L’agriculture et l’agro-industrie sont deux sujets essentiels de politique scientifique ; en tant que tels ils ont toute leur place sur un site comme The European Scientist, comme le prouve cette interview de Christiane Lambert. L’ancienne présidente de la FNSEA, aujourd’hui à la tête de la FICT, a bien voulu nous accorder de son précieux temps pour un entretien exclusif : après un bref retour sur sa carrière impressionnante, elle aborde sans langue de bois des sujets clés tels que l’avenir inquiétant de la France agricole, la souveraineté alimentaire au sein de l’UE, la consommation de viande, le Nutri-Score et l’agri-bashing. Une parole libre et informée, car comme elle aime à le rappeler : « Je défends la liberté d’expression tout comme je défends la liberté de consommer de gens éduqués et informés. »
The European Scientist : Agricultrice éleveuse de porc, puis syndicaliste à la tête de la FNSEA, et aujourd’hui à la tête de la FICT, votre parcours est impressionnant. Pouvez-vous revenir sur les grands moments de votre carrière ?
Christiane Lambert : Pour comprendre mes 40 ans d’engagement pour le monde agricole, il faut remonter à mon enfance. J’ai toujours voulu être agricultrice. Dès huit ans, j’ai travaillé avec mes parents sur la ferme familiale (élevage laitier et porcin). J’ai ensuite poursuivi des études agricoles (bac et brevet de technicien supérieur), grâce au soutien de mes parents. À l’école d’agriculture, j’ai bénéficié d’un enseignement de qualité, alliant pédagogie et ouverture d’esprit. Mon engagement a commencé tôt : déléguée de classe, capitaine d’équipe de handball, et inspirée par mes parents militants à la JAC.
J’ai toujours saisi les responsabilités offertes, d’abord aux JA du Cantal, puis comme présidente du CNJA. Mon premier combat portait sur la bataille de l’installation et l’enjeu du renouvellement des générations après que l’installation avait chuté de 40 %, suite à la réforme de la PAC de 1992. En 1995, nous avons obtenu la « Charte nationale pour l’installation ».
Ensuite, j’ai promu une agriculture raisonnée, respectueuse de l’environnement au sein du Forum de l’Agriculture Raisonnée et Respectueuse de l’Environnement (FARRE) de 1999 à 2004. Éleveuse de porcs, je répondais aux critiques sur nos impacts : avec les FARRE, nous avons prouvé qu’on pouvait concilier production efficace, performance économique et environnementale, via la certification de nos exploitations et un dispositif qualification environnementale des exploitations.
Appelée à la FNSEA par Jean-Michel Lemétayer en 2005, j’ai intégré le bureau comme vice-présidente chargée de l’environnement et de la chaîne alimentaire. Nous raisonnions en filière, de la production à la satisfaction client. Pour répondre aux enjeux de changement climatique, de transition écologique, énergétique, de décarbonation… des éléments de progrès souvent ignorés des médias. J’ai aussi piloté la formation continue des agriculteurs comme Présidente de VIVEA, le fonds de formation continu des agriculteurs, un enjeu pour s’adapter aux évolutions et progresser.
Élue à la tête de la FNSEA en 2017, j’ai voulu renouer avec un public de plus en plus distant des réalités agricoles. La crise Covid et la guerre en Ukraine ont recentré les priorités sur l’agriculture ; j’ai beaucoup œuvré pour propulser la souveraineté alimentaire au cœur du débat. En mai 2020, avec mon équipe, nous avons rédigé le premier manifeste pour une souveraineté durable et solidaire, intégrée aux règles européennes et mondiales.
J’ai prolongé cet élan comme présidente du COPA, syndicat agricole européen, de 2020 à 2024. Lors de la réforme PAC et du Green Deal, j’ai combattu l’idéologie verte imposée à Bruxelles, défendant la compétitivité durable pour éviter une « Europe d’herbivores » dans « un monde carnivore ». Les transitions écologiques doivent préserver la production, pour éviter à nos concitoyens inflation, pénuries et importations massives.
Aujourd’hui à la tête de la FICT, je poursuis avec conviction ces combats pour l’agriculture et l’alimentation.
TES. : Baisse drastique du nombre d’agriculteurs, ainsi que de leurs revenus, déficit annoncé de la balance commerciale…. Comment se porte la France agricole selon vous ?
