Élu à l’unanimité à Tirana en septembre 2026 président de l’Union européenne des académies des sciences appliquées à l’agriculture, à l’alimentation et à la nature (UEAA) pour la période 2026-2028, le spécialiste d’horticulture d’origine albanaise Nazim S. Gruda répond aux questions de The European Scientist. Dans cette première partie de notre entretien, il explique à quoi sert l’UEAA, comment un réseau d’académies d’agriculture européennes dépourvu de budget propre peut nourrir de données scientifiques les politiques de l’UE, des nouvelles techniques génomiques à la PAC, et pourquoi les jeunes chercheurs doivent contribuer à fixer l’ordre du jour.
Le Prof. Dr Nazim S. Gruda est un expert internationalement reconnu de l’horticulture innovante et durable. Il préside la division Production horticole sous serre et en intérieur de l’ISHS et est rédacteur en chef de l’International Journal of Vegetable Science et de l’Encyclopedia of Vegetable Science. Auteur de plus de 450 publications (plus de 225 indexées dans Scopus), il figure parmi les scientifiques les plus cités de sa discipline. Il a été Courtesy Associate Professor à l’université de Floride (2003) et Visiting Research Scholar à Virginia Tech (2007). Il a notamment reçu le prix Dr. Heinrich Baur (TU Munich, 2003), le Prix national de l’Académie des sciences d’Albanie (2017), le Distinguished Scientist Award de l’Académie chinoise des sciences (2020 et 2025) et le titre de membre d’honneur de l’ISHS (2026). Il est membre correspondant de l’Accademia dei Georgofili (Italie), membre d’honneur de l’Académie roumaine des sciences agricoles et forestières, membre étranger de l’Académie lituanienne des sciences et membre titulaire de l’Académie des sciences d’Albanie.
Photo de Nazim S. Gruda : Hoehnel, 2026.
De Tirana à Bonn : un horticulteur à la tête de l’UEAA
The European Scientist : Votre carrière vous a mené de l’Université agricole de Tirana à l’Université technique de Munich, à l’université Humboldt de Berlin et à l’université de Bonn, ainsi qu’à des recherches sur les légumes et les cultures sous serre citées dans le monde entier. En quoi ce parcours albano-allemand a-t-il façonné votre regard sur l’agriculture européenne ? Quelle est la leçon de l’horticulture que les décideurs politiques négligent le plus souvent, selon vous ?
Nazim S. Gruda : Mes études universitaires à Tirana m’ont ancré dans l’agronomie et dans les réalités concrètes de la production. Mes travaux dans les universités allemandes ont approfondi ma compréhension des réponses des plantes, de la recherche expérimentale et de la gestion des conditions de culture. Ce parcours m’a appris que l’agriculture européenne ne peut pas suivre un modèle unique. Une serre adaptée à l’Europe du Nord peut n’avoir guère de sens, économiquement ou écologiquement, en Méditerranée. Une technologie conçue pour de grandes exploitations peut nécessiter des services partagés, des coopératives ou un conseil sur mesure pour profiter aux petits producteurs. La coopération européenne fonctionne au mieux lorsqu’elle associe échanges scientifiques et adaptation locale.
Une leçon que les décideurs négligent souvent, c’est que le succès dépend de l’ensemble du système de production, et non d’une technologie ou d’un intrant isolé. Dans une serre, la température, la lumière, l’eau, les nutriments et la santé des plantes interagissent. Améliorer un indicateur peut créer des problèmes ailleurs.
Les objectifs environnementaux doivent donc s’accompagner d’alternatives pratiques, d’une recherche solide et de conseils que les agriculteurs peuvent appliquer. Leur réussite devrait se mesurer à des bénéfices environnementaux mesurables, à la qualité des cultures et à la viabilité économique dans des conditions de culture réelles. Lorsque la réglementation ignore ces relations, elle risque de perdre la confiance et la coopération des agriculteurs. L’agriculture a besoin d’un investissement soutenu dans la recherche, l’innovation et le transfert de connaissances, ainsi que d’un accompagnement qui aide les agriculteurs à gérer la transition.
TES : Vous avez été élu à l’unanimité à Tirana pour 2026-2028, avec le Prof. Simone Orlandini (Accademia dei Georgofili) comme vice-président. Quelles sont les deux ou trois priorités de votre plan d’action pour 2026-2028 ? À quelle mesure concrète jugerez-vous, en 2028, que votre mandat a été un succès ?
N.S.G. : Avec le vice-président, le professeur Simone Orlandini, et le comité de pilotage, nous nous concentrerons sur deux priorités majeures : renforcer la contribution de l’UEAA à l’élaboration des politiques européennes et approfondir la coopération scientifique entre les académies. Élargir notre réseau et donner aux jeunes scientifiques un rôle actif nous aidera à atteindre ces deux objectifs.
Autrement dit, nous voulons traduire notre expertise collective en recommandations fondées sur des données probantes, formulées au bon moment, sur l’agriculture, l’alimentation et les ressources naturelles. Les activités scientifiques communes devraient donner davantage de voix aux académies plus petites ou moins représentées, tout en offrant aux jeunes chercheurs de réelles occasions d’apporter leur contribution.
