Alors que le budget est en discussion à l’Assemblée nationale, Sébastien Point, docteur en physique des plasmas, responsable R&D dans l’industrie de la défense et de l’aérospatiale et ancien ingénieur du CNRS, répond pour The European Scientist à une tribune de François Gerlotto et défend le financement de la recherche privée, levier majeur de compétitivité économique et de rayonnement scientifique et technologique.
Dans une tribune parue dans Marianne à la fin du mois d’août 2026, François Gerlotto, ancien directeur de recherche à l’IRD, s’insurge contre l’absorption de l’IRD par le CNRS et dénonce notamment le démantèlement progressif, mais volontaire selon lui, de la recherche française depuis le milieu des années 1990, afin de satisfaire un secteur privé qui voulait « sa part du gâteau ». Il affirme que ce processus serait passé d’abord par la mise en avant de l’innovation comme l’un des objectifs majeurs de la recherche et par le changement consécutif du mode d’évaluation des chercheurs, dans lequel l’injonction à innover aurait pris une place prépondérante, dénaturant la mission originelle de ces derniers ; ensuite par la création de l’ANR (Agence nationale de la recherche) et du CIR (crédit d’impôt recherche), qu’il accuse de consommer quantité d’argent public sans résultat. Il s’appuie notamment sur une analyse du CNRS datant d’une douzaine d’années selon laquelle le CIR n’avait « présenté aucun effet d’entraînement observable sur la recherche privée ».
Nous considérons que François Gerlotto se trompe dans la plupart de ses arguments, à l’exception de sa critique de l’ANR, sur laquelle nous reviendrons. Son discours n’en est pas moins représentatif d’une mentalité très ancrée dans certains milieux académiques.
Les chercheurs comme acteurs socio-économiques
Concernant l’innovation, une partie des chercheurs académiques considère qu’elle pervertirait l’essence même de la recherche et entraverait leur travail en les poussant à s’intéresser à des sujets d’utilité socio-économique. Ces chercheurs se trompent d’époque. Nous vivons dans un monde profondément imprégné de sciences et de technologies, devenues le terreau fertile de l’avenir de nos sociétés. En conséquence, et parce que, dans le même temps, l’argent devient de plus en plus cher, la recherche ne peut plus être décorrélée de l’intérêt de celui qui la paie, au risque de voir disparaître le consentement à la financer face à la succession des difficultés économiques que le contribuable doit affronter. En ce sens, mener une recherche ayant un impact socio-économique et socio-culturel positif, fort et lisible est désormais indispensable.
Il faut même, je le pense, aller plus loin et envisager un contrôle démocratique des sommes allouées à la recherche. Et, comme ce contrôle n’est objectivement réalisable ni par l’Assemblée nationale ni par le Sénat, compte tenu du niveau d’analphabétisme scientifique d’une partie importante de l’élite politique, nous aurions tout intérêt à réfléchir aux moyens de créer une assemblée scientifique bénéficiant d’une légitimité démocratique, qui participerait au choix des grandes thématiques de recherche et rendrait compte, auprès des Français, de la manière dont ces choix contribuent au progrès culturel, scientifique, technologique et économique de la Nation.
Des interactions public/privé sources de connaissances et de développement
Lorsque, par ailleurs, des chercheurs dénoncent la captation de financements de recherche par les entreprises privées, via notamment les dispositifs de type CIR, ils visent le mauvais adversaire. Les directeurs de recherche du secteur public ont formé, au fil des décennies, un nombre considérable de docteurs, dans l’objectif de faire progresser leurs propres travaux, et parfois sans grande considération pour ce que leurs doctorants deviendraient face au manque de postes académiques. Nombre de ces docteurs ont ensuite rejoint l’industrie, y apportant des compétences précieuses en recherche fondamentale comme en recherche appliquée. Le CIR doit être pensé dans cet écosystème : il constitue un mécanisme de soutien à la R&D privée qui permet aux entreprises de mobiliser les compétences scientifiques produites, en partie, par le système public de recherche et d’enseignement. De ce point de vue, financer les travaux de R&D des docteurs du privé peut être considéré comme un prolongement naturel de la politique de formation doctorale, d’autant que, souvent, les verrous technologiques identifiés en R&D alimentent les avancées expérimentales et théoriques en recherche plus fondamentale. Notons sur ce point que, via des contrats de prestation ou de collaboration de recherche destinés à lever ces verrous, le crédit d’impôt aide les entreprises à financer les laboratoires académiques partenaires : le mécanisme est gagnant-gagnant.
