Issu du procédé Haber-Bosch en 1908, les engrais de synthèse sont un pilier de l’agriculture moderne. Ils ont permis une augmentation spectaculaire des rendements agricoles ; on estime qu’ils représentent jusqu’à 60 % des avancées dans la production moderne (l’azote minéral seul contribue à environ 40 % des hausses de rendements mondiaux). Toutefois leur production représente un enjeu environnemental, notamment pour la décarbonation de l’agriculture, sujet de nombreuses controverses scientifiques. C’est dans ce cadre que l’ingénieur agronome, Philippe Stoop vient de publier une note pour l’Académie d’agriculture intitulée « Fertilisation azotée et climat : faut-il réviser les lignes directrices du GIEC pour les pays à climat tempéré ? »* Dans un entretien exclusif, il commente ces travaux : Contexte et objectif de ses recherches, critique d’un pseudo consensus contre les engrais de synthèse, plaidoyer pour une expertise collective de l’INRAE… L’académicien creuse les problèmes de politique scientifique.
The European Scientist : Vous venez de publier une note académique sur « Fertilisation azotée et climat ». Pouvez-vous nous expliquer le contexte dans lequel vous avez entrepris ces travaux ? Quelles sont les grandes lignes de votre analyse ?
Philippe Stoop : Je me suis penché sur ce sujet en 2022, quand la société ITK où je travaille a lancé ses premiers projets sur la décarbonation de l’agriculture. En faisant des recherches bibliographiques, j’ai été surpris de constater que beaucoup de publications des années 2010 (basées alors sur les lignes directrices du GIEC de 2006) disaient que les produits bio avaient une empreinte carbone supérieure à celle des aliments produits en mode conventionnel, alors que l’on trouvait le résultat contraire dans la base de données Agribalyse (ADEME-INRAE), qui à l’époque était déjà à sa version 3.1. En creusant la question, je me suis rendu compte que cette inversion était due au changement des lignes directrices du GIEC en 2019. Et en les lisant, je suis tombé de ma chaise en découvrant qu’elles postulaient que pour les régions du monde à climat humide (ce qui englobe la majeure partie de l’Europe), tout engrais minéral avait un facteur d’émission en N2O 2.7 fois supérieur à toute forme d’engrais azoté… alors que ce résultat ne figurait dans aucune des références bibliographiques qui justifiaient ces nouvelles lignes directrices !

En poursuivant les recherches bibliographiques, je suis vite tombé sur les publications néozélandaises, allemandes, britanniques et néerlandaises qui avaient conduit ces pays à abandonner les lignes directrices 2019 du GIEC pour définir des lignes directrices nationales, reconnues par le GIEC… et beaucoup plus proches des lignes directrices de 2006 que de celles de 2019 ! Pour la France, je n’ai trouvé aucune synthèse récente des expérimentations sur les émissions de N2O des sols agricoles. Par contre, deux programmes de recherche des années 2010 (Nogas et Nogas 2) avaient démontré dès 2015 que les lignes directrices de 2006 surestimaient déjà les émissions de N2O des engrais de synthèse. Un modèle français avait même été développé, mais non retenu, et publié de façon incomplète, et les travaux pour des lignes directrices nationales n’avaient pas été repris depuis.
TES. : Vous remettez en cause le consensus sur le fait que les engrais de synthèse sont un désastre écologique. Pouvez-vous expliquer ?
