Rédacteur en chef d’Agriculture & Environnement, Gil Rivière-Wekstein suit depuis vingt ans le débat sur l’eau et l’irrigation agricole. À la suite de sa campagne de réinformation menée sur les réseaux sociaux du 3 au 17 août 2026, il a accepté de répondre à nos questions. Dans cet entretien, il revient sur les confusions de l’opinion autour de l’irrigation, le maïs, les retenues de substitution et les leviers pour l’avenir de l’eau agricole — stockage, réutilisation, efficience et droit.
The European Scientist : Pendant cet été, vous avez effectué une campagne de réinformation sur l’irrigation sur les réseaux sociaux. Pourquoi ce sujet présente-t-il une importance à vos yeux ?
Gil Rivière-Wekstein : Parce que l’eau est l’un des principaux facteurs de production de l’agriculture. Sans eau, pas d’agriculture ; avec moins d’eau, moins de production agricole. Or, tout le débat sur l’eau n’est que la partie émergée d’un autre débat, qui est, lui, dissimulé, à savoir : souhaitons-nous vraiment instaurer la décroissance pour le secteur agricole en France ? Ce débat sur l’irrigation est en fait instrumentalisé par les tenants de la décroissance pour poser des verrous sur l’évolution de notre agriculture. Rien de neuf pour moi, puisque, dès mai 2006, j’écrivais un édito d’A&E intitulé « Au revoir, la sécheresse ! » faisant l’éloge des retenues d’eau, alors que la mouvance écolo-décroissante vilipendait déjà le maïs et l’irrigation. Vingt ans plus tard, le récit est identique. Ce qui a changé, c’est sa portée : quatre cents projets de retenues sont aujourd’hui à l’arrêt, essentiellement pour des motifs administratifs et à la suite de contentieux souvent portés par des associations environnementales. Ce discours médiatique contre l’irrigation s’est petit à petit transformé en verrou juridique permanent.
Or, l’été est précisément le moment où ce récit se consolide dans l’opinion, entre deux vagues de chaleur, et le moment où les restrictions d’eau touchent une partie de la population. C’est donc là qu’il fallait poser les chiffres, jour après jour, avec leurs sources : Agences de l’eau, SDES, BRGM, Météo-France, recensement agricole. Pas pour convaincre les convaincus, mais pour redonner au débat une base factuelle.

TES. : Quelles sont les principales retombées de cette campagne ?
GRW : Les quinze publications, entre le 3 et le 17 août, simultanément sur LinkedIn, X et Facebook, ont fait plus d’un million de vues cumulées. Mais le volume n’est pas ce qui m’a le plus intéressé. Ce qui a rendu cette campagne inhabituelle, c’est qu’elle est devenue participative : des agriculteurs de terrain, des responsables professionnels — Irrigants de France en particulier — sont venus compléter, illustrer, parfois corriger chaque publication. Les commentaires étaient techniques et argumentés, ce qui est rare sur ce sujet.
Le second effet est un effet de relais. Géraldine Woessner, du Point, et Emmanuelle Ducros, de L’Opinion, ont rediffusé largement ; Daniel Sauvaitre, président d’Interfel, a parlé d’un « carpet bombing de pédagogie intelligente » ; François de Rugy et le député MoDem Éric Martineau, pour ne citer qu’eux, ont partagé. Autrement dit, des gens qui n’appartiennent pas au même camp politique ont pu s’appuyer sur les mêmes chiffres. C’était exactement l’objet de cette campagne. Ensuite, tous les éléments présentés sur les réseaux sociaux ont été réunis dans un dossier, disponible gratuitement sur notre site Internet.
TES. : Vous avez dénoncé les idées fausses sur le sujet afin de rétablir certaines vérités. Quelles sont les principales confusions que l’on trouve dans l’opinion ?
GRW : La première, la plus structurante, c’est que l’on traite l’eau comme une matière première aux quantités limitées. On raisonne comme sur le pétrole : une quantité limitée, et ce qui est utilisé serait perdu. Or, la quantité d’eau sur Terre est stable depuis 3,8 milliards d’années. Elle est gigantesque et inépuisable. Mais surtout, tout ce que l’agriculture prélève revient dans le cycle de l’eau : 75 % repartent par évapotranspiration, le reste s’infiltre, entretient la vie du sol ou est incorporé à la plante. Il n’y a ni destruction ni création de volume d’eau, mais un usage à travers un cycle et l’irrigation ralentit ce cycle mais ne le rompt pas.
