Agriculteur fraichement retraité, Christian Rousseau est ingénieur AgroParitech. Il a débuté dans l’alimentation animale puis animé un groupe technique de CETA. Installé en 1979 sur une exploitation de grande culture de 110 hectares, dans la Marne, comprenant un hectare de vigne AOC champagne, puis a en 1995, pris la présidence de sa coopérative céréalière et, à l’issue de 4 fusions, est devenu président agriculture du groupe Vivescia en 2011. Ses 2 garçons ont repris l’exploitation, qui se compose de trois SCEA (société civile d’exploitation agricole) totalisant 500 hectares de grandes cultures, 4 ha de vignes et une participation de 50 % dans un méthaniseur agricole. Déficit de la balance commerciale, Mercosur, surtransposition normative, déficit de compétitivité, transition énergétique, robotique agricole et perspectives pour l’agriculture, il a bien voulu répondre à nos questions.
The European Scientist : Pour la première fois depuis 50 ans, le solde de la balance commerciale de l’agriculture française risque d’être déficitaire. Cette année même la viticulture n’a pas réussi à sauver la mise. En 20 ans, la France est passée du 2e au 6e rang mondial des exportateurs.
Christian Rousseau: Rappelons tout d’abord que la balance commerciale agricole, positive (entre 8 et 10 milliards d’euros, principalement composée de vins, spiritueux, céréales, sucre, viande bovine), a commencé à s’inverser à partir de 2010, avec une perte de parts de marché dans l’Union européenne, légèrement compensée par un gain sur pays tiers.
L’excédent commercial se réduit depuis 5 ou 6 ans, tombant à près de zéro et peut-être même négatif en 2025. Pour vous donner un ordre de grandeur, sur 3 tonnes de blé produites en France, il y en a une qui reste en France, une qui part en Europe et une qui va dans les pays tiers. Cette période est révolue. A partir de de 2010, les échanges se sont dégradés. On a perdu des parts de marché sur l’Union européenne, ce qui est tout à fait anormal, et qui doit nous questionner.

TES . : Comment expliquer ce déclin ? Quelles sont les principales causes selon vous ? Faut-il incriminer le Mercosur ?
CR. : Selon moi, l’accord du Mercosur comme facteur de la crise, sans vouloir minimiser son impact, est un bouc émissaire. C’est le « grand accusé » de la crise agricole actuelle, je le vois plutôt comme la « face émergée d’un iceberg » cachant un mal plus profond. On exagère l’impact de l’importation accrue de viande bovine (passant de 200 000 à 300 000 tonnes, soit environ « un steak par personne et par an »)… Certes, il existe une concurrence déloyale sur certains produits, notamment l’éthanol de canne brésilien, qui concurrence l’éthanol de betterave français, mais le secteur des vins peut espérer en tirer quelqu’avantage.
A côté de cela, on oublie que l’agriculture française et européenne paient les efforts de guerre en Ukraine, étant obligée d’importer des produits ukrainiens sans droits de douane (comme 100 000 tonnes de sucre, des œufs, viande de volaille et bovine), ce qui représente une concurrence déloyale en raison des contraintes réglementaires différentes. Un autre concurrent de taille est la Russie. L’embargo sur la Russie en 2012, décidé après l’attaque de la Crimée, a eu pour effet indirect, d’inciter les Russes à produire, transformant la Russie en un des grands exportateurs de blé mondial (passant d’une production de 20 millions de tonnes à 80-90 millions de tonnes).
Pour revenir sur le Mercosur, la ministre de l’Agriculture annonce que les contrôles aux frontières suffiraient à stopper les produits non conformes importés dans le cadre de l’accord du Mercosur, or, une faible partie des produits est contrôlée et le transit par des ports comme Rotterdam via d’autres pays de la communauté, rend un contrôle généralisé impossible;
Il faut rappeler que l’Union européenne a été créée pour favoriser le libre-échange et que la PAC de 1992 a permis une augmentation des exportations vers les pays tiers, ce qui a été une « grande bouffée d’oxygène » pour l’agriculture. L’Union européenne a cependant opéré des dérives qui ont été mal négociées en France.
TES . : On entend souvent dire que les agriculteurs français sont victimes de la sur transposition des lois. De quoi s’agit-il ? En tant qu’exploitant agricole, êtes-vous impacté ?
CR. : On parle de surtransposition pour signifier que la France introduit des réglementations supplémentaires par rapport aux normes européennes, ce qui ajoute des contraintes à la production agricole et nuit à notre compétitivité.
Un exemple connu est celui de l’insecticide néonicotinoide « acétamipride », autorisé dans presque tous les autres pays européens pour l’enrobage des graines de betteraves, pour lutter contre le fléau de la jaunisse. La France a décidé de l’interdire. A l’inverse, la Belgique, vient de ratifier son autorisation sans condition, illustrant la dérive économique liée au principe de précaution.