`C.L. : La démographie française pose un défi majeur au renouvellement des exploitants. Or pour renouveler il faut attirer les jeunes, c’est-à-dire qu’il faut améliorer l’attractivité du métier. Des conditions de travail modernes et des revenus en lien avec le risque d’entrepreneur agricole. Mais surtout la reconnaissance des agriculteurs par la société. Notre agriculture, diversifiée et moderne, a énormément progressé en termes de productivité et de durabilité. Pourtant, elle est souvent la cible de militants radicaux aux objectifs décroissants, ce qui mine le moral et freine la transmission familiale.
Pilier de l’économie nationale, l’agriculture affichait un excédent commercial de 14 milliards de francs à l’époque de ma présidence au CNJA, encore 5,2 milliards d’euros en 2015. En 2025, nous risquons le déficit car en 2024 une météo défavorable et impasses techniques pour les traitements phytosanitaires ont affecté gravement les rendements céréaliers et viticoles, nos premiers postes d’export. Sensibilisé au sujet, le sénateur Duplomb en 2019 avait rendu un rapport très lucide et il a eu le courage de proposer une loi pour redonner des moyens de production aux exploitants.
Parmi les autres sujets d’inquiétude on trouve la décapitalisation du cheptel bovin, avec 1 million de vaches perdues en sept ans. La France, pays d’élevage aux atouts incomparables (herbages, maïs, savoir-faire génétique), manque cruellement de visibilité à long terme et de reconnaissance sociétale pour ses éleveurs.
Même tendance pour la filière porcine : la production s’érode ; 36 % dépend d’agriculteurs de plus de 55 ans, partant à la retraite d’ici 10 ans. L’attractivité repose sur l’économie ; la surtransposition des normes environnementales imposée par l’administration sous pression des ONG nuit à la modernisation indispensable. Nous l’avions dénoncé avec Xavier Beulin dès 2010, plaidant pour harmoniser les règles ICPE aux standards européens.
À Bruxelles, le commissaire en charge du Green Deal, Frans Timmermans a instrumentalisé le cas néerlandais des nitrates pour imposer le Green Deal et Farm to Fork, une surenchère verte qui ignore les réalités européennes. Pensant « laver plus blanc que blanc », l’UE a perdu des parts de marché au profit de concurrents, handicapant aussi l’industrie de transformation par des normes et des prix de matières premières élevés. Contester cela n’est pas anti-environnemental : c’est défendre la souveraineté alimentaire européenne indispensable face aux guerres commerciales des USA et de la Chine.
En 2023 / 2024, la conjoncture s’est améliorée pour l’élevage (bovin, porcin, volaille) en raison d’une consommation soutenue. Mais cela reste fragile. Les élections et la guerre en Ukraine ont forcé Bruxelles à un virage face au réel. Inflation alimentaire oblige, l’agenda décroissant recule, nos recommandations sont enfin entendues, et une simplification des lois se profile.
TES. Au niveau européen, la souveraineté alimentaire est enfin reconnue, comme la souveraineté énergétique et de défense.
C.L. : Beaucoup ont longtemps considéré qu’on n’aurait jamais de pénurie ; ce sont les mêmes qui voient le monde comme un grand supermarché où l’on va chercher les produits les moins chers là où ils se trouvent. Puis sont venues la Covid, la guerre en Ukraine et le changement climatique.
Durant la Covid on a pris conscience du caractère essentiel de l’alimentation et de l’agriculture. On a dit aux agriculteurs « vous êtes essentiels et on a besoin de vous ». La chaîne alimentaire a tenu grâce à la PAC et à l’organisation des filières.
Avec l’attaque de l’Ukraine, c’est Poutine qui décide d’accaparer le blé l’Ukrainien pour disposer avec la Russie de 30 % du commerce de blé mondial. C’est stratégique. Je citerais alors De Gaulle : « un pays qui ne peut pas nourrir son peuple ne saurait être une grande nation ».
La canicule et les incendies dramatiques au Canada font s’effondrer la production de blé dur mondiale. La sécheresse dramatique en Espagne en 2022, qui impacte la production d’olives et d’oranges. Et la production Agricole apparaît très vulnérable.
