Ancien ministre de l’Économie et des Finances (1995), ministre de l’Industrie (1986-1988) puis des Entreprises et du Développement économique (1993-1995), fondateur d’Idées Action et président de Démocratie libérale de 1997 à 2002, Alain Madelin répète que les dix prochaines années seront « les plus fabuleuses de toute l’histoire de l’humanité ». Un récit qu’il a placé au cœur du campus « Laissez-nous faire », organisé en juillet à Aix-en-Provence. Exponentielle technologique, abondance énergétique, principe de précaution, retard européen, IA et emploi, recherche, jeunesse : dans cet entretien avec The European Scientist, il plaide pour « permettre au futur d’apparaître ».
La « décennie fabuleuse »
The European Scientist : Vous répétez que les dix prochaines années seront les plus fabuleuses de toute l’histoire de l’humanité, au point d’en avoir fait un spectacle présenté en juillet au campus « Laissez-nous faire ». D’où vient ce projet, et pourquoi porter ce récit maintenant ?
Alain Madelin : La conviction que les dix prochaines années seront les plus fabuleuses de toute l’histoire de l’humanité me vient tout simplement d’une observation toute bête de ce qui se passait dans la Silicon Valley il y a un peu plus de vingt ans. À l’époque, d’ailleurs, la vedette était moins l’intelligence artificielle que la génétique. Mais il y avait déjà Ray Kurzweil, Peter Diamandis, toute une équipe qui allait devenir la Singularity University. Avec cette idée que le progrès technologique, lié non pas à une intelligence artificielle mais à la puissance de l’informatique, allait conduire à une exponentielle, à une explosion des capacités de calcul aux conséquences extraordinaires.
Le point de départ de cette explosion, si l’on regarde bien, c’est 1970. C’est 1970, juste après le premier homme sur la Lune. C’est aussi Le Choc du futur d’Alvin Toffler, qui m’avait beaucoup marqué : il voit venir un changement majeur, presque de civilisation – il le dira plus tard –, et il voit apparaître la connaissance. 1970, c’est enfin le premier microprocesseur, le petit cerveau sur une puce, l’Intel 4004, et la fameuse loi de Moore : on va doubler grosso modo tous les deux ans.
Kurzweil plaçait en 2045 l’explosion de la connaissance et l’avènement d’une civilisation nouvelle. J’ai fait bêtement le calcul de 1970 à 2045 – je l’ai même écrit il y a vingt ans, et plus récemment encore : le moment où l’exponentielle tourne pour devenir presque verticale tombait au milieu de la décennie 2020-2030. Je me suis dit : c’est là, et à partir de là, nous allons vivre une période tout à fait fabuleuse. L’idée de « décennie fabuleuse » est plus récente, parce qu’on s’aperçoit que ce que Kurzweil annonçait pour 2045 arrivera sans doute bien avant. C’est pourquoi je dis : 2026-2036, c’est vraiment la décennie fabuleuse. Homo creator n’aura jamais autant créé en si peu de temps que dans la période où nous sommes, sans aucun doute dans toute l’histoire de l’humanité.

TES : Vous invoquez la loi de Moore et une singularité bien avant 2045. Or, dès 1958, dans Les Limites du progrès humain, Raymond Ruyer voyait le progrès technique comme une explosion accélérée vouée à s’arrêter : la courbe d’accélération deviendrait une courbe en S menant à un palier indéfini. Gilbert Simondon lui répondait qu’on ne peut pas confondre progrès humain et progrès technique : « Rien ne nous permet de penser qu’après avoir conduit à saturation le développement technique, […] l’espèce humaine ne trouvera pas à s’engager dans un nouveau domaine de progrès. » Selon vous, quelle forme a la courbe : l’exponentielle de Kurzweil, la sigmoïde de Ruyer ou les cycles successifs de Simondon ? Où en sommes-nous aujourd’hui ?
AM : Tout cela est compliqué ! Je me suis penché sur la question il y a déjà bien longtemps, pardon si j’ai un peu oublié ce que j’avais trouvé à l’époque ; j’ai le souvenir de Ruyer, un peu moins de Simondon. Mais la première idée, sans besoin de références savantes, relève du bon sens : peut-on avoir une exponentielle infinie ? La réponse est non.