P.S. : Depuis des années, on fait des engrais de synthèse un épouvantail environnemental. L’exemple le plus caricatural est une tribune parue dans le Monde, intitulée en toute sobriété « Notre surconsommation d’engrais azotés est un désastre écologique, social et économique », qui venait en soutien d’un amendement visant déjà à établir une taxe spécifique à ces engrais, déposé en 2021 par Mme Sandrine le Feur, député du Finistère… et agricultrice bio. En fait, comme je l’avais déjà pointé à l’époque, cette diabolisation repose sur un énorme mensonge par omission (1) : à une exception près, tous les méfaits environnementaux qu’on leur reproche sont communs aux engrais organiques, s’ils sont appliqués en excès. Le seul problème propre aux engrais minéraux est la forte empreinte carbone due à leur synthèse, très coûteuse en énergie. Mais même ce sujet devrait être relativisé, comme le montrait le consensus scientifique jusqu’en 2019 : avec les lignes directrices 2006 du GIEC, on trouvait qu’ils permettaient au final de réduire l’empreinte carbone de notre alimentation, malgré les fortes émissions de CO2 liées à leur synthèse. On était donc dans une situation similaire à celle des véhicules électriques, dont la fabrication a une empreinte carbone plus élevée que celle des voitures thermiques, mais qui permettent au bout du compte d’avoir une mobilité moins carbonée. Les lignes directrices GIEC de 2019 ont rompu avec ce consensus, mais on voit que plusieurs pays européens sont déjà revenus à des lignes directrices plus proches de celles de 2006, ce qui devrait reposer la question de la pertinence environnementale d’appliquer le MACF (Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières) aux engrais de synthèse.
TES.: Vous affirmez que « nous sommes encore loin d’une compréhension scientifique parfaite de l’impact climatique des engrais azotés, et que le progrès des connaissances dans ce domaine n’est pas linéaire » Que voulez-vous dire ?
P.S. : Les émissions de N2O des sols agricoles sont très variables d’une année à l’autre. Leur déterminisme est très complexe, et la part de la fertilisation azotée est également difficile à définir : il y a bien sûr un pic d’émission après chaque apport d’engrais, mais également un pic comparable après la récolte, suite à la minéralisation des résidus de la culture. Et les sols agricoles non fertilisés, tout comme ceux des milieux naturels, ont des émissions spontanées de l’ordre de 50% des émissions des parcelles fertilisées. Ce qui est sûr, c’est que les facteurs les plus déterminants sont pédoclimatiques : les sols gorgés d’eau sont beaucoup plus émetteurs, en particulier s’ils sont acides ou très riches en matière organique. Mais ce sont des facteurs sur lesquels les agriculteurs n’ont pas de prise, c’est pourquoi il serait important de savoir quelles sont les formes d’engrais qui émettent le moins. Et sur ce sujet particulièrement complexe, les connaissances scientifiques ne progressent que lentement, avec parfois des reculades : pour ses Lignes Directrices 2019, le GIEC avait fait une synthèse bibliographique qui donnait l’impression de pouvoir faire une distinction claire entre engrais organiques et de synthèse. Mais il apparait maintenant que cette division était trop simpliste, et les pays européens que nous avons cités sont revenus en arrière sur des lignes directrices plus proches de celles de 2006. De même, les USA étaient allés directement à l’objectif le plus ambitieux, le développement d’un modèle dit de Tier3, qui permet de calculer les émissions en n’importe quel endroit, en fonction du contexte pédoclimatique et des pratiques agricoles. Mais ce modèle s’est avéré trop complexe pour être utilisé en pratique, et ils cherchent maintenant à définir plutôt des règles empiriques de niveau 2, comme les pays européens déjà cités. L’évaluation des émissions agricoles de N2O est bien un sujet sur lequel les scientifiques restent humbles… contrairement aux politiques !
TES. : Vous soulignez la remise en question de la ligne directrice adoptée par le GIEC en 2019 par certains pays et vous vous étonnez que la recherche publique française, ne se soit pas saisie du problème. Quelle en est la raison selon vous ?
P.S.: La première question est de savoir qui devrait s’en saisir. L’INRAE est en charge de l’alimentation de la base de données d’ACV (2) Agribalyse, mais sans grand enthousiasme. Quand on en discute avec des chercheurs, on se rend vite compte que beaucoup considèrent le travail sur les ACV comme de la recherche appliquée, compliquée par les ingérences politiques, alors que l’INRAE se positionne plutôt sur la recherche fondamentale. D’ailleurs, comme je le rappelle dans ma Note Académique, il reste très actif sur ce domaine de recherches, mais plutôt avec des travaux visant à une compréhension globale des émissions de N2O, et non à une simple synthèse empirique des données françaises, qui suffirait pour définir des lignes directrices nationales reconnues par le GIEC.
