pas de créer un guichet unique pour recevoir leurs contradictions. La solution est d’arbitrer. C’est précisément à cela que servent un gouvernement et un Premier ministre.
Je souhaiterais donc que l’environnement cesse d’être une politique sectorielle pour devenir une dimension de toutes les politiques.
Agriculture, industrie, logement, énergie, transports, équipement : chaque domaine devrait intégrer les conséquences environnementales de ses décisions et en assumer les arbitrages.
Cela permettrait de réunir trois choses que notre organisation administrative a trop souvent séparées : la décision, l’arbitrage et la responsabilité.
Car la nature, elle, ignore nos organigrammes. Une haie est à la fois agricole, hydraulique, paysagère, climatique et écologique. Une forêt produit du bois, accueille de la biodiversité, protège les sols, retient l’eau, stocke du carbone et dessine un paysage. L’administration découpe. Le vivant relie.
Voilà pourquoi l’urgence est maintenant de simplifier nos lois, nos codes et nos normes, de supprimer leurs contradictions et de redonner aux responsables publics la capacité d’arbitrer. Et cela nous ramène au mot « écologie ».
L’objectif est clair : diminuer nos pollutions, préserver l’eau, les sols et la biodiversité, réduire notre empreinte lorsqu’elle devient excessive, nous adapter au changement climatique et transmettre un environnement habitable.
Pour y parvenir, nous avons besoin de l’écologie scientifique, de la climatologie, de l’agronomie, de la physique, de la chimie, de l’économie et de l’ingénierie. Mais aucune de ces sciences ne peut décider à notre place de la société dans laquelle nous voulons vivre. Il existe une frontière essentielle entre « La science nous apprend que… » et « L’écologie exige que… ».
La première proposition relève de la connaissance. La seconde relève de la politique. Et entre les deux se trouvent la liberté, la démocratie et le choix de civilisation.
Lorsque l’écologie devient une idéologie au service de la décroissance, de la planification ou d’une conception socialiste de l’économie, ces orientations doivent être débattues pour ce qu’elles sont : des choix politiques, et non présentées comme les conclusions nécessaires de la science.
Sinon, l’Homme finit par changer de statut. Il n’est plus l’habitant qui protège et dont nous protégeons l’environnement. Il devient celui dont il faudrait protéger la nature. Je refuse cette vision. L’Homme ne fait pas que prélever. Il plante. Il cultive. Il sélectionne. Il irrigue. Il entretient. Il invente. Il restaure. Il protège. Il transmet. Entre l’Homme prédateur, qui croirait que tout lui appartient, et l’Homme indésirable, qui devrait s’effacer pour rendre ses droits à la nature, je préfère une troisième figure : l’Homme qui habite.
Et si l’écologie prétend un jour devenir une religion, avec ses dogmes, ses interdits, ses péchés, ses culpabilités et ses vérités officielles, alors j’aurais presque envie de lui appliquer la loi de 1905 !
La formule fera sourire, mais l’idée est sérieuse. La République doit protéger l’environnement ; elle ne doit pas avoir d’écologie officielle. Au fond, je reviens toujours à la même distinction : la science établit les faits, la politique fixe les objectifs, la démocratie arbitre entre les moyens.
Et je reviens aussi au sens des mots. La liberté n’est pas l’absence de responsabilité. L’autorité n’est pas l’autoritarisme. La stratégie n’est pas la planification. L’écologie n’est pas une idéologie. L’environnement n’est pas un sanctuaire dont l’Homme serait exclu. Le progrès n’est pas le changement pour le changement. Et transmettre ne signifie pas conserver le monde sous cloche. Transmettre, c’est recevoir un monde, l’habiter, l’améliorer et le confier à ceux qui viennent après nous. Nous ne sommes ni propriétaires absolus du monde, ni étrangers au monde. Nous en sommes les habitants et, pour un temps, les dépositaires.
Notes et références de la Rédaction
[1] Écologie et interactions du vivant. Le CNRS présente l’écologie comme l’étude des organismes vivants dans leurs interactions entre eux et avec leur environnement ; l’écologie fonctionnelle étudie notamment les interactions entre organismes et environnement ainsi que les cycles des éléments. Sources : CNRS Écologie & Environnement ; Comité national de la recherche scientifique, section 30, « Surface continentale et interfaces ».
