Cette semaine avaient lieu au Sénat les premières assises de la Lutte contre le Déclin agricole. Lors de cette rencontre, organisée à l’initiative du Sénateur Laurent Duplomb, des experts se sont penchés sur les causes du décrochage agricole français et en ont analysé les causes. L’élu LR de Haute-Loire qui est également exploitant agricole revient sur les explications de ce phénomène. Il s’interroge sur les raisons de ce déficit de la balance commerciale française sur l’agriculture, alors même que l’Europe réussit une performance. Une analyse qui lui permet de justifier la nouvelle mouture de sa loi qui avait été repoussée par le Conseil Constitutionnel.
The European Scientist : Lundi avait lieu au Sénat les assises de la lutte contre le déclin agricole. Quel était l’enjeu de cet événement ?
Laurent Duplomb : Tout d’abord il s’agit de faire prendre conscience : il y a plus qu’un déclin. Je l’avais déjà annoncé en 2018 et la réactualisation du rapport démontre l’exactitude de mes prévisions et même pire : pour la première fois depuis 50 ans, la balance commerciale agroalimentaire française dévisse et devient déficitaire.
Mais le plus important étant que ce n’est pas l’Europe qui dévisse. C’est la France seule qui fait exactement l’inverse.
L’Europe, quant à elle, se porte bien, avec 50 milliards d’excédents, elle devient le deuxième territoire mondial le plus exportateur et le plus excédentaire sur la balance commerciale derrière le Brésil qui est à 125 milliards.
Alors que l’Europe était déficitaire, et la France excédentaire il y a quelques années, c’est maintenant l’inverse. De 12 milliards d’excédent, elle passe à un déficit de 500 millions. Si on enlève les vins et spiritueux, le déficit réel alimentaire est de moins 13 milliards.
Les Français pour se nourrir globalement, dépensent 13 milliards d’euros pour arriver à équilibrer ces achats. Dans un pays agricole qui est, je vous le rappelle le pays en Europe, non seulement le plus puissant depuis des décennies, mais surtout le plus grand en termes de surface cultivable.
TES.: Pourquoi, selon vous, la France est l’homme malade de l’Europe ?
LD.: Il faut se demander pourquoi quand la France dévisse a moins 500 millions d’euros de déficit à fin novembre 2025, un pays comme l’Espagne qui, il y a 20 ans était dans un déficit structurel se retrouve aujourd’hui avec un excédent de plus de 18 milliards d’euros. 18,5 milliards d’écart entre la France et l’Espagne alors que la France a 18 % de plus de surface que l’Espagne, un pays partiellement semi-désertique.
Pourquoi sommes-nous devenu le plus mauvais élève de la classe et le boulet de l’Europe, perçu par les autres pays comme ceux qui tirent le système vers le bas ?
Notons au passage que l’agriculture n’est pas seule à afficher de mauvais résultats : déficit public à 5 %, dépassement de l’endettement sur le PIB, déclassement français au sein du concert financier des pays européens. Hélas, nous manquons de courage pour faire le travail nécessaire et stopper cette hémorragie : regardez la réforme des retraites qui a été avortée.
Par renoncement successif, nous avons laissé filer le coût horaire du travail. Sur le marché de la pomme, par exemple, la Pologne est notre premier concurrent. Le tarif horaire polonais est 12 fois moins cher que le tarif horaire français, il ne faut pas s’étonner qu’on ait un écart de compétitivité entre la pomme polonaise et la pomme française.
A cela s’ajoute notre capacité normative (notre addiction à la sur-transposition) qui vient se greffer sur un climat très anxiogène. Comme durant l’obscurantisme du Moyen-Âge nous cherchons à protéger la population par une multitude de règles, de normes, d’interdits, d’entraves, de contraintes. Ce sont les fondamentaux de notre déclin.
Enfin, nous rêvons toujours d’être une superpuissance. Mais qui va nous écouter si nous sommes incapables de montrer nous-mêmes l’exemple ? Bien au contraire, nous nous asseyons sur les règles (par exemple nous ne respectons pas le déficit européen)
Si vous marquez un but depuis les tribunes, je ne crois pas que vos collègues de l’équipe d’en face vont trouver ça normal ….parce que ça ne correspond pas aux règles. Eh bien c’est ça le problème de la France, elle croit pouvoir continuer d’inciter les gens et les autres pays européens à écouter ce qu’elle dit.