La France pénalise ses agriculteurs en retirant du marché des produits phytosanitaires, pour lesquels nous n’avons pas de solution alternative alors que les pays voisins les conservent. Prenez l’exemple de la cerise, dont la production est devenue impossible en France à cause de la drosophile (un insecte qui la pique), et qui est désormais importée de Turquie et d’autres pays, où elle a été traitée avec des produits interdits en France.
Ajoutez à cela le stress généré par les contrôles administratifs inopinés, par exemple, un contrôle de la DDT en pleine période de travaux pour vérifier les critères de conditionnalité (BAE 7), ce qui représente une surcharge de travail et la crainte de ne pas être en conformité, et le risque d’etre sanctionné par un retard de paiement ou une réduction des aides de la PAC.
TES. : Quelles sont les causes structurelles de la crise qui expliquent le déficit de compétitivité ?
CR. : Le déficit de compétitivité est dû à plusieurs facteurs, notamment des coûts de main-d’œuvre parmi les plus élevés d’Europe, affectant particulièrement l’agriculture spécialisée comme la viticulture. Le coût des vendanges en Champagne a plus que doublé en 15 ans. La réduction des charges salariales pour les travailleurs occasionnels, acquise sous un gouvernement a été annulée par le suivant, ce qui est un « vrai problème » pour les travaux manuels temporaires de récolte.
Pour vous donner un autre exemple, la politique encourageant l’installation de jeunes agriculteurs sur de « structures trop petites », les voue à l’échec car cela ne permet pas d’amortir le matériel ou de négocier efficacement les prix. Les exploitations doivent s’agrandir pour être compétitives, ce qui est inexorable étant donné la diminution rapide du nombre d’agriculteurs. L’abandon du Salon International de la Machine Agricole (SIMA) à Paris, contrairement à l’Agritechnica en Allemagne (où les structures sont beaucoup plus grandes), indique, selon moi, une lassitude des constructeurs à l’égard de l’agriculture française qui n’est plus à la bonne échelle.
Le Grenelle de l’Environnement de 2007, avec l’objectif arbitraire de 50 % de pesticides en moins, a marqué le début d’une crise en réduisant la productivité agricole. A cela s’ajoute l’instauration de taxes et de réglementations supplémentaires, telles que la Redevance pour Pollution Diffuse (RPD) sur les produits phytosanitaires, qui, par exemple, double le prix de certains produits et qui n’est pas payée au même niveau par les agriculteurs espagnols, belges ou allemands , créant une distorsion supplémentaire de concurrence.
La restriction de l’accès à l’eau pour l’irrigation, imposée par la pression écolo relève plus d’une volonté d’imposer la décroissance que de résultats scientifiques.
Enfin, la relation compliquée avec certains pays d’Afrique, fait que tout ça mis bout à bout, nous avons perdu des marchés internationaux, notamment l’Algérie qui était l’un des principaux clients de la France en blé. La France ne vend plus de blé à l’Algérie, qui est désormais fournie par les Russes et les Ukrainiens, exacerbant la perte de compétitivité française. Le coût de production du blé en France est deux fois plus élevé que celui de l’Ukraine.
Ce déficit de compétitivité serait problématique si l’Ukraine venait à intégrer l’UE. Car l’agriculture ukrainienne est dotée de très grandes structures (la surface d’une parcelle est la taille d’une grande exploitation française) et de terres de très bonne qualité. Les producteurs céréaliers français seraient confrontés à une concurrence dramatique. La combinaison de ces difficultés rend le métier peu attrayant pour les jeunes. En Champagne, des enfants issus d’exploitations de grande taille (300 ha et plus) ne reprennent plus la ferme familiale, c’est un phénomène nouveau et inquiétant.
TES.: La production d’énergie sur les exploitations agricoles a le vent en poupe. Pouvez-vous nous expliquer ce phénomène ? Quels sont les grands piliers de ce secteur ? La France a-t-elle une carte à jouer ?
Le secteur agricole cherche des solutions pour compenser la baisse des revenus des cultures traditionnelles, ce qui mène au développement de solutions de production d’énergie telle que l’agrivoltaïsme, les biocarburants, la méthanisation par exemple. Dans notre exploitation nous avons investi avec voisins, une unité de méthanisation en injection, qui garantit un prix de vente du gaz pendant 15 ans et produit des digestats riches en azote, phosphore et potassium, remplaçant une partie des engrais et augmentant l’autonomie. Cette initiative répond également au besoin de la France de produire une énergie renouvelable issue de biomasse. Pour exemple, la France vise une production de 140 Twh de biométhane à l’horizon 2050, soit 10 fois la production actuelle.
On peut prendre l’exemple de l’agrivoltaïsme également, défini comme la double production d’énergie solaire et de cultures ou d’élevage sur la même parcelle, le photovoltaïque au sol étant généralement rejeté, car il contribue à artificialiser les terres. Il existe une synergie possible, notamment dans les vignobles du sud-est, où les panneaux orientables peuvent créer des ombrières pour protéger les vignes des fortes chaleurs Il existe un débat sur l’opportunité de mettre des panneaux photovoltaïques sur les champs, mais l’agriculture est le principal transformateur d’énergie lumineuse par la photosynthèse des cultures et peut jouer un rôle majeur dans le bouquet énergétique.
