Médecin urgentiste dans le grand est, nommé Ministre de la Santé en 2022, François Braun nous parle de son expérience au ministère et nous évoque ses solutions pour la santé.
The European Scientist : Pouvez-vous nous présenter votre parcours, d’abord comme médecin urgentiste, puis comme ministre ?
F.B. : J’ai fait mes études de médecine à la faculté de Nancy, avec une première orientation vers la réanimation médicale, puis rapidement vers la médecine d’urgence qui était en pleine création. J’ai passé deux ans au SAMU de Nancy, avant de partir en Meuse comme médecin urgentiste, puis chef de service et chef de pôle urgences à l’hôpital de Verdun jusqu’en 2009.
J’ai ensuite pris la direction du service des urgences et du SMUR à Metz en Moselle, où je suis resté jusqu’à mon arrivée au ministère de la Santé en juillet 2022. J’y suis resté un an et vingt jours.
Parallèlement, j’ai été président de SAMU-Urgences de France pendant une dizaine d’années, j’ai enseigné la médecine de catastrophe et participé à des missions humanitaires (tremblement de terre en Iran, guerre en Bosnie en 1993). C’est une carrière classique dans le développement de la médecine d’urgence.

TES.: Comment êtes-vous arrivé au gouvernement, vous qui n’êtes pas un politique de carrière ?
F.B. : De manière assez fortuite. J’avais eu des contacts avec plusieurs présidents en tant que président de SAMU-Urgences de France. Avec Emmanuel Macron, le premier contact date de la présentation de « Ma santé 2022 ». Pendant le Covid, j’ai été en relation directe avec lui, notamment sur la gestion de la crise.
Fin 2021, son équipe m’a demandé de participer à la rédaction du programme santé. Après les élections, j’ai été chargé d’une mission flash sur les urgences. J’ai remis mon rapport début juin 2022. Élisabeth Borne a validé les 41 propositions. Lors de la présentation en Normandie, le Président m’a rejoint et nous avons discuté. Trois semaines plus tard, j’étais appelé pour entrer au gouvernement.
TES.: Quelle expérience retirez-vous de votre passage au ministère ?
F.B. : C’est une expérience inoubliable et extrêmement riche. En tant que professionnel de santé, on a une vision « monoculaire ». Le ministère m’a apporté une vision plus étatique et administrative. Il faut multiplier les angles de vision pour bien comprendre la santé.
J’ai fait passer plusieurs textes, dont la loi les interruptions accidentelles de grossesse (fausses couches), la création de consultations de prévention aux âges clés, la gratuité des dépistages MST, et surtout la réduction très forte de la rémunération de l’intérim médical. Nous avons également géré la crise des urgences.
TES.: Faut-il être professionnel de santé pour être ministre de la Santé ?
F.B. : Le ministère de la Santé est d’abord un ministère technique. Il est très utile d’avoir à sa tête quelqu’un qui connaît le dossier de l’intérieur. Mais il ne faut pas être seul : il faut être entouré de vrais politiques et d’administrateurs (énarques) pour apprendre le langage et les postures.
Regardez les ministres de la Santé depuis des décennies : très peu viennent de la société civile (Agnès Buzyn, Michel Barzach, Bernard Kouchner, Léon Schwartzenberg, moi…). Il faudrait plus de profils issus du terrain dans les ministères techniques.
TES.: Vous parlez d’une quadruple révolution dans le secteur de la santé. Pouvez-vous la détailler ?
F.B. : Le système de santé n’est pas en « crise » (on sait gérer les crises). Nous sommes face à une mutation profonde avec quatre composantes :
1. Démographique : le papy-boom et l’augmentation des pathologies chroniques, mais aussi la « tectonique des peuples » (flux migratoires liés au climat et aux conflits) qui modifie les pathologies et les cultures de soins.
2. Épidémiologique : explosion des maladies chroniques, retour des infections (résistance aux antibiotiques), pathologies liées au climat et à la pollution, et surtout la dégradation majeure de la santé mentale des jeunes.
3. Technologique : IA, imagerie (l’IA lit parfois mieux les mammographies qu’un radiologue), transformation des métiers.
4. Sociétal : changement du rapport au travail (les nouvelles générations ne veulent plus faire 80 heures), exigence d’immédiateté, meilleure prise en compte de la santé des femmes (qui sont moins bien soignées à pathologie égale).
TES.: Comment faut-il repenser le système ?
F.B. : Il faut arrêter de parler de « production de soins » pour passer à un vrai « système de santé » : prévention primaire, secondaire, tertiaire, médecine prédictive et réhabilitation.
Il faut passer d’une logique d’offre de soins (mettre de l’offre et laisser faire) à une logique de réponse aux besoins de santé de la population : cela favorise la complémentarité plutôt que la concurrence public/privé.
Enfin, il faut répondre aussi aux aspirations des professionnels : les deux tiers des jeunes médecins veulent un exercice salarié ou mixte. Inutile de forcer le modèle libéral traditionnel.
TES.: Quelles innovations en IA retiennent votre attention en tant qu’urgentiste ?
F.B. : Beaucoup : rédaction automatisée de comptes-rendus, lecture de radiographies (fractures, traumatologie), optimisation des plannings, et surtout des outils prédictifs pour les rendez-vous manqués (« lapins ») afin de mieux remplir les créneaux sans surbooking. Nous développons actuellement ce type de projet au CHR de Metz-Thionville. L’IA va transformer profondément notre façon de travailler.
TES.: Quels seraient, selon vous, les chantiers prioritaires pour les prochains candidats à la présidentielle ?
F.B. : Tout ce que nous venons d’évoquer, plus une loi de programmation de santé sur cinq ans (durée du quinquennat). On ne peut plus piloter la santé uniquement avec le PLFSS qui change d’objectifs tous les ans. La santé a besoin de temps long.
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