Alors que le débat s’anime tandis que certains élus veulent récupérer le cancer pour en faire une cause politique, voici un livre qui sort à point pour amener sa pierre au débat. « Peur du cancer, peur de la radioactivité », tel est le titre du livre de Jean-Philippe Vuillez. En liant ces deux thématiques, l’expert revient sur les deux sujets cardinaux qui ont ponctué sa carrière. Celui qui fut professeur d’Université et praticien hospitalier de médecine nucléaire au CHU de Grenoble et mena des recherches de cancérologie dispose du recul nécessaire pour vulgariser des sujets complexes et tenter de s’adresser au grand public. Ancien président de la Société Française de Médecine Nucléaire, il tient à coeur de démontrer les paradoxes de nombreuses croyances qui émaillent ces sujets dans les médias, notamment celui de la relation linéaire sans seuil.
The European Scientist : Vous publiez « Peur du cancer, peur de la radioactivité ». A qui s’adresse cet ouvrage ? Avoir lié ces deux sujets est-il en lien avec votre expertise et votre expérience professionnelle ?
Jean-Philippe Vuillez : Cet ouvrage s’adresse à tous. J’ai cherché à écrire un texte accessible, quitte à parfois simplifier ou m’aider d’analogies, mais en restant rigoureux sur le plan scientifique et en proposant des références permettant d’approfondir le sujet. Mais le livre n’est pas réservé à des spécialistes, il cherche le plus large public possible. Il s’adresse à tous ceux qui souhaitent comprendre pourquoi la radioactivité fait si peur, en particulier parce qu’elle donnerait des cancers.
En effet, et je réponds à la question du lien entre les deux sujets, …la radioactivité en dehors des graves accidents conduisant à des effets déterministes aigus, mais qui sont exceptionnels, n’a pas d’effets visibles…Ce qui fait peur, c’est la notion que la radioactivité, insidieusement, conduit à l’apparition de cancers.…Or, cela peut être vrai, mais en réalité le risque est très surestimé, et s’avère in fine un motif erroné de rejeter la radioactivité et ce qui va avec – en particulier, l’énergie nucléaire – pour d’autres raisons, y compris politiques. J’ai donc essayé de partir de la cancérogenèse et de situer le rôle, c’est-à-dire la contribution réelle des rayonnements ionisants, et donc de la radioactivité dans l’environnement, dans ce processus d’apparition des cancers. Il ne s’agit pas de le nier, mais de le relativiser.
Ce qui me permet de proposer cette approche, est effectivement le fruit de mon expertise fondée sur mon expérience professionnelle, puisque en tant que médecin nucléaire, j’ai été durant quatre décennies confronté à une spécialité où l’on injecte aux patients des médicaments radioactifs : de facto, cela conduit à s’interroger sur les effets d’une contamination radioactive de l’organisme.

TES. : Multiplicité des facteurs, rôle de l’âge, importance des mécanismes de défense…Vous insistez sur la complexité de la cancérogenèse. Pourquoi c’est important à vos yeux ? Pourquoi dites-vous qu’il faut relativiser ?
JPV.: Ce qui m’a motivé et qui a déclenché l’écriture de cet ouvrage, a été la prise de conscience que trop souvent on pose la question sous la forme « tel agent (chimique, physique, viral, nutritionnel…) est-il cancérigène ? ». Or, une telle question est très artificielle et peu réaliste car l’organisme n’est jamais soumis à un seul agent, mais à des centaines voire des milliers. Par ailleurs on sait que l’apparition d’un cancer est d’origine multifactorielle, et résulte de l’action combinée d’un très grand nombre d’agents. Dès lors, il semble indispensable de raisonner sur l’ensemble des agents possibles et, sans nier le rôle potentiel de chacun, de situer ce rôle dans l’ensemble, afin de relativiser et hiérarchiser les risques attachés à chaque facteur. J’ai donc voulu replacer le rôle des rayonnements ionisants dans le paysage global de la survenue des cancers. C’est ce qu’il faut comprendre par « relativiser ». Pour prendre une analogie, lorsque vous soumettez votre voiture au contrôle technique, on va évaluer pour vous laisser rouler avec l’état des freins, de la direction, de la carrosserie, des pneumatiques, et pourquoi pas des sièges, du circuit de climatisation, de l’éclairage… mais on comprend bien que si tous ces éléments peuvent contribuer au risque d’accident, certains sont essentiels et d’autres secondaires, on ne peut pas leur donner à tous le même poids ! Et certains ont un poids si insignifiant qu’on n’en tient aucun compte, on ne vous refusera pas le contrôle technique parce que votre carrosserie est rayée !
TES. : Vous consacrez la moitié de l’ouvrage au cas particulier des faibles doses de rayonnement ionisant. Pouvez-vous nous rappeler ce dont il s’agit ? Pourquoi c’est important ?
JPV.: Comme je l’ai dit, l’objectif était de replacer le rôle des rayonnements ionisants dans la cancérogenèse étudiée en globalité. Or la première chose à dire est de rappeler l’importance essentielle de la dose de rayonnements, autrement dit de la quantité en jeu, de rayonnements ou, plus particulièrement par rapport au livre, de la quantité de radioactivité en présence qui génère ces rayonnements, soit par exposition externe, soit par contamination interne de l’organisme. Et là il faut être clair : de grandes quantités sont dangereuses et peuvent même être mortelles, alors que des quantités plus faibles ne donneront pas d’effet immédiat visibles, mais peuvent, on le sait, augmenter la fréquence des cancers. Cependant, on reste dans des quantités rarement rencontrées, qui correspondent en fait à des situations accidentelles.