Les autres pays, eux, ont compris que s’ils nous suivaient, c’était le déclin assuré. Quand nous perdons 12 milliards d’excédent sur la balance commerciale, et quand le territoire européen prend 50 milliards d’excédents, une partie de ces 12 milliards se retrouve dans les 50…. Ils sont produits par des allemands, des italiens, des espagnols ou autres pour créer de la valeur dans leur pays qui favorise la valeur générale de l’Europe.
Prenons l’exemple de l’administration royale belge qui dernièrement a changé sa vision sur l’utilisation de l’acétamipride concernant la betterave en pulvérisation et en foliaire. Alors qu’elle exigeait une dérogation renouvelable année après année. A la fin de l’année 2025, ils ont donné une autorisation définitive de l’acétamipride, c’est-à-dire que les producteurs de betteraves n’auront plus besoin d’avoir une dérogation annuelle. Ils ont aujourd’hui une autorisation qui les mène jusqu’à la fin de l’autorisation européenne qui est 2033. En France nous avons des débats hyper enflammés, irrationnels sur la santé, sur les abeilles…
En Belgique, le législateur a envoyé un signal vis-à-vis des producteurs de betteraves belges. Pendant ce temps les sucreries ferment en France (déjà 6 ont mis la clé sous la porte) tout cela participe à l’appauvrissement général du pays.
TES.: Comme l’ont montré les intervenants de ces premières assises, le déclin a plusieurs formes et n’est pas seulement économique. Que pensez-vous de ces autres formes de déclin ?
LD.: Ce déclin est organisé par une forme de pensée particulière qui trouve sa source dans l’écologisme, sorte de religion qui se déverse dans les médias et s’incarne dans l’écologie punitive. Selon celle-ci, tout acte de production est perçu comme une agression contre l’environnement.
On en est à un point tel qu’après avoir demandé l’indépendance des agences sanitaires, ce sont les mêmes qui refusent de les écouter quand les résultats ne leur conviennent pas. C’est le cas avec l’EFSA sur l’acétamipride.
Et quand la science n’est pas de leur côté, ils activent alors le dogme de l’anticapitalisme sachant qu’il y a une certaine forme de porosité entre l’écologisme vert et l’anticapitalisme rouge. Ça se voit dans les votes à l’Assemblée nationale.
Ces gens poussent une forme d’encadrement de la pensée : « si vous faites ça, vous allez toucher à l’environnement, si vous touchez à l’environnement, c’est la fin du monde .» La planète risque de disparaître et quand ce n’est pas la planète, c’est la santé, quand ce n’est pas la santé, c’est le comportement, quand ce n’est pas le comportement, c’est tous les défauts de l’homme et ainsi de suite. Tout y passe.
Et quand vous argumentez sur la nécessité de produire pour vivre, on vous répond : « Mais l’économie, on n’en n’a pas spécialement besoin de pour vivre ». Une idée qui a progressé aujourd’hui comme l’encre sur le papier buvard, lors de ces 30 dernières années.
On trouve trois causes à l’origine de cela : le principe de précaution inscrit dans la constitution qui régit désormais la quasi-totalité de nos actions, le Grenelle de l’environnement et la charte de l’environnement. Tous ces principes corsètent nos vies et le Conseil Constitutionnel doit faire avec comme l’a montré l’exemple de l’acétamipride.
Des agriculteurs sont venus témoigner de leurs difficultés, comme notamment le président de la filière noisette qui est menacée de disparition par l’interdiction de l’acétamipride. Est-ce l’une des raisons pour laquelle vous avez déposé une nouvelle proposition de loi ?
LD.: Si j’ai dû déposer une nouvelle proposition de loi, c’est parce qu’en fait le problème n’était pas réglé. La décision du Conseil Constitutionnel de censurer l’article 2 ne règle pas le problème évident du désarroi et de l’injustice qui est faite aux producteurs de plusieurs cultures. Parce que au-delà de loi écrite avec cinq autres sénateurs qui reprend uniquement les filières qui ont été citées par l’INRAe, il y en a d’autres.
Aujourd’hui ce sont la betterave, la noisette, la pomme et la cerise qui sont impactés. Les producteurs de cerises français sont en voie de disparition et le prix de la cerise française est trois fois supérieur à celui de la cerise que l’on importe de Turquie.