Covid, guerre, climat : En l’espace de trois ans, l’alimentation mondiale est apparue essentielle, stratégique et vulnérable, méritant davantage de considérations que des politiques de décroissance.
En France sous la pression des GMS l’inflation alimentaire a été durant des décennies la moitié de l’inflation générale. On mange de mieux en mieux pour de moins en moins cher.
Les changements de société (disponibilité, repas pris à l’extérieur, besoin de préparation) font que les gens achètent du service. De fait, la part de la matière première agricole se réduit dans l’alimentation des Français. On assiste à une perte de repère. Les agriculteurs produisent des matières premières qui sont ensuite raffinées, purifiées, sélectionnées, pour finir dans des produits transformés. Paradoxalement, les Français font un procès à ces derniers, mais ils achètent des donuts, des chips et des carottes râpées !
Il faut mieux informer car les gens sont persuadés qu’ils mangent mal alors que, comme le dit le Professeur Legrand, on a une alimentation qui n’a jamais été aussi sûre, saine et riche. Encore faut-il savoir bien manger.
TES. : Le Haut-Conseil de la santé publique (HCSP) a publié ses recommandations en vue du futur programme, prévu pour la période de 2025 à 2030. Il propose de revoir à la baisse les seuils de consommation conseillés pour l’ensemble des viandes telles que la charcuterie ou la viande rouge. Que pensez-vous de cette mesure ?
C.L. : C’est une mauvaise réponse sur un vrai sujet de préoccupation. Oui, les problèmes de changement climatique, d’obésité, d’environnements sont réels. Mais imposer une réduction de la consommation de viande est sacrificiel pour rien.
Qui peut croire que manger moins de viande en France sauvera la planète et réduira l’obésité ?
Sur l’aspect environnemental, on constate que l’élevage herbivore rend des services irremplaçables comme l’entretien d’espaces ouverts, prairies, des sous-bois, des montagnes…. Seuls les herbivores grâce à leur symbiose avec un microbiote particulier sont capables de transformer de l’herbe très pauvre en protéines en viande ou en lait, produits à haute valeur biologique pour les humains.
Le pastoralisme est très favorable pour la biodiversité, car il enrichit les sols en matière organique et conserve des paysages ouverts qui sont favorables aux oiseaux.
En France, la moitié de la surface agricole est en prairie. Si l’élevage disparaît, ces espaces seront envahis par des espèces invasives. Ce sera la friche, l’ensauvagement et le feu !
Parlons de l’enjeu nutritionnel maintenant. Aujourd’hui de plus en plus de chercheurs en nutrition nous alertent sur les régimes sans viande : Frédéric Leroy, le professeur Legrand, Dr Tounian… Ces chercheurs et médecins défendent les régimes carnés en particulier pour la santé à long terme des enfants et des adolescents (besoins en fer héminique, en zinc, en acides aminés essentiels) ; pour les personnes âgées candidates à la sarcopénie (diminution de la masse musculaire) ; pour les jeunes femmes (25% présentent une carence en fer héminique). Les alternatives végétales ne permettent pas de satisfaire les besoins en ces nutriments indispensables.
Derrière tout cela enfin, se trouve un combat idéologique. Je me suis battue contre l’influence de certains think tanks et même de l’université de Wageningen, qui défendent l’idéologie « qu’il faut réduire l’élevage et la consommation de viande. »
Oui il y a de la surconsommation, mais la question c’est « comment en consommer moins, mais mieux », alors que l’objectif de certains est de stigmatiser l’élevage et la production de viande.
La consommation de viande est devenue un sujet politique qui est traité de façon polémique et malsaine par des politiques et des ONG écologistes très influentes. (Voir le débat pour l’inscription d’un repas végétarien à la cantine) …
Il est préférable de le ramener à l’aspect nutritionnel, et de plaisir. Et là aussi, on veut nous chaperonner.
Je défends la liberté d’expression tout comme je défends la liberté de consommer de gens éduqués et informés.
TES. : Pour la mettre en pratique, les rapporteurs proposent d’interdire les communications commerciales et ventes promotionnelles, pour tous les produits D ou E. On parle également de taxer ceux-ci. Pensez-vous que cela aura un effet ? Avez-vous un avis sur le Nutri-Score ?