Le débat porte en réalité sur les faibles et très faibles quantités, celles que nous rencontrons tous les jours, et à propos desquelles on commet une double erreur, laquelle explique la peur largement infondée que ressent le public vis-à-vis de la radioactivité : la première erreur est de penser que les effets aux faibles doses sont les mêmes qu’aux fortes doses, la seconde, découlant de la première, que ces effets sont linéaires et proportionnels à la dose. Ce qui conduit à penser que des doses faibles, très faibles, et même très, très, très faibles, sont malgré tout cancérigènes. Ce qui est erroné. Il faut donc relativiser et dédramatiser.
TES. : Votre raisonnement s’appuie donc sur le fait que nous rencontrons de la radioactivité en permanence, pouvez-vous préciser ?
JPV.: Bien sûr. Nous vivons dans un environnement radioactif et irradiant, et ce depuis la nuit des remps, en raison de l’exposition aux rayonnements cosmiques, qui nous parviennent atténués par l’atmosphère mais n’en sont pas moins présents, de la radioactivité naturelle présente dans le sol, les matériaux, et aussi les aliments. Il faut rappeler que même le corps humain contient de la radioactivité, en particulier sous forme de potassium 40.
Or l’organisme est parfaitement adapté à cette exposition aux rayonnements d’origine naturelle, et la grande question est de savoir si, lorsqu’on en rajoute un peu (on pense, par exemple, à la peur des déchets radioactifs), cela, tout en n’étant pas naturel donc, si l’on veut, « pas normal », c’est forcément dangereux ou si, au contraire, il existe une plage entre l’innocuité des doses naturelles et la dangerosité des fortes doses, pour laquelle il n’y a pas d’augmentation significative du risque de cancer. La dose d’origine naturelle en France est de l’ordre de 3 à 5 millisievert par an. Lorsqu’une activité industrielle est susceptible d’augmenter cette dose de 10 microsievert par an, ce qui équivaut à un jour supplémentaire d’irradiation naturelle (comme lors d’une année bissextile !), cela n’a aucun impact sur la santé ! Pourtant, cela pose souvent un problème d’acceptabilité par le public.
TES. : Vous critiquez la thèse de la « Relation linéaire sans seuil ». Pouvez-vous nous expliquer cette notion ? Pourquoi est-elle trompeuse ?
JPV.: Comme je l’ai déjà évoqué, cette fameuse « RLSS » correspond au postulat non démontré que le risque de cancer augmente proportionnellement à la dose et ce, dès une dose additionnelle (par rapport à la dose d’origine naturelle) de zéro ! Cela a du sens pour la radioprotection, notamment des travailleurs ; en revanche en termes de santé publique c’est un non-sens, mais qui entretient la peur. Pourtant ; la différence entre faibles et fortes doses est évidente dans bien des domaines, par exemple celui des médicaments. On sait bien qu’un médicament qui soigne votre maladie utilisé avec la posologie adéquate, peut s’avérer dangereux voire mortel en cas de surdosage, cela a été rappelé dans une campagne d’information à propos du paracétamol, par exemple.
TES. : Selon vous c’est la mauvaise compréhension de ces sujets qui est à l’origine de nombreuses peurs. Pouvez-vous nous expliquer ?
JPV.: En effet, le sujet de la radioactivité est particulier car il regroupe nombre de raisons d’entretenir une peur infondée, et la méconnaissance des données scientifiques n’en est qu’un aspect. La peur de la radioactivité est tout d’abord une séquelle traumatique des bombes d’Hiroshima et Nagasaki. Avant cela, la radioactivité avait beaucoup moins mauvaise presse, et même pouvait être présentée sous un jour très positif. Ensuite, la radioactivité est indétectable, n’a pas d’odeur, on ne la ressent pas, elle est invisible, donc elle est sournoise et cela contribue à la peur, car on craint davantage ce qu’on ne voit pas. Ensuite, sa dangerosité supposée n’est contrebalancée par aucun avantage, aucun plaisir ni aucun bénéfice, contrairement à d’autres agents cancérigènes comme le tabac, les aliments hypertransformés, l’exposition aux UV…
Cependant, il est clair que l’on se laisse d’autant plus emporter par la peur de la radioactivité que l’on manque des éléments d’appréhension de la façon dont elle est, ou n’est pas, susceptible de conduire à des cancers, et aussi des éléments de compréhension de comment les cancers apparaissent. J’espère que l’ouvrage pourra au moins aider à améliorer un peu cet aspect du problème.
TES. : Pour terminer, voyez vous un lien entre votre ouvrage et les polémiques récentes sur l’instrumentalisation des cancers à des fins politiques, comme dénoncé notamment par le Dr Jérôme Barrière ? »
JPV. : On peut effectivement faire le rapprochement, car la problématique que j’évoque dans l’ouvrage à propos d’un agent physique, la radioactivité, est très similaire à celle que posent les agents chimiques et environnementaux en général. A savoir que réfléchir à l’aspect quantitatif, c’est à dire la dose ou la concentration, afin de relativiser le risque, n’est pas nier en bloc toute dangerosité de telle ou telle molécule. Je crois que l’aspect commun, c’est cette façon de brandir la menace du cancer, afin d’attiser la peur, à des fins politiques pour décrédibiliser tel ou tel secteur industriel par exemple, en mettant en avant une dangerosité intrinsèque de tel ou tel produit, sans discuter des quantités en jeu. Or cela change tout, et l’omettre est une démarche anti-scientifique, avec des objectifs discutables. C’est comme cela que je comprends la tribune de Jérôme Barrière, et cela correspond bien à ce que j’essaye de montrer pour la radioactivité »
Jean-Philippe Vuillez, peur du cancer, peur de la radioactivité, EDP sciences, 2026
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