Le gouvernement français vient de prendre ce qui pourrait sembler une « bonne » décision : subventionner massivement la transition du chauffage au fioul et au gaz vers les pompes à chaleur (PAC). Une mesure éco-logique, sans doute. Mais est-elle économique ? Géostratégique ? Rien n’est moins sûr.
Pourquoi cette décision est-elle problématique ? Parce qu’une fois de plus, après l’exemple des panneaux solaires, elle consiste à transférer l’argent public, à savoir nos impôts, vers les économies asiatiques, tout en nous rendant dépendants d’elles. Pire ! Cette décision, prise dans l’urgence sous le feu de la crise au Moyen-Orient, illustre une nouvelle fois l’incapacité de l’État à anticiper.
Un bon plan ?
Subventionner le transfert de l’énergie de chauffage au gaz ou au fioul vers la pompe à chaleur, qui fonctionne à l’électricité française à 70 % nucléaire (à 3,7 g CO₂/kWh), est une décision qui s’est fait attendre pour une lutte efficace contre le dérèglement climatique. Le simulateur de l’ADEME(1) indique que le chauffage annuel d’une maison de 100 m² a un impact carbone de 3 497 kg CO₂e pour le fioul, 1 784 kg CO₂e (*) pour le gaz, et seulement 121 kg CO₂e pour une pompe à chaleur.
C’est donc a priori une bonne décision éco-logique. C’est aussi a priori une bonne décision sur le plan économique, puisqu’elle réduit d’autant les importations de produits pétroliers. Pourrait-on en rester là ? Comme en entreprise, l’État ferait bien d’analyser toutes les conséquences de ses décisions et de ne pas s’arrêter à l’analyse des avantages.
Une filière française existante, mais fragile
La France dispose bien de fabricants de pompes à chaleur :
Atlantic, groupe français dans les Hauts-de-France, est le leader historique. Il fabrique une partie de ses PAC en France, mais ses modèles sont assemblés avec des composants importés d’Asie, par exemple les compresseurs. La marque française Thermor du groupe Atlantic fabrique en France.
Amzair, à Brest, est une PME 100 % française, spécialisée dans les PAC géothermiques et aérothermiques, mais de taille modeste.
Saunier Duval, du groupe allemand Vaillant, produit en France des pompes à chaleur.
Le problème posé par la décision du gouvernement est structurel. Ces acteurs ne pourront pas tenir la cadence face à une demande explosive. La France et l’Europe ne produisent presque plus les composants clés, comme les compresseurs et les cartes électroniques, laissant le champ libre à la Chine.
La Chine, grande gagnante des subventions françaises
Comme c’est généralement le cas dans de nombreux domaines, la concurrence chinoise est agressive. Les marques chinoises, Midea, Gree, Haier, inondent le marché avec des prix 30 à 50 % inférieurs. La Chine domine déjà 70 % du marché mondial des PAC et vise une part encore plus grande en Europe, avec des usines en Pologne et en Hongrie pour contourner les droits de douane. Les fabricants chinois bénéficient de subventions publiques massives, de coûts bas de main-d’œuvre, et d’une chaîne d’approvisionnement intégrée. Contrairement aux fabricants français, ils produisent eux-mêmes les compresseurs et l’électronique.
On résume la stratégie chinoise par trois idées clés : la domination du marché par une structure industrielle solide et autonome, des prix cassés par un coût du travail faible et un subtil contournement des droits de douanes.
Quelles sont les conséquences ? Puisque les ménages vont évidemment choisir les PAC les moins chères, les subventions publiques françaises vont financer majoritairement des PAC chinoises. En 2025, près de 40 % des PAC installées en France étaient d’origine asiatique, et cette part augmente (2).