La deuxième est la confusion entre prélèvement et consommation. On oppose deux chiffres — l’agriculture, c’est 10 % ou 61 % ? — sans voir qu’ils ne mesurent pas la même chose. Prélever, c’est puiser dans le milieu : l’agriculture y pèse 10 %, quatrième usage derrière le refroidissement des centrales électriques (45 %), l’alimentation des canaux de navigation (20 %) et l’eau potable (18 %). Consommer, c’est ne pas restituer directement au milieu : l’agriculture y pèse 61 %, parce qu’elle est le seul usage dont l’eau repart majoritairement dans la plante et dans l’atmosphère plutôt que dans un tuyau de rejet. Les deux chiffres sont exacts. Les brandir l’un contre l’autre ne l’est pas.
La troisième est de confondre rareté et calendrier. La France ne manque pas d’eau, mais l’eau n’arrive pas toujours au bon moment ni au bon endroit. C’est un problème technique, pour lequel il existe des solutions : des retenues d’eau jusqu’aux usines de dessalement de l’eau de mer, une pratique largement utilisée notamment en Espagne.
TES. : Vous vous faites l’avocat du secteur agricole en matière de gestion de l’eau ; vous ne niez pas pour autant l’existence de certains problèmes, notamment quand vous soulignez qu’il s’agit d’un problème de calendrier et non de rareté.
GRW : Je ne prétends effectivement pas qu’il n’y a pas de difficulté. Les projections d’Explore2 — programme conduit par l’Inrae, l’OFB et Météo-France — ne montrent pas de tendance claire à la baisse des cumuls annuels de pluie, mais elles décrivent une redistribution marquée : environ +20 % de précipitations en hiver, -25 % en été, +25 % d’évapotranspiration, et des débits d’étiage en recul pouvant atteindre -40 %, jusqu’à -60 % dans le Sud. Ce sont de vrais problèmes, et ils sont sérieux. Simplement, ce ne sont pas des problèmes de quantité annuelle mais de répartition dans l’année et dans l’espace.
Cette nuance a une conséquence que les partisans de l’irrigation doivent accepter eux aussi. Si l’enjeu est le calendrier, alors la réponse n’est pas de « stocker partout ». Elle est site-dépendante. Dans une nappe inertielle comme en Picardie, l’eau met des années à transiter : la nappe est déjà la meilleure réserve possible, et personne ne propose sérieusement d’y construire des retenues. Dans une nappe réactive, fissurée ou karstique comme en Poitou, l’eau ne séjourne en moyenne qu’un mois avant de rejoindre l’océan : le pompage hivernal n’a alors pas d’effet sur le niveau estival.
Patrick Lachassagne, président du Comité français d’hydrogéologie, le dit clairement : affirmer de manière générale qu’une retenue n’est pas soutenable n’est « factuellement pas vrai », car l’impact est « très site-dépendant ». Cela vaut dans les deux sens. Il faut d’ailleurs reconnaître que certains lacs collinaires construits dans les années 1970 ont posé de vrais problèmes, ce qui a justifié la mise au point d’un stockage dit de seconde génération. Mais qu’observons-nous sans la création des nombreux barrages et retenues d’eau construits au siècle dernier ? La bonne question n’est donc pas de savoir s’il faut stocker, mais où et comment ?
TES. : Vous accusez certains d’instrumentaliser le problème de l’eau via l’usage de concepts (« mégabassines ») ou via des boucs émissaires (le maïs). Pouvez-vous en dire plus ?
GRW : Prenons le terme de « mégabassine ». Il n’existe que dans le vocabulaire de certains écologistes. Personne ne construit de « bassine », et le préfixe « méga » n’ajoute rien, sinon de la peur. Ce que les agriculteurs veulent construire, ce sont des retenues de substitution : l’ouvrage remplace un prélèvement d’été, quand la ressource est basse et les milieux fragiles, par un stockage d’hiver, quand l’eau est abondante. « Mégabassine » ne décrit rien de tout cela. Le mot n’a pas été choisi pour informer, mais pour l’image qu’il produit — le gigantisme, la démesure. Même mécanique avec « privatisation » : un agriculteur n’achète pas de l’eau, il obtient une autorisation administrative de prélèvement, encadrée en volume, limitée dans le temps, révocable, et restreinte en priorité dès qu’un arrêté sécheresse est pris. En fait, il rémunère un service, qui consiste à lui fournir de l’eau utilisable. Mais il ne garde pas cette eau dans un coffre-fort.