N’ayant pas trouvé la réponse aux problèmes de ces filières, on a essayé d’écrire, le plus scolairement possible, un texte qui réponde aux critères des clauses de la réponse du Conseil Constitutionnel dans la conclusion de censure.
Mais d’autres filières demain se manifesteront parce qu’elles sont dans la même situation: l’asperge, l’endive, le kiwi, les nectarines.
On estimait en 2025 dans l’article que nous avions écrit pour autoriser à titre dérogatoire l’acétamipride et les deux molécules associées, qu’il y avait entre 12 et 13 filières concernées par ces impasses techniques et cette difficulté croissante de pouvoir lutter contre les ravageurs. Celles que l’on a oubliées (entre huit et neuf), elles reviendront à la charge. Sinon il faudra apprendre à se passer de toutes ces filières en France.
C’est l’hypocrisie à la française : comment peut-on se dire « je vais manger quand même ce même fruit, ce même légume, mais qui viendra de l’étranger avec exactement les moyens de production et les molécules que j’ai voulu interdire…Ôtez de mes yeux ces méthodes. » Heureusement il semble que les gens commencent à prendre conscience de ces choses.
TES.: Pétition de scientifiques et de citoyens, regroupement trans-partisan des politiques, titres alarmistes…, la société française était dressée contre votre premier projet de loi. Comment allez-vous résister à la pression cette fois ?
LD.: J’ai résisté à la pression la première fois ! J’aurais pu retirer le texte, ce que je n’ai pas fait. J’ai été jusqu’au bout malgré ces pressions et ce déchaînement médiatique. Je vous rappelle les résultats de la commission mixte paritaire du mois de juin : elle a été adoptée à 10 voix contre quatre. Les conclusions de cette commission mixte paritaire ont été votées par 70 % des sénateurs et 60 % des députés. C’est un résultat plus qu’honorable.
À l’Assemblée nationale, je crois que c’est 92 voix d’écart, il y a peu de textes qui passent avec 92 voix d’écart surtout quand ils sont aussi clivants et aussi importants.
Fort de cela, on ne doit pas douter, il faut continuer. Et ce malgré les intimidations, les lettres anonymes, les articles dans les médias, les commentaires assassins des uns ou des autres, et particulièrement de LFI et des écologistes. J’en ai pris mon parti. Et je pense même que c’est ça le sens de la bataille.
Si on se dit que la réalité de nos maux c’est l’idéologie qui passe à travers deux prismes de l’écologisme et de l’anticapitalisme… Moi qui suis un homme de droite, je dois m’ériger contre ça.
C’est ce que je fais. Je ne peux pas accepter qu’on nous force à la pensée unique. Parce que c’est ce que l’on est en train de faire en France.
TES.: Chimiophobie, Animalisme, Décroissantisme …. Tous ces mots renforcent un peu plus chaque jour l’agri-bashing et touchent toutes les filières du monde agricole. Comment sortir de cette spirale infernale et redonner ses lettres de noblesse au monde agricole ?
LD.: Au cours des 30 dernières années, l’écologisme et l’anticapitalisme nous ont imposé leur logique et sont allés jusqu’à inventer un vocabulaire qui est rentré dans la pensée des gens. Je vous donne deux exemples. Commençons par les Méga bassines. L’expression originelle, c’est « retenue de substitution ». Dans la langue française on se substitue à quelque chose qui existait. Qu’est-ce qu’on faisait avant ? Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Avant ces retenues, l’agriculteur pompait directement dans la ressource, soit une rivière, soit une nappe phréatique en plein mois de juillet, en plein mois d’août. La substitution à ce système-là, c’est de créer une retenue de plusieurs millions de mètres cubes ou de milliers de mètres cubes, parce que tout simplement plus c’est grand, plus ça fait baisser les charges et moins c’est coûteux en terme d’investissement. Donc, il créé avec d’autres cette retenue pour arrêter de pomper au mois de juillet au mois d’août et pour pomper à un moment où tout le monde est d’accord pour dire que on a trop d’eau ou du moins on est largement au-dessus des niveaux d’étiage, et prendre de l’eau à ce moment-là, c’est moins impactant pour l’environnement.