Pour le montrer, je prends souvent un exemple. Je suis la maman de Jésus-Christ il y a 2026 ans : à la naissance de mon fils, je place une petite pièce d’or romaine – l’aureus –, celles qui circulaient à l’époque. Elle faisait 8 grammes d’or. Si je l’avais placée à 2 % ou 3 %, aujourd’hui, à 2 %, cela ferait 9,5 millions de fois tout le stock d’or extrait depuis l’humanité ; à 3 %, cela ferait 3,6 millions de milliards de fois le même stock d’or. C’était donc, par nature et par bon sens, rigoureusement impossible. Sans besoin des explications mathématiques complexes qui existent, c’était en soi impossible : sur la route de cette exponentielle, il y aurait eu les pillages, les grandes pestes, les enfants prodigues… ou tout simplement le fisc. Il y a ensuite toute une série d’explications : économiques, humaines, institutionnelles, la rareté des ressources… et puis l’explication de Ruyer. Elle est intéressante – Dieu sait si Ruyer est mon maître et si je l’aime beaucoup –, mais il n’avait pas l’intuition de l’économie de la connaissance. Il raisonnait en ingénieur, en cybernéticien, dans le cadre d’une économie de la rareté. C’est un peu moins le cas, je crois, de Simondon.
Cela dit, l’idée de la courbe en S est une idée intelligente, et je l’achète volontiers. J’avais travaillé sur ce sujet, parce que l’exponentielle est fascinante : on peut avoir une exponentielle, puis à un moment donné cela se calme, et l’on repart ailleurs. Ce n’est plus la même courbe que l’on suit, on repart sur une autre aventure. C’est un très beau sujet de réflexion, même s’il ne nous concerne pas aujourd’hui : nous sommes encore, semble-t-il, pour un bon moment sur la partie exponentielle de la courbe, ne serait-ce que parce que la connaissance est quasi illimitée. J’échange ma connaissance contre la tienne, nous nous enrichissons mutuellement, et ceci à coût nul.
TES : Votre optimisme suppose-t-il que l’avenir est écrit d’avance, ou dépend-il de choix politiques qui peuvent être remis en cause ? Y a-t-il, selon vous, un déterminisme technologique ?
AM : Je pense qu’il y a une trajectoire inhérente à l’homme : c’est l’histoire d’Homo creator. Il n’y a pas de limite au génie créatif propre, à sa volonté d’aller toujours plus haut et toujours plus loin. Mais, bien sûr, on dépend aussi des choix politiques. Si M. Poutine décide demain de déclencher une guerre nucléaire, c’est un événement qui bouleversera sans doute pas mal la loi de Moore en matière de connaissance ! Rien n’est écrit d’avance : en permanence, l’action humaine peut aller du bon ou du mauvais côté. C’est une réalité.
L’abondance plutôt que la décroissance
TES : Vous décrivez, après Alvin Toffler, le passage d’une économie de la rareté à une économie de l’abondance. Vaclav Smil reproche justement à Kurzweil d’oublier la biosphère : notre civilisation reste soumise aux mêmes contraintes que les précédentes, et la croissance est limitée par les conditions physiques de la biosphère et par une gamme restreinte de possibilités métaboliques. Dans Growth (2019), il résume ce clivage par l’opposition entre l’économiste, qui voit dans la croissance une création de valeur, et le biologiste, qui y voit une destruction du monde naturel. Marian Tupy, lui, tranche : les atomes sont finis, mais la connaissance est infinie. De quel côté vous placez-vous ? Comment l’abondance promise répond-elle aux besoins très concrets de l’IA en électricité, en puces, en data centers ? Et quelle place y donnez-vous au nucléaire ?
AM : L’abondance est un terme récent, lancé par Peter Diamandis et aujourd’hui beaucoup repris. C’est l’idée qu’à un moment donné la rareté disparaît, et que l’on peut distribuer quasi gratuitement toute une série de biens et de services. Il y a une certaine exaltation de l’abondance, mais il est vrai que le progrès s’annonce comme fortement « déflationniste » et que l’on peut envisager la quasi-gratuité de biens et de services ; certains objecteront que l’on se heurtera à la production d’électricité. D’où l’importance de ce que vous dites sur le nucléaire. Mais une source infinie d’électricité, c’est le soleil – au moins jusqu’à la disparition de la Terre, puis du Soleil. Pour l’instant, c’est quand même la bonne piste.