C.L. : La création du « Nutri-Score » a reposé sur le volontariat pour les entreprises. Nous sommes opposés à utiliser cette information indicative mais imparfaite pour construire des interdictions ou des taxes.
La nouvelle version du Nutri-Score est discutable. Et la façon dont il est pensé pour intégrer des éléments environnementaux dans une évaluation nutritionnelle l’est tout autant. Le nouvel algorithme est très stigmatisant pour certains produits animaux. Il ne reconnaît pas les vertus des protéines, du fer héminique, des acides aminés s’ils sont contenus dans des produits animaux ! Le Nutri-Score a une approche négative et stigmatisante de certains ingrédients au lieu de valoriser la diversité des repas. Nous considérons donc que le Nutri-Score n’est pas satisfaisant car il défavorise injustement les produits animaux.
Et d’ailleurs, au niveau européen, il n’est adopté que par six pays sur 27. L’Italie, un autre pays de gastronomie, s’est battue contre et l’a fait savoir, mais d’autres pays s’y opposent : l’Allemagne ou les pays du sud de l’Europe…
Même le député Richard Ramos a reconnu récemment que le secteur de la charcuterie avait « fait des efforts et diminué les nitrites ». La version 2 du Nutri-Score passe sous silence tous les efforts réalisés par le secteur de la charcuterie et reconnus par l’Anses et l’Inrae à travers leur rapport Oqali. Un rapport paru en juin souligne l’existence d’un tiercé gagnant. « -4, – 5, – 6. » Moins 4 % de sel ; moins 5 % d’acides gras saturés ; et moins 6 % de gras. Et plus de 1 % de protéines
Il y a plus de 50 ans les charcutiers et salaisonniers français ont bâti le Code des Usages, qui est devenu leur “Bible des charcutiers ». Ils ont travaillé pour répondre aux attentes des consommateurs, tout en garantissant la sécurité sanitaire de tous leurs produits.
Les études de l’IFIP ont défini les conditions dans lesquelles il était possible de réduire les taux de sel et de nitrite, mais ont fixé des seuils en dessous desquels il devenait dangereux de descendre. Les professionnels font tout pour conserver cet équilibre.
TES. : Les agriculteurs subissent quotidiennement l’agribashing. Dans le secteur de l’élevage, la pression des abolitionnistes est de plus en plus forte. Comment faire pour retrouver un débat équilibré et sans idéologie ?
C.L. : L’agribashing se manifeste à chaque nouvelle loi. Cela aboutit à hystériser les débats et à radicaliser des militants qui s’introduisent en élevage ou dégradent des outils de production. Les critiques permanentes de notre alimentation sont navrantes, alors qu’elle est considérée comme la plus sûre au monde et enviée par de nombreux pays.
C’est démoralisant pour un certain nombre d’agriculteurs qui se lèvent chaque matin pour nourrir le pays. Donc je veux vraiment me battre pour faire reconnaître les savoir-faire et les progrès qui ont été réalisés pour la qualité et la durabilité de nos filières alimentaires.
Il faut mettre en avant les savoir-faire traditionnels de chacun de nos terroirs. Ces traditions représentent une fierté et une ressource économique pour nombre de territoires. Le jambon de Bayonne, le Kintoa, le jambon d’Auvergne, les spécialités sont très nombreuses… La carte de France de la charcuterie est exceptionnelle. Il faut parler également d’innovations.
Le secteur de la charcuterie, ce sont plus de 400 entreprises en France, 9,8 Mrds de CA, dont 10 % à l’export et 32 000 salariés,
Certains vantent les alternatives végétales ; mais la réalité économique permet d’objectiver les chiffres : 19 à 20 millions d’euros de chiffre d’affaires pour ces alternatives, contre 9,8 milliards pour la charcuterie et plus de 143 milliards pour la viande. Un marché confidentiel sur lequel les augmentations de 10% à 15% ne représentent qu’un segment très réduit. Tout cela pour vous dire que, malgré l’idéologie et l’agri-bashing, le jour n’est pas encore venu de tirer le rideau sur la consommation de viande et sur l’élevage agricole, qui sont ancrés dans la culture et le patrimoine français, synonyme de plaisir, de convivialité et d’alimentation équilibrée.