C’est ce que font tous les Français lorsqu’ils ont une maison d’habitation et la possibilité de capter et de récupérer l’eau de pluie dans un tonneau, ce afin de pouvoir l’utiliser quand il n’y en a pas pour arroser leur jardin. Hélas le langage de l’écologisme parle de méga bassine.
Deuxième point, l’élevage industriel. A titre personnel, je me vois catalogué comme un « agrobusinessman » qui serait à la tête d’un élevage industriel. Mon exploitation est dans la moyenne française, 70 bêtes, 70 bovins par exploitant. Un nombre ridicule comparé au modèle qu’on importe à travers le CETA du Canada, ou le Mercosur du Brésil. Dans ces pays, ce sont des modèles de plus de dizaines de milliers d’animaux par exploitation. Et on nous explique que l’élevage français est industriel. Pourtant, c’est le seul élevage qui est resté autant familial. Et c’est une insulte pour les agriculteurs parce que la réalité de tout cela, c’est que ça arrive encore à fonctionner en France. La réalité économique de tout ça, c’est un investissement génération après génération de sept euros pour générer un euro de chiffre d’affaires. Dans quel système capitaliste voyez-vous que l’on investit sept euros pour avoir un euro de chiffre d’affaires ? Aucune place. Au contraire, ce modèle devrait plaire aux LFistes et aux écologistes.
TES.: Un observatoire du déclin c’est bien mais ça ne fait sens que si c’est pour redonner un avenir à l’agriculture française. D’après-vous que faut-il faire ?
LD.: Ce que nous sommes en train de faire au travers de la loi d’orientation agricole en supprimant 30 fois le mot agroécologie… une fumisterie. On n’en parle dans aucun pays européen. On ne parle d’agroécologie, d’une façon dogmatique qu’en France.
Il faut travailler sur l’augmentation du revenu des agriculteurs. Entre 2010 et 2024, là où les Européens autres que la France ont vu leurs revenus augmenter de 77 %. Les Français n’ont vu leurs revenus augmenter que de 15%.
Vous pouvez augmenter votre revenu quand il y a moins de règles, moins de quotas, parce qu’on vous aide à investir et donc vous pouvez devenir un tout petit peu plus équilibré économiquement.
Lorsque l’on vous crée une multitude de règles qui font que pour produire ça coûte plus cher, par définition ça joue sur le revenu. Et qu’aujourd’hui toutes ces surtranspositions, elles ont un chiffre.
Quand on dit que les normes en Europe en moyenne, c’est un demi point de PIB. Quand l’Espagne est à 0,3 points, quand l’Italie est à 0,8 points, quand l’Allemagne est à 0,17 points de PIB, la France est à 4 points de PIB.
Tous les jours cela pèse sur l’activité économique, comme un boulet qu’on traîne sans cesse, qui nous empêche de suivre les autres. Donc c’est cela qu’il faut modifier pour retrouver les vraies lettres de noblesse de l’agriculture.
TES.: Parlons Europe pour finir… Pensez-vous que l’allégement très limité de la réglementation européenne sur les NGT (nouvelles techniques génomiques) qui sera probablement, au vu du vote intervenu à la commission ENVI(ronnement), adopté en mars prochain par le Parlement européen, au bout de six ans d’une très longue procédure, sera suffisant pour que les agricultures française et européenne puissent bénéficier pleinement des innovations que peuvent générer ces biotechnologies du XXIè siècle ?
LD.: Tout élément qui revient sur cette volonté dogmatique de supprimer tout moyen de progrès et qui va à l’envers de ce que souhaite l’écologie punitive (limiter les intrants, les OGM, les NGT), va, selon moi, dans le bon sens. Et si enfin on arrive à sortir de cet obscurantisme qui nous tétanise et qui fait qu’aujourd’hui cette minorité terrorise la majorité et l’empêche de prendre des décisions qui vont dans le sens d’une forme de progrès alors tant mieux. Le problème c’est que la bataille a déjà commencé et que tous les continents qui ont déjà mis en place des OGM et des NGT ont pris de l’avance … va-t-on rattraper ce retard ? Avec toutes ces règles rien n’est moins sûr. Mais si on ne commence pas un jour par autoriser, on n’a aucun espoir de rattraper le retard ou être au même niveau que les autres. Donc commençons et allons-y.
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