Le soleil, on peut le consommer de deux façons : avec des panneaux solaires, ou en le reproduisant par la fusion nucléaire. Sur le solaire, nous sommes déjà dans une exponentielle inversée : sans doute y a-t-il des limites. Et la fusion nucléaire est sans doute plus proche que l’on imaginait : a priori, le premier réacteur de fusion est prévu pour 2028, dans le cadre d’un contrat conclu entre Microsoft et un constructeur de taille moyenne. Sans argent public. On verra ce que cela donne. Mais que ce soit en 2028, en 2035, en 2045 ou en 2055, l’abondance énergétique sera la meilleure réponse à tous nos problèmes. C’est une question de calendrier. Les partisans de la décroissance disent : « On n’aura jamais assez d’énergie. » C’est faux : l’abondance sera bientôt au rendez-vous. L’homme a toujours inventé des choses pour aller plus loin.
Peut-il y avoir, à un moment donné, une limite purement physique ? Une pénurie de matériaux, par exemple ? Très bien, mais avec les progrès des nanomatériaux, qui me dit que je ne pourrai pas refaire des tas de matériaux, existants ou nouveaux, molécule par molécule ? L’intelligence humaine est illimitée, quelles que soient les ressources : on peut avoir des ressources limitées, mais on trouvera le moyen de contourner ces limites. Je crois en Homo creator, ce qui fait de moi un optimiste. Et si par hasard nous butions sur des limites planétaires, ce n’est pas grave : il y a l’interplanétaire. Il y a d’abord les astéroïdes, qui sont des ressources de matériaux absolument exceptionnelles, et puis la possibilité d’envoyer l’homme dans l’espace. Là, je fais du Musk, ou du Jeff Bezos. Bon, revenons sur Terre.
TES : Sans parler des millions, voire des milliards de robots humanoïdes qu’Elon Musk veut mettre sur le marché comme main-d’œuvre…
AM : Oui, bien sûr. Je ne sais pas s’ils seront mis sur le marché par Musk ou par d’autres, mais assurément, on va vers un ou deux robots par humain. Dans quel délai ? Sans doute moins vite que ne le pense Elon Musk, mais il sera atteint.
Je prends un exemple concret. On parle beaucoup de modifier la retraite par répartition – il faut bien sûr, par ailleurs, une retraite par capitalisation, et même des fonds de capitalisation indépendamment de la retraite, mais c’est une autre histoire. Les gens sont en train de s’étriper pour savoir comment on paiera la retraite par répartition dans 45 ans : faudra-t-il la fixer à 64, 65 ou 67 ans ? Nous n’avons aucune idée de ce que sera la longévité dans 45 ans. Sera-t-on à 85 ans, à 150 ans ou plus ? Personne n’en a idée. Et je parle d’une longévité en bonne santé, parce que les progrès médicaux permettent aujourd’hui d’imaginer d’être vieux très, très longtemps, tout en restant jeune sur le plan de la santé. Et sait-on combien de millions, ou de dizaines de millions, de robots travailleront en France dans 45 ans ?
Je prends cet exemple pour montrer à quel point ces débats sont dépassés. Aujourd’hui, on se demande s’il faut plus d’enseignants, s’il faut construire ou rénover des lycées. C’est absolument dingue ! On sait très bien que le plus important, c’est de réfléchir à la transformation de la façon d’éduquer. Le débat doit être là, pas dans les heures supplémentaires des enseignants ou le papier toilette des établissements. D’ailleurs la modification de la façon d’enseigner va entraîner ipso facto la modification de l’architecture de nos bâtiments scolaires. On pourrait faire les deux, à condition de mener au moins le débat essentiel.
TES : Dans Greta a tué Einstein, j’oppose la science des ingénieurs, qui repousse les limites, à la science des législateurs, qui les transforme en normes, en interdits et en taxes. Sous vos posts, beaucoup de commentaires vous opposent la sécheresse et le climat. L’innovation peut-elle gagner la bataille culturelle contre la décroissance et le discours des limites planétaires ?