En 2028, je mesurerai le succès à ce que nous aurons accompli ensemble, et non au nombre de réunions tenues. Parmi les signes concrets de réussite figureraient des initiatives communes associant de jeunes scientifiques et des échanges directs avec les décideurs européens sur la manière dont nos recommandations pourraient éclairer leurs politiques.
Ayant couru un marathon en relais à Bonn, j’y vois un parallèle : tous les deux ans, nous passons le témoin, tandis que le président sortant reste impliqué. Notre stratégie doit donc voir au-delà d’une seule présidence. C’est pourquoi nous avons décidé d’élaborer un plan sur quatre à cinq ans, que nos membres discuteront et adopteront. En définitive, un mandat réussi devrait laisser l’UEAA plus visible, mieux connectée et plus utile à ses membres.
TES : Beaucoup de gens, en dehors des cercles académiques, n’ont jamais entendu parler de l’UEAA. Si vous deviez plaider sa cause auprès d’un agriculteur, d’un fonctionnaire de la Commission européenne et d’un jeune chercheur, que diriez-vous à chacun d’eux ?
N.S.G. : À un agriculteur, je dirais : nous nous efforçons de faire entrer dans les débats politiques la science agronomique et l’expérience pratique, fondées sur les résultats de la recherche. Vos connaissances comptent, car les recommandations doivent fonctionner dans des conditions de culture réelles et permettre de vivre de son métier.
À un fonctionnaire de la Commission européenne, je dirais : nous vous offrons un accès à l’expertise des académies de toute l’Europe, qui associe différentes disciplines et différents points de vue régionaux. Nous pouvons vous aider à évaluer les données, à identifier les arbitrages et à élaborer des politiques qui concilient ambitions environnementales et réalités de la production.
À un jeune chercheur de notre domaine, je dirais : l’UEAA est votre porte d’entrée vers l’Europe. Nous vous offrons une plateforme pour nouer des liens au-delà de votre institution et de votre pays, collaborer avec des scientifiques de premier plan et participer aux discussions où la recherche rencontre la politique.
En définitive, la valeur de l’UEAA tient à sa capacité à relier des personnes qui travaillent trop souvent séparément : ceux qui produisent l’alimentation, ceux qui produisent la connaissance et ceux qui font les politiques. Sa crédibilité dépend de l’utilité de ces liens.
L’UEAA, son réseau d’académies et l’interface entre science et politique
TES : L’UEAA rassemble des académies de toute l’Europe, au sein de l’UE et en dehors, aux traditions et aux moyens très différents. Concrètement, comment parvient-elle à une position commune, par exemple sur les nouvelles techniques génomiques, sur lesquelles elle a publié plusieurs déclarations entre 2024 et 2026 ? Et comment gérez-vous les désaccords entre académies membres ?
N.S.G. : L’UEAA élabore ses positions scientifiques au sein de groupes de travail électroniques thématiques (eWG), qui réunissent des spécialistes des académies membres, y compris des experts extérieurs au comité de pilotage. Ils évaluent les données disponibles et préparent des contributions qui sont ensuite discutées au sein de l’Union.
Les nouvelles techniques génomiques illustrent ce processus. À la suite de l’arrêt de la Cour de justice de 2018, l’UEAA a contesté l’application du cadre européen existant sur les OGM à l’édition du génome. S’appuyant sur l’analyse de son eWG, l’UEAA a proposé un cadre réglementaire pour la recherche et le développement en matière d’édition du génome chez les plantes et les animaux, y compris des projets de dispositions législatives (UEAA, Paris-Tbilissi, 3 janvier 2022). L’Assemblée générale a adopté une motion sur l’édition génomique en octobre 2024. En avril 2025, l’UEAA a publié une prise de position examinant les propositions du Parlement européen et du Conseil et identifiant des pistes possibles pour avancer.
Les conclusions des groupes de travail alimentent la discussion au sein du comité de pilotage et, si nécessaire, de l’ensemble des membres. Lorsque les points de vue divergent, nous distinguons les désaccords portant sur les données scientifiques des différences tenant aux situations nationales ou aux préférences politiques. Nous consultons les académies concernées et prenons le temps de clarifier ces questions avant d’adopter une position commune. Une position commune a de la valeur lorsqu’elle reflète un accord bien fondé ; les divergences non résolues doivent rester visibles. Notre diversité renforce nos avis lorsque nous examinons ouvertement ces différences.
TES : Qui, à Bruxelles, écoute réellement l’UEAA ? Vous avez contribué au Dialogue stratégique sur l’avenir de l’agriculture de l’UE en 2024. Pouvez-vous citer un exemple concret où l’apport des académies a modifié, ou aurait dû modifier, une décision européenne ?
