SpaceX vient d’obtenir le feu vert de la FCC (le régulateur américain) pour 15 000 satellites capables de se connecter directement aux téléphones et a annoncé l’achat de fréquences basses à 800 MHz. Starlink Mobile s’apprête-t-il à devenir un opérateur mobile à part entière ? Ludovic Lassauce, Chief Product Officer de SIMO, plate-forme I.A. américaine de gestion de la connectivité multi-opérateurs, décrypte pour The European Scientist cette rupture, ses conséquences pour les opérateurs historiques et les enjeux de souveraineté pour l’Europe.
Du partenaire à l’opérateur hybride
The European Scientist : SpaceX a racheté des fréquences à 800 MHz et obtenu le feu vert de la FCC pour 15 000 satellites qui se connectent directement aux téléphones. Musk parle de « la dernière pièce du puzzle » pour couvrir toute l’Amérique. Concrètement, qu’est-ce qui change ?
Ludovic Lassauce : SpaceX a annoncé l’acquisition de jusqu’à 14 mégahertz de fréquences basses dans la bande des 800 mégahertz, auparavant détenues par T-Mobile via Grain Management. Ces fréquences pénètrent mieux les murs et les obstacles. Jusqu’à présent, la connexion directe entre satellites et téléphones fonctionnait principalement lorsque l’appareil avait une visibilité dégagée vers le ciel. Avec ces nouvelles fréquences, SpaceX dispose d’une couche de couverture capable de pénétrer les bâtiments. Associée à des fréquences moyennes destinées au débit et à un déploiement terrestre ciblé, cela lui permet de viser un service véritablement hybride, couvrant aussi bien l’intérieur des bâtiments que les zones mal desservies. L’autorisation de lancer 15 000 satellites de nouvelle génération en orbite très basse renforce cette capacité. Le vrai changement est le passage d’un modèle de partenaire à une ambition d’opérateur hybride autonome.
TES : C’est la première fois qu’un opérateur combinerait satellite et réseau terrestre dans un seul réseau. Est-ce une rupture technologique, ou surtout une rupture de modèle économique ?
LL : Les deux, mais surtout économique et stratégique. Technologiquement, la connexion directe satellite-téléphone existe déjà. La vraie rupture est de posséder à la fois des fréquences basses pour l’intérieur et une constellation massive pour l’extérieur, sans dépendre d’un opérateur terrestre pour louer du spectre. Le modèle annoncé est hybride : satellites plus déploiement terrestre sélectif. Économiquement, c’est un changement de fond. Jusqu’ici, le service passait par les opérateurs existants, comme T-Mobile. Avec ses propres fréquences et la possibilité d’opérer sans passer par un opérateur traditionnel, SpaceX peut désormais proposer un service directement aux consommateurs ou aux entreprises sous sa propre marque. Ce n’est plus un simple partenaire de couverture, mais l’ambition d’un opérateur hybride indépendant.
TES : En 2023, vous nous disiez que les opérateurs, en « quasi-monopole », avaient tout fait pour freiner l’eSIM. Après l’annonce, Verizon a connu sa pire chute en bourse depuis 2002. Starlink est-il l’innovation de rupture que les opérateurs historiques redoutaient ?
LL : Oui, dans le sens où c’est le premier acteur qui peut réellement menacer le quasi-monopole de couverture extérieure et intérieure sans être un opérateur traditionnel. La réaction boursière — Verizon a connu sa pire journée depuis 2002, T-Mobile et AT&T ont également fortement baissé — montre que le marché prend enfin en compte un concurrent crédible à long terme. Ce n’est pas encore une menace de substitution massive en zone dense, car la capacité purement satellitaire reste limitée. Mais le signal est clair : un acteur verticalement intégré peut entrer sans les barrières classiques. Les opérateurs avaient freiné l’eSIM pour préserver le verrouillage des clients. Nous sommes ici à un autre niveau.