AM : Si je comprends bien, la question est celle du rapport entre, d’un côté, les progrès des sciences et des technologies et, de l’autre, la politique ? Ce que je crains, c’est la science des ingénieurs sociaux, de ceux qui prétendent être les architectes ou les ingénieurs de la société. C’est la prétention scientiste de régler la société, de dresser les plans de la société, ce qui conduit certains à dire : « Vous avez droit à trois minutes de douche par jour, mais pas quatre. »
TES : Ou à quatre vols par vie et par adulte.
AM : Là, on est chez les dingues !
Nous sommes dans une période de mutation. Nous sommes passés de la civilisation agricole, qui avait commencé il y a près de 10 millénaires, à la civilisation industrielle, au milieu du XVIIIᵉ siècle. Et nous sommes maintenant en train de passer à la civilisation de la connaissance numérisée. C’est une période extrêmement difficile, parce que le vieux peine à mourir et le neuf peine à apparaître. Entre les deux, il y a beaucoup de conflits, en particulier avec ceux qui sont, entre guillemets, les ingénieurs sociaux, porteurs d’une pensée étatiste, qui ont du mal à comprendre la nécessité de ce qu’on pourrait appeler un ordre spontané. Nous n’allons pas inventer le futur : il s’invente tout seul. Il s’agit de le permettre, éventuellement d’en corriger ici ou là quelques effets de bord, mais fondamentalement, il s’agit de permettre au futur d’apparaître.
Il y a donc un conflit fondamental avec la vieille science politique étatiste qui voudrait tout diriger, alors qu’il faut une extrême liberté – on corrigera plus tard, on verra – pour aller aussi vite et aussi bien que possible dans tous les domaines. Nous parlions de l’éducation ; je pourrais parler de la maladie, de tous les parents qui attendent des soins pour leurs enfants atteints de maladies très graves, dont la vie est en péril. Il faut aller vite. Là, je suis totalement Silicon Valley, Peter Thiel, Musk… On n’a pas le droit de freiner le progrès que des tas de gens attendent. On a le devoir d’être prudent, c’est autre chose.
Mais il y a aujourd’hui un conflit avec les vieux étatistes qui aimaient tout régenter, qui sentent que ce nouveau monde n’est pas le leur, et qui ont compris que la peur du progrès – elle existe – était une bonne chose pour eux, et qu’il fallait l’entretenir. Car pour un homme politique, qui dit peur dit : « Heureusement, je suis là. N’ayez pas peur, c’est moi qui vais vous donner la sécurité. » La peur crée un marché de la sécurité, et le marché de la sécurité ramène les politiques étatistes d’hier et d’avant-hier : « Heureusement, il y a moi, heureusement, il y a l’État. » C’est le gros problème que nous rencontrons aujourd’hui. Il ne se pose pas de la même manière dans tous les pays, mais la France étant par nature plus étatiste que les autres, il est normal que notre culture étatiste pose beaucoup plus de problèmes qu’ailleurs.
L’Europe, arrière-boutique de la peur
TES : L’Europe peut être décrite comme l’arrière-boutique mondiale de la peur du progrès scientifique et technique : Green Deal, AI Act, principe de précaution… La décennie fabuleuse ne risque-t-elle pas d’être américaine et chinoise ? Que faudrait-il démanteler en priorité ?
AM : On le voit bien avec toutes les tentatives européennes de régulation de tout ce qui arrive : ce n’est pas encore arrivé chez nous qu’on l’a déjà régulé. Et l’on voit les problèmes que cela pose quand des progrès fantastiques ne peuvent pas être commercialisés en Europe à cause de la réglementation européenne. Dans certains cas, on peut dire qu’après tout, la réglementation européenne est une bonne chose. Mais dans beaucoup de cas, elle est absurde. Il faut continuer, il faut innover : il n’y a aucune raison de voir le progrès passer, que la Chine et les États-Unis innovent et que nous soyons en retard. Si cela devait se généraliser, si l’on avait vraiment le sentiment que le progrès se fait ailleurs, des tas de gens s’expatrieraient, et d’autres se révolteraient peut-être en disant : « On ne peut pas rester en panne. »
Une anecdote : je suis actionnaire d’une belle start-up. Un jour, sans que nous ayons sollicité personne, un fonds américain est venu nous voir pour nous dire : « C’est formidable, ce que vous faites. Vous voulez vraiment faire ça en France ? » Il ne nous disait pas de venir aux États-Unis, mais : « Allez n’importe où, mais ne faites pas ça en France. » Et, compte tenu de mon passé, j’ai eu la surprise d’entendre : « La France, monsieur, c’est un pays communiste. On ne peut pas travailler avec un pays communiste. »
TES : Faut-il retirer le principe de précaution de la Constitution ? Et comment expliquez-vous que ce soit la droite qui soit à l’origine de cette hérésie ?