Même mécanique encore avec « accaparement », qui suggère une prise de possession illégitime là où il y a un usage, autorisé, contrôlé, et restreint le tout premier en cas de crise.
Le maïs, quant à lui, est le bouc émissaire idéal parce qu’il est visible et qu’il porte encore le stigmate des OGM. Le maïs, c’est un peu l’Amérique, alors que le blé, c’est bien de chez nous. Or, il y a une méconnaissance des avantages agronomiques de cette plante. Le maïs est une plante en C4, dont l’efficience de l’eau est supérieure à celle des plantes en C3. La valeur de référence est celle que cite Yves Barrière, de l’Inra de Lusignan, dans la revue Fourrages, en 2001 : en conditions non limitantes en eau, en nutriments et en lumière, un maïs — ou un sorgho — produit 40 kg de matière sèche par millimètre d’eau utilisé et par hectare, quand un blé ou un ray-grass n’en produit que 25 kg et une luzerne 20 kg. À biomasse produite égale, le maïs consomme donc moins d’eau que les cultures par lesquelles on voudrait le remplacer. Le même Yves Barrière indique qu’en conditions non irriguées, l’efficience de l’eau du maïs chute de 40 à 20 kg de matière sèche par millimètre et par hectare, contre une baisse de 40 à 30-35 kg pour le sorgho. Autrement dit, l’avantage de la photosynthèse en C4 ne s’exprime pleinement que si la plante est correctement alimentée — ce qui montre précisément l’importance de l’irrigation. Et l’on voit bien que remplacer le maïs par du blé ou de la luzerne ne ferait économiser aucune eau à biomasse égale.
Le reste des données va dans le même sens. Le maïs n’est irrigué qu’environ deux mois par an, de fin juin à fin août, pendant sa phase critique ; un hectare de maïs sur quatre seulement est irrigué en France ; et sa part dans les surfaces irriguées françaises s’est effondrée d’un recensement agricole à l’autre : 49 % en 2000, 41 % en 2010, 33 % en 2020, cependant que les surfaces de maïs irriguées reculaient de 17 % entre 2010 et 2020, alors même que les surfaces cultivées progressaient de 8 %. Le « grand assoiffé » que l’on décrit n’existe plus, s’il a jamais existé.
En réalité, derrière ce vocabulaire utilisé par les opposants à la construction de retenues d’eau, il y a un projet : produire moins. Moins d’élevage, moins de céréales, moins d’irrigation. Ce projet a sa cohérence interne et il s’appelle la décroissance. Je demande seulement qu’il soit énoncé comme tel, plutôt que dissimulé derrière une rhétorique de l’indignation avec des accusations fausses.
TES.: Vous avez indiqué que, selon la FAO, 20 % des terres irriguées produisent 40 % de la nourriture mondiale, et qu’en France, entre 2000 et 2010, les exploitations irrigantes ont moins disparu (-22 %) que les non-irrigantes (-27 %). Pourtant, il semble que l’on ait un problème avec l’irrigation en France. Pourquoi ?
GRW : Parce que ce n’est ni un problème agronomique ni un problème hydrologique. La France dispose de la deuxième ressource hydrique d’Europe, derrière la Norvège, et elle n’en mobilise que 20 % — contre 25 % en Allemagne, 29 % en Espagne, 32 % en Italie. Elle irrigue 6,8 % de sa surface agricole utile, quand l’Italie en irrigue 20,2 % et la Grèce 23,6 %. Le pays qui a le plus d’eau est celui qui en mobilise le moins. Et personne ne dira que l’Italie « vole l’eau ».