Si on considère le sujet comme de la science appliquée, les ITA (Instituts Techniques Agricoles) pourraient le prendre en charge. D’ailleurs, le projet Nogas2, la tentative la plus avancée dans ce domaine (mais arrêtée en 2015…) était porté par Terres Inovia et le CITEPA, et non l’INRAE. Mais c’est un sujet transverse à toutes les cultures, alors que la plupart des ITA sont structuré par filières, et que le seul ITA transverse, l’ITAB (agriculture biologique) est notoirement hostile aux ACV (3). Et même si les ITA avaient les ressources suffisantes pour mener ces travaux (ce qui n’est pas le cas actuellement), leur proximité avec les agriculteurs les exposerait à des soupçons de partialité de la part des milieux militants.
A ces raisons organisationnelles s’ajoutent aussi probablement des raisons plus politiques. La recherche publique française en général n’est pas très proactive pour s’emparer des sujets qui pourraient écorner l’image positive de l’agriculture bio (ce qui est le cas sur le sujet des ACV, comme sur celui du débat land sharing/land sparing sur la biodiversité (4) ). Et il faut se rappeler que l’INRAE avait donné le ton dès 2013, avec une étude intitulée « Réduire le recours aux engrais minéraux de synthèse, en les utilisant mieux et en valorisant plus les ressources organiques, pour réduire les émissions de N2O » (5), créant d’emblée une distinction entre les engrais qu’il fallait « réduire », et ceux qu’il fallait « valoriser plus».
TES. : Quelles leçons tirez-vous de cet imbroglio ? Quelles sont les conséquences pour notre agriculture ? Faut-il ajouter cela à la liste des facteurs qui contribuent au déclin de notre secteur agricole ?
P.S.: Cette cacophonie des lignes directrices européennes est révélatrice de la confusion dans laquelle se déploient les politiques agroenvironnementales. Le mot de cacophonie est d’ailleurs inadapté, tant le silence médiatique qui couvre ces divergences est épais. Cette confusion est révélatrice de la difficulté à faire coïncider les démarches de la science, qui se remet régulièrement en cause, et de la politique, qui a plus de mal à assumer des erreurs passées et rectifier le tir en conséquence. C’est ainsi que nous mettons en œuvre en 2026 un MACF sur les engrais azotés de synthèse, dont la principale justification scientifique est dans les lignes directrices GIEC 2019, alors que plusieurs grands pays agricoles ont remis en cause leur pertinence depuis plusieurs années. Mais ces divergences montrent aussi que les pesanteurs politiques n’ont pas dans tous les pays de l’Union le même poids qu’en France.
Au-delà du fait que le MACF va ajouter un fardeau supplémentaire pour les agriculteurs européens qui n’en demandaient pas tant, l’attachement de la France aux Lignes Directrices 2019 la conduit à surestimer le bilan carbone de ses productions conventionnelles, par rapport à ses voisins du nord qui ont pourtant un climat plus humide favorable aux émissions de N2O. Il jette également un doute sur la crédibilité de son Label Bas Carbone, qui, quand un agriculteur remplace un engrais minéral par un engrais organique, lui attribue des crédits carbone qui seraient considérés comme fictifs selon les règles allemandes. Il serait donc crucial qu’une synthèse soit enfin faite pour définir des lignes directrices adaptées à la France.
Nous avons vu qu’en France, la tradition bien ancrée des expertises collectives réalisées sur commande gouvernementale n’encourage pas l’auto-saisine de la recherche sur les sujets dérangeant les consensus politiques. Et si, pour une fois, c’étaient les politiques qui en prenaient l’initiative, pour valider ou rectifier leurs certitudes ? Pourquoi le Ministère de l’Agriculture et/ou celui de la Transition écologique ne commanderaient-ils pas une expertise collective à l’INRAE, pour les conseiller sur le choix de lignes directrices françaises ?
https://www.academie-agriculture.fr/publications/notes-academiques/fertilisation-azotee-et-climat-faut-il-reviser-les-lignes-directrices
(1) Engrais azotés : le gros mensonge par omission du Monde | LinkedIn
(2) Analyses de Cycle de Vie
(3) Quand l’agriculture bio veut censurer l’ADEME et l’INRAE et Eco-score des aliments et certification HVE : pourquoi tant de haine ?
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Merci au collègue agronome de nous rappeler, en termes choisis et mesurés, ce que le délire « carbone » peut engendrer comme absurdités.