AM : D’abord une précision : il ne fallait pas l’y mettre, et je suis le seul député à avoir été contre. J’ai fait campagne contre cette hérésie. C’est d’abord une hérésie sur le plan technologique, c’est une évidence au regard de ce que nous venons de dire. Qu’il y ait un principe de précaution dans la loi, d’accord. Mais quand on le met dans la Constitution, cela devient grave. La Constitution, de par les valeurs dont elle est héritière, est construite autour d’un principe : « la liberté responsable ». Si l’on y introduit, à valeur égale, sans hiérarchie entre les deux, le principe de la « liberté présumée coupable », c’est un peu comme si l’on mettait l’eau et le feu en leur demandant de cohabiter gentiment ensemble. Ce n’est pas possible ! Le juge constitutionnel ne sait pas se débrouiller de cela. Selon les tendances, les groupes de pression, etc., il ira dans un sens ou dans l’autre – généralement dans le sens du principe de précaution, parce que, comme nous l’avons dit, la peur se vend bien.
C’est vraiment une hérésie, et je ne sais pas très bien comment revenir en arrière, d’autant qu’on a fait une autre monstruosité : on a mis dans la Constitution la Charte de l’environnement, qui est un catalogue d’atteintes aux libertés.
TES : Grâce à la droite…
AM : Bien sûr, grâce à la droite. Ce sont des erreurs extrêmement compliquées à corriger. Comme l’ensemble de notre droit constitutionnel, qui a été totalement perverti par rapport à nos valeurs fondamentales. Les droits dont nous sommes les héritiers sont des « droits de » : des droits-libertés, la liberté de…, avec pour limite de ne pas porter atteinte à la liberté d’autrui, ce qui fait un équilibre et un ordre juridique bien clair. Or on a rajouté des « droits à », à nos « droits de ». Si j’inscris le « droit au logement », cela ne donne évidemment pas le pouvoir de chacun à avoir un logement, mais cela donne au gouvernement le droit de réglementer à l’excès la politique du logement. Les constitutions des démocraties populaires d’Europe de l’Est étaient d’ailleurs bourrées de « droits à » : à chaque fois, c’étaient des pouvoirs donnés au gouvernement.
L’IA, outil de liberté ou de contrôle ?
TES : L’IA peut libérer, mais elle peut aussi rationner – par exemple avec une carte bancaire qui plafonnerait notre empreinte carbone : cela existe. Comment un libéral empêche-t-il ces outils de devenir ceux d’une planification verte, voire de dystopies du type Sesame Credit en Chine ?
AM : L’IA peut devenir un moyen de surveillance entre les mains d’un pays totalitaire, on le voit bien en Chine ; elle peut être un moyen d’extirper la liberté. Avec de nouvelles méthodes d’enseignement, elle pourrait servir à obliger à penser comme le régime le veut. Il y a énormément de problèmes avec l’IA, mais c’est le cas de toutes les technologies. L’Église catholique voyait dans l’apparition du livre la monstruosité des monstruosités : on allait mettre des livres entre les mains de tout le monde, et cela allait peut-être aboutir à la liberté de penser. Quelle horreur ! Bien sûr, un couteau de cuisine peut servir à égorger, entre les mains d’un djihadiste.
Il y a une petite histoire que je raconte parfois. C’est celle de Félix Fénéon, un anarchiste assez célèbre au début du siècle dernier, qui était aussi critique d’art, un esthète brillant. Lié à des milieux anarchistes virulents, il était régulièrement arrêté, et chaque nouvelle arrestation de Fénéon était un régal pour le Tout-Paris, qui allait au tribunal écouter ses saillies devant les juges. Un jour, le président du tribunal lui dit : « Monsieur Fénéon, vous aviez un couteau sur vous. Vous saviez que vous auriez pu tuer quelqu’un ? » Fénéon se tourne vers lui : « Monsieur le président, savez-vous que vous avez sur vous de quoi commettre un viol ? » Pour dire qu’on ne peut pas tout mettre en cage.