Selon un rapport de l’Institut des politiques publiques publié en 2019, 1 € de CIR supplémentaire entraîne environ 1 € supplémentaire de R&D privée. Ce résultat ne permet évidemment pas de conclure que chaque euro de CIR produit un euro d’innovation économiquement viable car, si les résultats de la recherche fondamentale ne sont jamais garantis, ceux de la recherche industrielle ne le sont pas davantage : une partie des projets finit dans la « vallée de la mort » de l’innovation, c’est-à-dire quelque part entre l’idée et sa concrétisation en produit ou en technologie commercialisable. Il faut accepter ce risque, et c’est justement l’intérêt du CIR – et de dispositifs similaires comme le CICo (crédit d’impôt en faveur de la recherche collaborative) – que d’inciter à sauter le pas.
Les scientifiques académiques, plutôt que de stigmatiser ainsi le financement partiel des recherches du privé par l’État, feraient donc mieux de dénoncer massivement le gaspillage d’argent public dans le subventionnement de pseudosciences et de pseudomédecines, qui favorise leur développement, y compris à l’université.
Rechercher un cadre serein pour une bonne coopération
François Gerlotto a, à l’inverse, raison de critiquer l’ANR dans sa tribune. L’ANR a l’intérêt et la force d’orienter la recherche vers les thématiques en lien avec les grandes priorités scientifiques et technologiques de notre pays. Mais le principe de financement par appels à projets (AAP) qu’elle met en œuvre a aussi des effets pervers, comme celui de monopoliser le temps et l’énergie des chercheurs du public sur la constitution de dossiers de demande de financement, pour un taux de succès typiquement très faible. Autre travers, le système d’AAP peut pousser des chercheurs, dans des domaines qui s’y prêtent comme les sciences de la santé et de l’environnement, à exagérer certaines problématiques et à affirmer la nécessité de « poursuivre les recherches », parfois sous couvert du principe de précaution, afin de passer sous les fourches caudines des guichets de l’agence. Un financement plus stable, toujours géré par l’ANR en lien avec les instituts mais reposant davantage sur des thématiques de long terme soumises à un contrôle démocratique pour ce qui concerne les ressources engagées, offrirait sans nul doute un cadre plus serein pour réaliser une recherche de qualité sans la survendre. Cela atténuerait peut-être aussi le sentiment de concurrence avec la recherche privée, dont la temporalité est, par nature, différente.
Une recherche bicéphale, une chance pour le pays
Que le privé fasse de la recherche et bénéficie pour cela de subventions n’est donc pas un problème, et l’on a tort de stigmatiser le financement public de la R&D privée, prise pour bouc émissaire face à la déliquescence d’une partie de la recherche publique, dont les causes sont multiples. L’existence d’une recherche bicéphale est, au contraire, l’occasion de créer un continuum scientifique et technologique dans notre pays et de produire une recherche cohérente, depuis les phénomènes fondamentaux jusqu’à leurs applications technologiques et, le cas échéant, leur valorisation économique. Nourrir l’industrie par la science et la science par l’industrie : c’est à cette condition que nous parviendrons à refaire une nation d’ingénieurs et de chercheurs, bénéficiant du soutien de la population, tournée d’un seul front vers l’excellence scientifique et technologique.
Image : salle blanche du Jefferson Lab (États-Unis). Photo Aileen Devlin / Jefferson Lab, via Wikimedia Commons, domaine public.
À lire aussi
- Des parlementaires à l’école des sorciers (Sébastien Point)
- Pourquoi il faut en finir avec la technophobie (Sébastien Point)
- Profitons du transport aérien d’aujourd’hui pour financer l’aviation de demain (Sébastien Point)
- « Thérapies énergétiques : mon livre est un bestiaire à chimères » S. Point (entretien)
- « La recherche ne se porte pas mal en France » François Vazeille (interview)
- Le Web est né en Europe : ce que le CERN apprend aux « innovateurs »