L’agriculture participe à la production de biocarburants (à partir de colza, blé, betterave) même si les rendements ne sont pas extraordinaires. L’aviation civile est un gros consommateur de produits fossiles et aura besoin de carburants liquides de synthèse pour décarboner ses transports. La biomasse végétale peut être transformée en carburant de synthèse pour l’aviation civile par des procédés de recombinaison des molécules issues du végétal (les e-fuel)
La France pourrait produire environ 160 TWH d’énergie verte à partir de biomasse d’ici 2050 (méthanisation, pyrolyse, biocarburant), mais au-delà, il y aurait un risque de concurrence entre l’alimentaire et le non-alimentaire. Les surfaces agricoles sont le principal moyen de fournir cette biomasse, la forêt étant peu exploitable pour diverses raisons. Les grands énergéticiens s’intéressent de près au secteur agricole pour verdir leur production. L’agriculture a un avenir multi-énergétique, avec, de l’électrique, du biogaz des biocarburants et peut-être de l’hydrogène.
TES.: On n’entend pas beaucoup parler de robotique agricole, c’est pourtant un sujet qui pourrait totalement révolutionner l’avenir de nos campagnes ?
La robotique et l’intelligence artificielle sont en train de faire évoluer l’agriculture. Les gros tracteurs actuels (jusqu’à 500 chevaux) compactent le sol, tandis que la robotisation pourrait permettre l’utilisation de machines plus légères, avec moins de compactage et moins d’énergie. La robotisation pourrait permettre de travailler avec des outils « maître-esclave » (un opérateur pilotant plusieurs robots de 100 chevaux). Cependant, la réglementation française exige la présence d’un opérateur humain pour surveiller le robot, ce qui limite son développement aux très grandes exploitations et aux travaux autonomes loin des routes. Le déplacement des outils robotisés sur les routes est également un obstacle, nécessitant des remorques pour le transport et donc de grandes parcelles. Une autre voie semble se profiler avec les tracteurs autonomes. Les grands constructeurs ont déjà des prototypes qui attendent que le marché s’ouvre
L’IA est déjà présente sur les exploitations ; par exemple, une application téléphonique développée par une start-up peut analyser des échantillons de grains de céréales par simple photographie. L’application peut identifier la variété, le taux de mélange, le poids spécifique, le taux de protéine et l’humidité, à la portée d’une exploitation agricole. L’agriculture, travaillant avec le vivant, est un terrain fertile pour le développement de l’intelligence artificielle.
TES.: L’agriculture française est-elle à la croisée des chemins entre le choix d’une modernisation pleinement assumée et le souhait de certains de réduire nos agriculteurs à de simples jardiniers de l’environnement. Comment voyez-vous l’avenir ? Y-a-t-il une réflexion stratégique au sommet de l’Etat ?
L’« excès d’écologisme » est en train de « pourrir » notre agriculture, mais il y aura un retour de balancier. La voie du « bon sens »implique plus d’intensification de la production grace à des doubles cultures comme en Amérique du sud. Des voies plus « utopiques » sont souvent mises en avant, où l’on suggère de ne produire que pour la consommation locale. L’agriculture évoluera vers une multifonctionnalité, avec de grandes fermes de plus en plus compétitives fournissant des marchés de filière (comme le malt, les céréales pour l’alimentation animale, et les pommes de terre pour les frites) et d’autres exploitations plus spécialisées dans le maraîchage, la viticulture ou l’arboriculture. L’idée d’un retour à une agriculture « de grand-papa » ou une idée de production limitée « juste pour nous », me rappelle la pénurie d’après-guerre que me racontait mon grand-père et qui a donné naissance à un plan de relance . L’agriculture de demain sera « bas carbone » et devra prêter attention à sa consommation d’ingrédients fossiles. Elle jouera un rôle déterminant dans la production de biomasse à faible impact GES pour le bouquet énergétique, l’alimentation, l’entretien de ses sols et du paysage, un service qui, selon certains, ne devrait pas être gratuit.
Ajoutons qu’aucune civilisation n’a survécu à la mort de ses sols ». Il faut améliorer la qualité des sols, un garant de la santé des populations (voir à ce sujet le programme one Health). L’amélioration du bilan carbone et de la qualité des sols ne sont pas antinomiques, car l’entretien des sols nécessite d’incorporer du carbone (humus). Cela est réalisé en produisant un maximum de biomasse, dont une partie retourne au sol (pailles, racines, résidus de culture, etc.), participant ainsi à l’activité biologique des sols et au rôle de décarbonation en stockant le carbone atmosphérique.
L’agriculture est une arme importante pour notre pays, ce qui m’interroge sur la pertinence de nommer un ministère de la « souveraineté alimentaire » dans un pays exportateur comme l’était la France. Par contre, la «souveraineté énergétique » devrait être un des atouts de notre agriculture.
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