TES : Vous évoquez vous-même les côtés sombres de ce nouveau monde : emploi, cohésion sociale, longévité. À quelles conditions le progrès technique se traduit-il en progrès pour chacun ?
AM : La destruction d’emplois ? Oui, bien sûr. Mais je pense que si la vitesse du progrès détruit des emplois, elle va aussi, et peut-être même davantage, en créer de nouveaux. Par nature, le travail est illimité : il n’y a que des obstacles. Nous allons connaître une formidable créativité en matière de travail et d’activités nouvelles. Saurons-nous en profiter, ou essaierons-nous de faire entrer tout cela dans le vieux Code du travail, conçu pour la civilisation de l’usine ? Il y a là un risque politique : celui que l’on privilégie le passé.
Un exemple de transformation : au début de cette année est apparu quelque chose de nouveau : les agents d’intelligence artificielle. À partir de son smartphone, on peut créer tout un projet et lever toute une équipe : les meilleurs ingénieurs, les meilleurs spécialistes du marketing, les meilleurs talents. Ils vont travailler pour vous, se coordonner entre eux 365 jours par an, 24 heures sur 24… Ils travaillent pour vous pendant que vous dormez. On va faire naître de nouvelles formes d’entreprises. Ce qui est nouveau, c’est que le coût de création et de fonctionnement de l’entreprise tombe à presque zéro. Et quand ce coût s’effondre, on va multiplier le nombre des entrepreneurs. Multiplier, je l’espère, ce nombre de jeunes tentés par l’aventure. Surtout, d’innombrables activités que l’on ne pouvait pas mener lorsqu’elles étaient extrêmement coûteuses deviennent possibles. Nous allons découvrir de nouvelles terres, jusqu’ici en friche : plein d’activités nouvelles, liées aux besoins nouveaux de ce nouveau monde.
La longévité va créer plein d’emplois nouveaux. L’éducation aussi. On va vouloir apprendre à bien penser. On apprend donc la rhétorique, on apprend à lutter contre les sophismes ; d’autres vont cultiver les humanités. Bref, ce sont une quantité de nouveaux métiers : des métiers pour l’humain, des métiers pour l’intelligence artificielle, et des métiers pour l’humain armé de l’intelligence artificielle, tout cela grâce à l’agentique.
Je regarde ce qu’on fait à l’étranger : dès la classe de seconde, on apprend aux jeunes à s’en servir pour des projets, pour créer des entreprises, etc. J’ai même vu des photos, en Chine, de gens qui donnaient ce genre de cours, qui apprenaient à s’en servir dans les rues sur les stands. Et que fait-on en France ? Rien. Il faut se mobiliser. Il y a en France une peur du progrès assez forte. Les exploitants de ces peurs sont très puissants, ils se développent d’autant plus volontiers que nous subissons une panne totale de croissance. Avec 0,4 ou 0,5 % de croissance, il me faudra 150 ans ou plus pour doubler mon revenu. On a le sentiment d’être totalement en panne, et quand on a ce sentiment, on a peur de tout, on se replie sur soi.
Dans cette situation, je crois que les militants du progrès, comme vous, comme moi, comme d’autres, doivent dire : « Ce n’est pas possible, il y a des chances extraordinaires, des fenêtres vont s’ouvrir, bougez-vous ! » Nous avons une responsabilité : faire aimer le futur. On peut faire des discours, comme je le fais là, mais on n’est pas forcément crédible. En revanche, si je montre concrètement à un jeune ce qu’il peut faire avec l’agentique, on lui ouvre les portes du progrès… C’est même ludique, en réalité : on peut tester trois projets par jour, tellement c’est amusant. Cela va remplacer les jeux vidéo. Les jeunes comprennent très vite. Il y a là un devoir collectif des acteurs du progrès pour montrer que l’IA est leur amie.
TES : Pouvez-vous nous parler de votre projet Kairos ? Il s’appuie sur des intelligences artificielles capables de tester les messages, de préparer les reposts et de diffuser massivement des contenus. Où placez-vous la frontière entre la persuasion et la manipulation ?