Les conséquences de la décision du gouvernement
La filière française de fabrication des PAC n’est pas suffisamment dimensionnée pour encaisser une explosion de la demande après cette décision brutale du gouvernement. Même avec un objectif du gouvernement qui vise à tripler la production française des PAC d’ici 2027, en relocalisant la fabrication des composants clés et en soutenant les usines concernées, le prix d’une PAC française d’environ 15 000€ restera plus cher qu’une PAC chinoise, environ 10 000€. Le coût du travail en France pèse sur toutes les décisions prises par les gouvernements qui se succèdent. Tant qu’on n’aura pas pris le sujet à bras le corps, toutes les décisions prises seront de « mauvaises » décisions.
Pour le chauffage, les ménages n’auront plus à payer le prix volatil du gaz et du fioul. C’est a priori une bonne nouvelle. Néanmoins, ils auront à payer la facture d’électricité induite.
Depuis les années 2000, prônée par la Commission européenne, la libéralisation du marché de l’électricité a progressivement fait augmenter le prix de l’électricité en France, alors qu’il était parmi les plus bas d’Europe, notamment par l’instauration du principe du MERIT ORDER. Reposant sur l’appel des moyens de production par ordre de coût marginal croissant, ce principe entraîne une indexation du prix de l’électricité sur celui du gaz. Depuis la guerre en Ukraine, tout le monde subit l’explosion du prix de l’électricité. Retour à la case départ !
L’Espagne et le Portugal ont négocié avec la Commission européenne la sortie partielle du principe du MERIT ORDER pour la fixation du prix de l’électricité, grâce à un mécanisme dérogatoire appelé « exception ibérique ». Cette dérogation consiste à plafonner le prix du gaz utilisé pour la production d’électricité. La France n’a pas engagé cette négociation ! Sans revoir le principe de calcul du prix de l’électricité, la subvention des pompes à chaleur n’est pas une bonne décision pour les ménages.
Protectionnisme intelligent ?
Par des critères d’éligibilité, l’État peut exiger de faire exclusivement appel à des fabricants français. Pourront-ils tenir la cadence ? Et devant leur prix 1,5 fois plus cher, la mesure risque de favoriser les ménages aisés. Les ménages modestes seront contraints de conserver leur chauffage au fioul et au gaz dont le prix a déjà explosé.
Sans protectionnisme intelligent, une partie significative des milliards d’euros de subventions publiques ira financer l’industrie chinoise, comme c’est déjà le cas pour les panneaux solaires depuis 10 ans, pour laquelle on se rend totalement dépendants.
Stratèges vs Technocrates
Les décisions de l’État sont prises pendant les crises, sans préparation préalable du tissu industriel qui serait à reconstruire, sans remise à plat du coût du travail qui pénalise toutes les décisions qui sont finalement à chaque fois « mauvaises » pour la France et « bonnes » pour la Chine.
Plutôt que de distribuer des chèques énergie et des subventions publiques en jouant le père Noël, l’État devrait se positionner pour créer les conditions structurelles à la souveraineté économique et industrielle de la France par la relocalisation industrielle qui engendrerait un protectionnisme de fait par les consommateurs.
On a besoin d’objectifs structurels avant de se fixer des objectifs opérationnels. On a besoin de stratèges à la tête de la France, pas de technocrates gestionnaires de crises.
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(*) L’unité kg CO₂e (kilogramme d’équivalent dioxyde de carbone) est utilisée pour mesurer l’impact climatique global d’un gaz à effet de serre, en le ramenant à l’effet qu’aurait la même quantité de CO₂ sur le réchauffement climatique. Le « e » dans CO₂e signifie « équivalent ». Chaque gaz à effet de serre (méthane, protoxyde d’azote, etc.) a un pouvoir de réchauffement différent. Le CO₂e permet de les additionner en les convertissant tous en « équivalent CO₂ », afin d’avoir une mesure commune et comparable de leur impact sur le climat. Par exemple, 1 kg de méthane (CH₄) a un pouvoir de réchauffement 28 fois supérieur à celui du CO₂ sur 100 ans. Donc, 1 kg de CH₄ = 28 kg CO₂e.
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