Des quotas légaux de genre imposés aux conseils d’administration des entreprises cotées ont des effets qui dépassent largement le périmètre des marchés financiers. Selon une étude menée par des chercheurs de la Bayes Business School, ces dispositifs contribuent aussi à augmenter le nombre de femmes dirigeant des entreprises privées dans plusieurs pays européens.
Les chercheurs ont analysé les nominations de dirigeants sur une période de vingt ans dans onze pays européens, dont la France, l’Italie, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Ils observent une hausse comprise entre 8 % et 13 % du nombre de femmes nommées à la tête d’entreprises privées dans les pays ayant instauré des quotas obligatoires dans les conseils d’administration des sociétés cotées. Cette conclusion intervient alors que la directive européenne « Women on Boards », qui impose des seuils minimaux de représentation du genre sous-représenté, entre en vigueur en juin.
L’étude repose sur l’idée que la visibilité accrue des femmes dans des fonctions de gouvernance stratégique modifie les perceptions au-delà des entreprises directement concernées par la loi. Dans les secteurs où les entreprises cotées jouent un rôle économique central, cette exposition semble réduire certains biais dans les processus de recrutement des sociétés privées.
Les écarts entre pays sont marqués. Au Royaume-Uni, où les objectifs de féminisation des conseils reposent sur des engagements volontaires, 15,3 % des entreprises privées ont nommé une femme au poste de directrice générale. En France, en Italie et en Allemagne, où des quotas légaux sont en place, ces proportions atteignent respectivement 26,6 %, 23,6 % et 17,1 %.
Pour Francisco Urzua, professeur de finance à Bayes et coauteur de l’étude, l’impact de ces politiques est souvent sous-estimé. « Lorsque ces réformes sont débattues, on suppose qu’elles n’ont que peu d’effet au-delà des conseils d’administration des entreprises cotées », explique-t-il. « Or, notre étude montre que les grandes entreprises privées réagissent aux évolutions observées chez leurs concurrentes cotées. Leurs dirigeants réévaluent leurs pratiques de recrutement et leurs biais potentiels lors de la nomination d’un nouveau PDG. »
L’efficacité des quotas dépend toutefois de leur mise en œuvre. Les effets indirects sont nettement plus visibles dans les pays où les règles sont contraignantes, assorties de délais précis et de sanctions crédibles. « L’effet de diffusion est le plus fort dans les pays dotés de quotas obligatoires et de mécanismes de contrôle rigoureux », souligne Francisco Urzua. « Là où le suivi est faible ou les sanctions peu dissuasives, aucun effet notable n’est observé. »
La nature des nominations joue également un rôle. Selon la professeure Sonia Falconieri, coauteure de l’étude, « l’impact est particulièrement marqué lorsque la femme nommée dispose d’une expérience reconnue et rejoint une entreprise qui occupe une position dominante dans son secteur ».
Malgré ces avancées, les auteurs rappellent que la féminisation des postes de direction reste limitée dans les entreprises cotées elles-mêmes. Les femmes représentent encore environ 8 % des PDG et 15 % des membres des comités exécutifs. Les chercheurs estiment néanmoins que les quotas constituent un levier structurant, capable d’influencer durablement les pratiques de leadership bien au-delà des seules entreprises soumises à l’obligation légale.