La SIM multi-opérateur, plus nécessaire que jamais
TES : Vous défendiez une SIM capable de passer d’un opérateur à l’autre selon la qualité du réseau, comme on change de voie sur une autoroute. Avec un réseau qui couvre partout, la SIM virtuelle multi-opérateur a-t-elle encore un avenir, ou devient-elle d’autant plus nécessaire ?
LL : Elle devient encore plus nécessaire. Avec un réseau qui vise une couverture quasi-ubiquitaire, on pourrait croire que la carte à puce virtuelle multi-opérateur perd de son intérêt. C’est l’inverse. Même hybride, Starlink n’aura pas immédiatement la densité et la capacité des opérateurs historiques partout. Une carte capable de basculer automatiquement vers un réseau local lorsque la couverture ou le débit natif est insuffisant devient un levier essentiel. Elle permet de compléter rapidement la couverture terrestre, d’améliorer l’expérience utilisateur dès le départ et d’éviter de densifier immédiatement partout. Loin de devenir obsolète, l’orchestration dynamique entre plusieurs réseaux reste indispensable, y compris pour un nouvel entrant qui veut offrir un service fluide sans attendre un réseau terrestre parfait.
TES : On parle beaucoup d’un « téléphone SpaceX ». Musk dément, mais il a évoqué un appareil « très différent », optimisé pour faire tourner des réseaux de neurones. À quoi ressemblera le terminal de l’ère de la super intelligence agentique, sur lequel vous travaillez avec la gamme Solis ?
LL : Elon Musk dément un smartphone classique, mais il a évoqué un appareil très différent, optimisé pour faire tourner des réseaux de neurones avec le maximum de performance par watt consommé. Le terminal de l’ère de la super intelligence agentique ne sera plus centré sur les applications, mais sur des agents capables d’orchestrer la connectivité, le calcul local ou distant, et les interfaces. La radio devient une ressource pilotée. Dans cette logique, le smartphone lui-même pourrait progressivement se transformer et ne devenir qu’une interface entre l’humain et l’agent de super intelligence, comme certains, comme Mark Zuckerberg, l’évoquent déjà. Les travaux autour d’interfaces plus directes, y compris celles explorées par Neuralink, s’inscrivent dans cette évolution plus longue. Cela pourrait aussi remettre en cause le modèle actuel des boutiques d’applications, où l’accès aux services passe par des applications téléchargées. L’agent prendrait alors le relais. Mais pour que cela fonctionne, il faudra toujours une connectivité intelligente et orchestrée — c’est précisément là que les technologies multi-réseaux que nous développons trouvent leur place. L’appareil choisirait en temps réel le meilleur lien disponible. Il pourrait aussi s’appuyer sur des capacités de calcul situées dans le cloud, et notamment en orbite, via le réseau Starlink. Le terminal deviendrait alors un nœud périphérique léger, capable de décharger dynamiquement des tâches vers des ressources spatiales lorsque cela est pertinent.
Europe : le risque de dépendance
TES : L’Europe a son projet de constellation souveraine, IRIS², et ses opérateurs ont peu investi dans la connexion directe entre satellite et téléphone. Risque-t-elle de devenir une simple cliente de Starlink, comme elle l’est déjà des clouds américains ?
LL : Le risque est réel si elle reste passive. L’Europe dispose bien d’une constellation souveraine orientée principalement vers les usages sécurisés et gouvernementaux, avec des premiers lancements prévus vers 2029. Mais ses opérateurs ont peu investi dans la connexion directe grand public entre satellites et téléphones, ni dans l’intégration satellite-terrestre. Sans accélération sur les fréquences, les partenariats et les plateformes d’orchestration multi-accès, elle risque de se retrouver en position de simple cliente de solutions américaines pour une couverture ubiquitaire, comme elle l’est déjà largement pour l’intelligence artificielle. La souveraineté ne se limite pas à posséder sa propre constellation ; elle passe aussi par la maîtrise des couches d’accès et de bascule.