[2] Flux solaire et consommation énergétique mondiale. La puissance solaire incidente au sommet de l’atmosphère terrestre est d’environ 174 000 TW. La consommation mondiale d’énergie primaire atteignait 620 exajoules en 2023, soit environ 19,7 TW en moyenne. Le rapport entre les deux est donc proche de 9 000 ; si l’on considère la fraction du rayonnement solaire effectivement absorbée par le système terrestre, l’ordre de grandeur est d’environ 6 000. Ces comparaisons physiques ne signifient évidemment pas que cette énergie soit intégralement récupérable. Sources : MIT, The Future of Solar Energy, Appendix A ; Energy Institute, Statistical Review of World Energy 2024.
[3] Uranium et cycles avancés. L’Agence pour l’énergie nucléaire de l’OCDE et l’AIEA publient périodiquement le Red Book, référence internationale sur les ressources, la production et la demande d’uranium. L’AEN a estimé que des cycles reposant sur des réacteurs rapides peuvent réduire jusqu’à environ 60 fois les besoins en uranium naturel par rapport à certains cycles à eau légère en cycle ouvert. Des travaux de l’AEN montrent également que des systèmes surgénérateurs peuvent être auto-entretenus pendant plusieurs siècles. Sources : OCDE-AEN, Nuclear Energy Outlook ; AEN, travaux sur les cycles avancés du combustible ; OCDE-AEN/AIEA, Uranium 2026: Resources, Production and Demand.
[4] Cycle de l’eau en France. Eaufrance évalue le volume moyen annuel des précipitations en France métropolitaine à environ 501 milliards de m³ ; les données plus récentes présentées par le service public retiennent environ 503 milliards de m³. Environ 60 % repartent par évapotranspiration et environ 40 % constituent les pluies efficaces alimentant les eaux superficielles et souterraines. Le ministère de la Transition écologique retient un ordre de grandeur voisin : environ 512 milliards de m³ de précipitations et 200 milliards de m³ alimentant les eaux de surface et souterraines. Sources : Eaufrance, « Précipitations et pluies efficaces » et « Les volumes de précipitations » ; ministère de la Transition écologique, « Origine et gestion de la sécheresse ».
[5] Prélèvements d’eau. En 2023, 28,9 milliards de m³ d’eau douce ont été prélevés en France métropolitaine, hors hydroélectricité : 45 % pour le refroidissement des centrales électriques, 20 % pour les canaux, 18 % pour l’eau potable, 10 % pour l’agriculture et 7 % pour les autres activités économiques. Les prélèvements ne doivent pas être confondus avec la consommation nette : une partie importante de l’eau prélevée est restituée au milieu. Source : Service des données et études statistiques (SDES), ministère de la Transition écologique, « Les prélèvements d’eau douce par usage en France en 2023 », 2026.
[6] Atténuation et adaptation. Le GIEC distingue explicitement leurs échelles : les bénéfices climatiques de l’atténuation sont globaux, tandis que les bénéfices de l’adaptation se manifestent principalement à l’échelle du système affecté, souvent locale ou régionale. Les travaux plus récents du GIEC précisent toutefois que l’adaptation relève d’une gouvernance multi-échelles, du local à l’international. Sources : GIEC, AR4, groupe de travail II, chap. 18 ; AR6, groupe de travail II, chap. 18, « Climate Resilient Development Pathways ».
[7] Connaissances locales. Le GIEC souligne que les savoirs locaux, parce qu’ils sont liés aux caractéristiques précises d’un territoire et à une longue expérience du milieu, peuvent contribuer à la gestion des terres, à l’anticipation des risques et à l’adaptation, notamment lorsqu’ils sont combinés aux connaissances scientifiques. Source : GIEC, Special Report on Climate Change and Land, FAQ 7.1.
[8] Du ministère de l’Environnement au ministère de la Transition écologique. Le 7 janvier 1971, Robert Poujade est nommé ministre délégué auprès du Premier ministre chargé de la Protection de la nature et de l’Environnement, dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas. En 1997, le portefeuille devient « Aménagement du territoire et Environnement » ; en 2002, « Écologie et Développement durable » ; en 2017, « Transition écologique (et solidaire) ». Sources : Vie publique, histoire et évolution du ministère chargé de l’Environnement ; Institut de France, « 7 janvier 1971 : création du ministère de la Protection de la nature et de l’environnement ».
[9] Guichet unique de la haie. Le régime unique de la haie, créé par la loi d’orientation agricole de 2025, s’applique aux projets de destruction faisant l’objet d’une déclaration déposée à compter du 1er octobre 2026 en métropole. Le portail national centralise l’information réglementaire et le dépôt des demandes. Sources : République française, « Guichet unique de la haie » ; décret n° 2026-829 du 28 août 2026 relatif au régime unique de la haie, Légifrance.
Le livre

Yves d’Amécourt, L’humain, l’écologie et la politique, Éditions du Bien Commun, 2026, 148 p., 12,90 €.
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