Le problème français est double. Il est culturel, d’abord : nous n’avons jamais considéré l’irrigation comme une infrastructure de souveraineté, contrairement à l’Espagne ou à l’Italie ; nous la voyons comme une commodité, voire comme un privilège. Il est juridique, ensuite : contentieux quasi systématique contre chaque autorisation. Le Conseil d’État a ainsi annulé un décret qui facilitait la création de retenues collinaires. Une aberration, mais qui en dit long sur le manque de conscience collective concernant l’importance de l’eau pour notre agriculture.
TES.: Comment envisagez-vous l’avenir de l’eau pour le secteur agricole ?
GRW : Il tient en trois leviers et une condition. Le stockage hivernal, d’abord : Explore2 projette environ +20 % de précipitations en hiver d’ici la fin du siècle, donc le volume à stocker va augmenter, pas diminuer, et le GIEC inclut explicitement le stockage parmi les solutions d’adaptation de son sixième rapport d’évaluation.
Ensuite, la réutilisation des eaux usées traitées : elle permet d’irriguer sans prélever un litre de plus dans le milieu ; l’Espagne et Israël en font un usage important quand la France n’en réutilise qu’une fraction infime. La loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, promulguée le 18 août dernier, fixe un objectif de multiplication par dix des volumes d’eaux usées traitées réutilisées d’ici 2030 par rapport à 2020.
Et pourquoi pas le dessalement ? La technique est éprouvée à grande échelle depuis des décennies à Chypre, à Malte, en Espagne et en Israël, mais il n’existe aucune unité en service en France continentale. Ce n’est pas une filière sous-exploitée, c’est une filière jamais engagée, dans un pays qui compte des milliers de kilomètres de côtes. En tout cas, je pose la question de son potentiel usage futur, dès lors que certains argumentent sur d’éventuelles pénuries d’eau.
S’y ajoute l’efficience, qui progresse vite sur le terrain. Emmanuel, un polyculteur-éleveur de l’Allier que nous avons interrogé, a remplacé ses enrouleurs par des pivots équipés de rampes et de variateurs électriques : 15 à 20 % d’eau économisée sans perte d’efficience. Il n’est pas un cas isolé, mais le représentant d’un secteur qui ne cesse de se moderniser.
Enfin, il faut modifier le droit pour faciliter l’accès à l’eau. Deux corrections législatives récentes vont dans ce sens : la loi d’urgence agricole place l’eau pour l’agriculture au même niveau juridique que l’eau pour le milieu naturel, et elle empêche les SAGE d’interdire ou de restreindre les retenues collinaires de moins de trois hectares. S’y ajoute un cap chiffré inédit : un milliard de mètres cubes de volumes stockés supplémentaires d’ici 2035, inscrit dans la loi. Jamais un texte législatif n’avait fixé un tel objectif. Reste à savoir si le contentieux ne videra pas ces avancées de leur portée. Je serai franc : je n’en sais rien encore.
TES.: Certains responsables politiques ont évoqué la création d’un ministère de l’Eau. Qu’en pensez-vous ?
GRW : Gabriel Attal l’a proposé début août depuis les Pyrénées-Orientales, dans le cadre d’un plan qu’il annonce « massif » sur l’eau. Ma réaction spontanée est la suivante : le problème français n’est pas le résultat d’un déficit d’administration, mais d’un excès. L’eau relève déjà du ministère de la Transition écologique, du ministère de l’Agriculture, des agences de l’eau, de l’Office français de la biodiversité, des préfets, des comités de bassin, des SAGE et des SDAGE. Ajouter un ministère, c’est ajouter un étage à un édifice dont le problème est justement qu’il compte déjà trop d’étages et aucun arbitre.
La vraie question n’est pas administrative, elle est politique lorsqu’elle n’est pas juridique : qui tranche quand les usages entrent en concurrence ? Cette question vient d’être partiellement réglée par la loi. Un ministère ou un secrétaire d’État ne la reposera pas mieux ; il déplacera seulement le lieu où elle se pose. Et son rattachement déciderait de tout : adossé à l’écologie, il reproduirait le déséquilibre actuel ; adossé à l’agriculture, il serait immédiatement dénoncé comme capté.
En réalité, on n’a pas besoin d’une telle structure supplémentaire pour débloquer les quatre cents projets à l’arrêt et tenir l’objectif du milliard de mètres cubes : on a simplement besoin d’une volonté politique forte.