TES : Fréquences, souveraineté, concentration du pouvoir entre les mains d’un seul acteur : quelles règles faudrait-il faire évoluer pour que cette révolution profite à la concurrence plutôt qu’à un nouveau monopole ?
LL : Il faudrait un accès ouvert et non discriminatoire aux fréquences et aux capacités satellitaires pour les opérateurs virtuels et les plateformes multi-réseaux. Des règles claires sur le partage et la location de spectre, ainsi que sur l’intégration satellite-terrestre, assorties d’obligations de couverture et de non-exclusion. Un soutien aux modèles multi-accès et aux cartes à puce virtuelles, avec interopérabilité et portabilité, et l’interdiction des pratiques qui verrouillent l’utilisateur ou l’entreprise sur un seul réseau. Au niveau international, une coordination sur les fréquences de connexion directe et les normes pour éviter une concentration excessive. L’objectif est d’avoir plusieurs couches en concurrence, et non un seul acteur vertical qui contrôle tout.
TES : Vous travaillez depuis Singapour, entre l’Asie et les États-Unis. Qu’est-ce qui vous enthousiasme le plus dans cette nouvelle étape de la connectivité ?
LL : Ce qui m’enthousiasme le plus, c’est le passage d’un modèle centré sur l’opérateur à un vrai modèle orienté qualité de service, où c’est l’application — et non plus le réseau — qui choisit le lien le plus adapté à un instant donné. Pendant cinquante ans, les télécommunications mobiles ont fonctionné autour de l’opérateur : on souscrit un abonnement, on est sur son réseau, et l’application se débrouille avec ce qu’on lui donne. Dans un monde dominé par la super intelligence et les agents, ce modèle devient insuffisant. Une application doit pouvoir choisir dynamiquement son réseau en fonction de ses besoins réels : délai minimal pour une inférence, coût le plus bas pour un transfert massif, souveraineté pour certaines données, ou couverture intérieure garantie. L’enjeu n’est plus seulement d’avoir de la connectivité partout, mais de donner aux applications la capacité de sélectionner et d’orchestrer le meilleur réseau à chaque moment. C’est un changement de fond dans la manière dont les télécommunications mobiles ont opéré depuis des décennies. Depuis Singapour, ce qui me frappe le plus est la nécessité pour les pays de choisir un modèle ouvert plutôt que de s’enfermer dans des monopoles ou des écosystèmes fermés. Ce choix aura un impact direct sur leur croissance et leur compétitivité. En Asie, des marchés comme l’Inde ou la Chine, traditionnellement plus opaques et fermés sur l’interopérabilité, verront leur compétitivité mise en jeu. Ceux qui adopteront des architectures multi-réseaux et pilotées par les applications seront mieux armés pour servir les usages de la super intelligence et accélérer leur développement. Ceux qui resteront fermés risquent de ralentir l’innovation locale et de dépendre davantage de solutions externes. L’enjeu n’est plus seulement technologique, il est économique.
Propos recueillis par The European Scientist.
Ludovic Lassauce est Chief Product Officer de SIMO, plate-forme I.A. américaine de gestion de la connectivité multi-opérateurs pour appareils connectés, qui commercialise aussi sa propre gamme d’appareils Solis. Basé à Singapour, il compte plus de vingt-cinq ans d’expérience dans les télécommunications sans fil (Cisco-Jasper, Ericsson, Singapore Power, Tata Communications). Ingénieur diplômé de l’ESIGETEL-EFREI et titulaire d’un MBA de la Booth School of Business (Université de Chicago). Il intervient aussi comme start-up mentor pour A*STAR Central.
Illustration : lancement d’une fusée Falcon 9 emportant des satellites Starlink (mission Starlink 6-48), Cap Canaveral, 10 avril 2024. Photo U.S. Space Force / Joshua Conti, domaine public, via Wikimedia Commons.
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