Le blocage par l’administration américaine des derniers modèles d’IA d’Anthropic rappelle comment les États-Unis peuvent, du jour au lendemain, couper l’accès à des biens ou services stratégiques. Une menace contre laquelle certains modèles capitalistiques ou organisationnels permettent de se prémunir, comme le démontrent EY France ou certaines fondations danoises.
Le conflit en Iran vient-il, jusqu’à nouvel ordre du moins, de s’achever qu’une nouvelle guerre ferait déjà rage : celle de l’intelligence artificielle (IA). C’est en effet dans ce registre martial qu’ont choisi de s’exprimer la plupart des responsables politiques français et européens, invités à commenter le blocage, par l’administration américaine, des derniers modèles d’IA (Mythos 5, pour les professionnels et Fable 5, pour les particuliers) de la firme étasunienne Anthropic.
« La guerre de l’IA a déjà commencé », a jugé Gabriel Attal, selon qui « Anthropic est (le) détroit d’Ormuz » des Etats-Unis. L’IA « est déjà un sujet de souveraineté nationale majeur », a quant à lui lancé Jordan Bardella. De son côté, Jean-Luc Mélenchon a rappelé « l’urgence d’être indépendants et souverains », alors qu’Édouard Philippe a invité l’Europe à « se réveiller ». David Lisnard, lui, a affirmé que « cet épisode doit nous alerter, sur le fait que l’Europe est en phase avancée de devenir une colonie numérique. » Pourquoi les dirigeants politiques sonnent-ils ainsi la charge à l’unisson ?
La technologie comme levier de pression géopolitique
Parce que vendredi 12 juin, Washington, invoquant un risque pour la sécurité nationale, a demandé à Anthropic de couper l’accès à ses deux modèles d’IA « à tout ressortissant étranger, à l’intérieur ou à l’extérieur des Etats-Unis ». La requête de l’exécutif américain s’appliquant même aux employés étrangers d’Anthropic, la firme a préféré désactiver purement et simplement tout accès à ses derniers modèles d’IA. En cause selon l’administration de Donald Trump : le risque d’un contournement de certains garde-fous en matière de cybersécurité.
L’affaire aurait pu s’arrêter là, si elle ne révélait – ou plutôt confirmait – de manière éclatante la manière dont les Etats-Unis peuvent s’arroger le droit de couper, comme bon leur semble, l’accès à des services numériques majeurs, utilisés quotidiennement par des millions de particuliers et d’entreprises de par le monde. En d’autres termes, le psychodrame autour d’Anthropic montre comment Donald Trump n’hésite plus à utiliser les mastodontes de la Silicon Valley comme autant de leviers de pression géopolitique.
Non que le tempétueux hôte de la Maison-Blanche en soit à son coup d’essai. A plusieurs reprises depuis sa réélection, Trump a explicitement menacé l’Union européenne (UE) de mesures de rétorsion si celle-ci prenait des décisions allant à l’encontre des intérêts des géants américains de la tech. Il y a moins d’un an, le président américain avait déjà publiquement caressé la perspective d’imposer des « restrictions à l’exportation sur les technologies et les puces électroniques » américaines. Un refrain qui n’a, malheureusement pour les alliés comme les adversaires des Etats-Unis, rien d’une inédite ritournelle.
IA, SWIFT, GPS : quand l’Oncle Sam coupe le robinet
Loin d’être un événement isolé, l’affaire Anthropic témoigne de l’extension à l’IA d’une logique éprouvée : s’il estime qu’une technologie est stratégique, le pays qui la contrôle – bien souvent l’Oncle Sam – peut décider d’en limiter l’accès à des acteurs étrangers. Ainsi les Etats-Unis interdisent ou limitent-ils, depuis 2022, l’exportation vers la Chine de certaines puces Nvidia ou AMD permettant de fabriquer les semi-conducteurs les plus avancés. Objectif affiché : empêcher Pékin d’accéder aux capacités de calcul nécessaires à l’IA de pointe et à certaines applications militaires.
Les Etats-Unis, toujours eux, ont longtemps dégradé la précision du signal civil (« Selective Availability ») du système GPS. Washington conserve d’ailleurs, théoriquement du moins, la capacité de modifier ou de restreindre certains usages dans des contextes de sécurité nationale. C’est l’une des raisons qui ont poussé l’Europe à créer le système Galileo et la Chine à développer son propre système, baptisé BeiDou. Dans un autre registre, plusieurs pays ont exclu certaines grandes banques russes du système bancaire SWIFT après l’invasion, en 2022, de l’Ukraine par la Russie.
Entreprises : comment garantir sa souveraineté ?
Dans le monde globalisé et interconnecté qui est le nôtre, le risque de « coupure » de tel ou tel bien, service ou chaîne d’approvisionnement est omniprésent – la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz, donc d’une partie du pétrole mondial, l’ont suffisamment démontré. Cela ne signifie pas pour autant que les particuliers, États ou entreprises ne disposent pas de moyens de se prémunir efficacement contre de tels risques d’ingérence ou d’interférence. Le système de navigation par satellite Galileo, mis en place par l’Union européenne (UE), répond précisément à la vulnérabilité stratégique que faisait peser une dépendance exclusive au GPS américain.
Globalisées par excellence, les entreprises n’échappent pas, bien entendu, à ces mêmes risques. Pour s’en prémunir, elles peuvent, comme le cabinet d’audit et de conseil EY France, graver leur indépendance dans le marbre de leur statuts : que ce soit par son organisation capitalistique (99,9999% du capital est détenu par des personnes physiques établies en France), son ancrage juridique national ou ses dispositifs de protection des données et de cybersécurité, EY France s’assure ainsi qu’aucun dispositif ne permet à des intérêts étrangers d’exercer une influence sur ses décisions.
L’affaire Anthropic, un avertissement salutaire
Dans le même ordre d’idées, les banques mutualistes françaises sont, de par leur structure capitalistique même, beaucoup moins vulnérables à une prise de contrôle étrangère rapide qu’une société cotée classique. Ce qui est aussi le cas des groupes danois Novo Nordisk ou Carlsberg, qui sont contrôlés par des fondations évitant qu’un acteur étranger en prenne le contrôle via les marchés financiers. L’affaire Anthropic n’a donc pas, nécessairement, vocation à se reproduire à l’avenir ; son retentissement mondial doit, en revanche, faire se poser les bonnes questions aux États et entreprises dépendants excessivement des solutions technologiques américaines.