AM : Kairos est une structure que nous avons montée avec quelques amis pour incuber des projets. Nous avons incubé un film sur le futur, des projets sur la simplification administrative, etc. Nous voulons aujourd’hui incuber l’idée des entreprises de poche avec l’intelligence artificielle, l’usage de l’agentique. Kairos est un mot grec : il y a des moments dans l’histoire où quelque chose passe, qu’il faut saisir. Je pense que nous sommes dans un tel moment : il y a une opportunité à saisir pour ceux qui aiment la liberté, la responsabilité, et qui croient au futur. Je voulais faire quelque chose qui utilise pleinement l’intelligence artificielle, pour aller aussi loin que possible. J’ai quelques mois de retard.
Vous me demandez quelle est la frontière entre la persuasion et la manipulation : pour moi, la limite, c’est l’éthique. Tout ce que je suis en train de dire, l’IA, on peut l’utiliser pour mentir ou pour rétablir la vérité. C’est comme mon couteau de cuisine. Je prends un exemple. J’utilise une intelligence artificielle spécialisée dans l’art du raisonnement, la rhétorique, les sophismes, la théorie des jeux – pour faire simple, l’art de bien penser. J’y ai mis un grand discours de Mélenchon en lui demandant une analyse rhétorique. Elle m’a fait une superbe analyse, vraiment chapeau, dans tous les détails ; j’étais émerveillé. À la fin, elle m’a proposé : « Veux-tu que je te fasse un discours punchy en réponse ? » Très bonne idée. Elle m’a fait un discours vraiment fantastique : on n’y parlait plus de rhétorique ni de figures de sophisme, mais le discours était vraiment bien fait. Cela, je crois, c’est une intelligence utile. Je ne truque rien : je reste vraiment dans les clous des règles de la pensée, en l’occurrence l’utilisation des sophismes pour mentir. Je démonte, et je m’interdis – ceux qui me connaissent le savent – les facilités de la démagogie.
Déverrouiller le futur
TES : Concrètement, que devrait porter un candidat à la présidentielle de 2027 pour déverrouiller le futur ? Quels seraient selon vous les bons principes d’une politique scientifique ?
AM : Je ne sais pas très bien répondre à cela, sinon par une généralité. Ce que je demande à un président de la République, c’est : « Arrêtez de nous dire ce que vous prétendez vouloir faire. L’essentiel est de déverrouiller le futur pour permettre aux constructeurs du futur d’avancer à la vitesse du futur. »
Sur la recherche scientifique, il y a bien sûr des problèmes de budget, mais aussi des problèmes de structure. Vous connaissez peut-être, comme moi, des chercheurs qui sont allés s’épanouir dans la Silicon Valley. Que nous disent ces chercheurs du CNRS partis là-bas ? Bien sûr, ils gagnent de l’argent, mais ils me disent surtout : « Quel bol d’air frais ! À la cafétéria, je peux rencontrer un prix Nobel et parler avec lui, alors que chez moi, je n’ai même pas de prix Nobel au-dessus de moi, mais j’ai déjà des échelons de hiérarchie. Alors qu’en France, j’ai un millefeuille de hiérarchie au-dessus de moi. » La recherche, c’est avant tout un écosystème.
Personne n’a fait la Silicon Valley. Tout le monde en France rêve de créer sa Silicon Valley. Mais franchement, la Silicon Valley, c’est quoi ? C’est la rencontre d’une grande université privée et des inventeurs du private equity. Ce n’est pas une invention bureaucratique.
Faire aimer le futur
TES : Que diriez-vous à un jeune Européen qui a grandi dans l’éco-anxiété, et désormais dans l’anxiété face à l’IA, pour le convaincre que le futur est une promesse et non une menace ?
AM : Pour le convaincre, j’utiliserais ce que j’ai dit tout à l’heure : « Tiens, sors ton téléphone de ta poche, et voilà ce que tu peux faire maintenant. » Et là, il ouvrira grand les yeux sur le futur.
Entretien réalisé par The European Scientist le 7 octobre 2026.
Cet entretien a été repris en polonais par le média Wszystko co najważniejsze : « Lata 2026-2036 to najwspanialsza dekada w historii ludzkości ».
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