N.S.G. : L’UEAA a eu des échanges directs avec les décideurs européens : en 2017, des représentants de notre direction et de notre groupe de travail sur la PAC ont présenté des propositions au commissaire à l’Agriculture de l’époque, Phil Hogan. En 2024, le groupe a de nouveau été invité à contribuer, cette fois au Dialogue stratégique sur l’avenir de l’agriculture de l’UE. Ses recommandations écrites appelaient à supprimer progressivement les subventions néfastes, à rémunérer les services environnementaux et climatiques, à renforcer la gestion des risques et à investir dans la connaissance et l’innovation agricoles.
Sur la forêt, des représentants des académies tchèque, suédoise et française ont également discuté d’une déclaration commune directement avec l’équipe forêts de la Commission. Sur l’édition du génome, l’UEAA a dialogué directement avec la direction générale de la santé et de la sécurité alimentaire de la Commission en 2022 et a contribué à sa consultation publique. Ces échanges montrent que notre expertise dispose de canaux vers l’élaboration des politiques européennes. Nous avons salué l’adoption du règlement sur les NTG par le Parlement européen en juin 2026. Il allait dans le sens que nous défendions, mais il serait trompeur d’attribuer cette décision à nos seules recommandations.
Nous fournissons aux décideurs une base scientifique pour leurs choix et contestons les propositions lorsque les données le justifient. Un conseil indépendant et suivi contribue à façonner les questions qu’ils se posent et les options qu’ils envisagent.
TES : L’UEAA n’a pas de budget propre, et son comité de pilotage a récemment estimé qu’il était « encore trop tôt » pour en créer un. Une organisation qui fonctionne grâce à des bénévoles et à des groupes de travail électroniques (PAC, forêts, édition génomique et désormais eau) peut-elle réellement peser face à des lobbies et des ONG bien financés ? Que changeriez-vous ?
N.S.G. : L’UEAA n’a pas de budget propre, mais elle s’appuie sur les ressources et l’expertise de ses académies membres. Celles-ci accueillent des symposiums et soutiennent des activités communes ; l’Union coordonne ces contributions et développe la coopération transfrontalière.
Nous ne pouvons pas rivaliser avec des associations professionnelles bien financées en matière de personnel ou de dépenses. Notre force réside dans notre crédibilité scientifique, notre indépendance de jugement et une expertise couvrant différents contextes nationaux. Les eWG permettent à des spécialistes de différentes académies de collaborer sans lourde administration centrale. Leur efficacité dépend de missions claires, de la coordination et du respect des délais. L’influence naît du fait d’être utile au bon moment.
Pour renforcer notre impact, nous devons assurer la continuité : un soutien administratif fiable, des responsabilités clairement définies et la capacité de répondre rapidement lorsque les institutions européennes sollicitent un avis scientifique. Les experts ont besoin d’aide pour transformer leurs connaissances en notes de synthèse accessibles et produites à temps.
La décision du comité de pilotage laisse le temps d’examiner ces besoins avec soin. Nous devons réfléchir aux dispositifs organisationnels et financiers qui soutiendraient le mieux notre travail, tout en préservant la transparence et l’indépendance scientifique. Les décisions sur leur forme et leur calendrier seront prises collectivement avec les académies membres, dans le cadre de notre stratégie à plus long terme.
TES : En 2026, vous avez soutenu l’initiative de jeunes scientifiques européens visant à créer une plateforme européenne avec l’UEAA. Quel rôle les chercheurs en début de carrière doivent-ils jouer dans des académies souvent perçues comme des assemblées de scientifiques chevronnés, voire émérites ?
N.S.G. : Lorsque je suis devenu vice-président en 2024, associer les jeunes scientifiques faisait partie de mes priorités. Les discussions avec l’Académie lituanienne des sciences ont débouché sur une coopération concrète et, en février 2026, celle-ci et sa Jeune Académie ont organisé, avec le soutien de l’UEAA, la réunion inaugurale d’un projet de plateforme européenne des jeunes scientifiques. La plateforme sera indépendante et dirigée par de jeunes chercheurs, tout en entretenant une relation stratégique avec notre Union.
Les scientifiques chevronnés apportent expérience et discernement ; les jeunes chercheurs apportent des idées neuves et de l’élan. Les chercheurs en début de carrière apportent des méthodes émergentes, des compétences numériques et une connaissance directe des pressions qui pèsent aujourd’hui sur les carrières scientifiques. Leur participation peut aider les académies à repérer des questions et des approches que les structures établies pourraient négliger.
Cela doit aussi se faire au sein des académies nationales. Une plateforme européenne peut relier et amplifier la participation, mais elle a besoin de fondations solides dans ses institutions membres.
Je veux que les jeunes chercheurs contribuent à fixer les priorités, pilotent des initiatives communes et participent à l’élaboration des recommandations scientifiques. La transition agricole de l’Europe se prolongera au-delà de 2050, et la génération qui vivra avec les décisions d’aujourd’hui doit contribuer à les façonner. À Tirana, nous sommes convenus qu’une fois la plateforme créée, l’un de ses représentants siégera de droit au comité de pilotage de l’UEAA.
La seconde partie de cet entretien sera publiée prochainement.
Entretien réalisé par The European Scientist
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