Avec la guerre en Ukraine, puis aujourd’hui la guerre en Iran, le prix du gaz est manifestement « volatile », c’est le moins qu’on puisse dire, et son approvisionnement, aléatoire, au gré des tensions mondiales. Sur le plan européen, si nous réalisions une transition éco-logique – dont l’objectif serait de réduire notre dépendance aux énergies d’origine pétrolière –, cela ne poserait pas de problème. Mais en réalité, sur la base de la transition énergétique allemande, appelée Energiewende, la transition dictée par la Commission européenne a fait du gaz LA solution pour sortir du nucléaire, une énergie dite « de transition ». En période de dérèglement climatique, non seulement cette transition s’est trompée d’objectif éco-logique, mais elle a fragilisé durablement nos économies et, par voie de conséquence, le budget énergétique des citoyens.
Faisons un bref historique pour nous rappeler des décisions prises par l’Europe et déclinées dans les pays européens. Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient, afin de ne surtout pas reproduire les mêmes erreurs.
La transition énergétique française : un héritage nucléaire
Dans le domaine de l’électricité française, la transition énergétique a été réalisée à la fin du XXe siècle. Entre 1978 et 1999, 58 réacteurs REP du même type ont été construits, à une cadence de 2,7 réacteurs démarrés par an. De fait, le mix nucléaire et hydraulique français avait remplacé les centrales au gaz et au charbon. Dès 1989, Michel Rocard, Premier ministre de l’époque, écrivait ceci dans un rapport sur les gaz à effet de serre, je cite :
« L’essentiel des gains de CO₂ rendus possibles par la substitution du nucléaire aux combustibles fossiles est aujourd’hui acquis pour notre pays. » Traduire « aujourd’hui » en 1989 ! Et « nos exportations actuelles d’électricité réduisent les émissions de CO₂ de nos voisins ». À noter que c’est toujours le cas en 2025, puisqu’avec 92,4 TWh d’exportation nette d’électricité, EDF inonde toujours l’Europe de son électricité très bas carbone. (1)
Les décisions successives : vers une dépendance accrue au gaz
À partir du quinquennat de François Hollande et dans un contexte de dérèglement climatique, la sortie du nucléaire – pourtant très bas carbone (3,7 g CO₂/kWh) – était un objectif affiché par les gouvernements successifs. Voici les décisions clés :
- 2012 : Arrêt programmé de Fessenheim, inscrit dans le programme de François Hollande pour intégrer les voix des écologistes à l’élection présidentielle de 2012.
- 8 avril 2017 : 15 jours avant le premier tour des présidentielles de 2017 et à la fin du quinquennat de François Hollande, signature du décret portant l’abrogation de l’autorisation d’exploiter la centrale de Fessenheim, sur décision de Ségolène Royal, alors ministre chargée de l’Énergie.
- 17 août 2015 : Plafonnement à 50 % de la production nucléaire dans le mix énergétique français d’ici 2025, inscrit dans la loi de transition énergétique pour la croissance verte (LTECV), adoptée le sous l’impulsion de Ségolène Royal.
- 21 janvier 2019 : début de la construction de la centrale au gaz de Landivisiau par une filiale de TotalÉnergies, mise en service le 31 mars 2022, avec des subventions publiques de 40 millions d’euros par an pendant 20 ans (soit 800 millions d’euros au total de subventions publiques pour une énergie carbonée).
- 30 avril 2019 : sous le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, vote de la loi n° 1908 visant à l’arrêt de 12 réacteurs en plus des deux de Fessenheim, sous l’impulsion d’Édouard Philippe (Premier ministre) et de François de Rugy (ministre de la Transition écologique).
- 19 février 2020 : signature du décret de fermeture de Fessenheim par Édouard Philippe et Élisabeth Borne, publié au Journal officiel avec une entrée en vigueur le 22 février 2020 pour le réacteur n° 1 et le 30 juin 2020 pour le réacteur n° 2.
- Mars 2020 : diffusion par le ministère de l’écologie d’un rapport sur la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) précisant (page 120/192) :
« Malgré le développement volontariste des énergies renouvelables entrepris par le Gouvernement, et du fait de la faible maturité des solutions de stockage à court terme, la France serait contrainte de construire jusqu’à une vingtaine de nouvelles centrales à gaz dans les sept prochaines années pour assurer la sécurité d’approvisionnement lors des pointes de consommation, conduisant à une augmentation forte et durable de nos émissions de gaz à effet de serre. »
Cette estimation est la conséquence directe du plafonnement à 50 % de la production d’électricité d’origine nucléaire.
- 23 Novembre 2022 : En totale collusion avec les ministres VERTS au gouvernement français, Patrick Pouyanné, PDG de TOTAL Énergie, vantait les mérites du gaz dans la production électrique lors de son audition sous serment au cours de l’enquête parlementaire sur la perte de notre souveraineté énergétique. Je cite :
« On va bien sûr introduire de plus en plus d’énergies renouvelables mais intermittentes. Et, le nucléaire en France, est une base d’électricité, mais il n’est pas flexible. Vous ne pouvez pas piloter une centrale nucléaire vers le haut et vers le bas, aussi facilement. Alors qu’une centrale au gaz, ça se pilote. »
Cette déclaration ne reflète pas la réalité. Grâce à son mode spécifique de pilotage dit « gris » des grappes de commandes, le parc nucléaire français est le seul au monde à réaliser une manœuvrabilité accrue permettant jusqu’à deux variations de charge de grande amplitude par jour, vers le haut et le bas, 100%-30%-100%. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer la production journalière des 56 réacteurs en exploitation, sans production de gaz. Autrement dit, l’intermittence des énergies renouvelables est totalement compensable par le parc nucléaire sans production des centrales au gaz. Néanmoins, l’introduction des énergies renouvelables aléatoirement intermittentes et surtout la priorité de production qui leur est donnée sans aucune logique industrielle imposent des variations de charge incessantes que la garantie d’équilibre entre la consommation et la production n’a jamais entraînée depuis le début du parc nucléaire. Les ENRi étant financées par subventions publiques et plus carbonées que le parc nucléaire amorti, quelle est la plus-value éco-nomique et éco-logique ?
Collaboration avec l’idéologie anti-nucléaire allemande
D’où vient cette succession de décisions des gouvernements successifs français ? Elle provient de leur adhésion à l’idéologie antinucléaire allemande, dont voici le déploiement récent.
- 2011 : en s’appuyant sur une forte tradition antinucléaire et sous la pression des partis VERTS allemands après l’accident de Fukushima, Angela Merkel a décidé la sortie définitive de l’Allemagne du nucléaire d’ici 2022.
- 2011 : inauguration du gazoduc Nord Stream 1 reliant directement la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique.
- 2022 : arrêt des livraisons de gaz de Gazprom à l’Allemagne, officiellement à cause de fuites puis à cause d’un sabotage qui a endommagé définitivement le Nord Stream 1 ainsi que le Nord Stream 2 alors en construction qui visait à augmenter la dépendance au gaz russe de l’Allemagne.
- 15 avril 2023 : arrêt définitif du nucléaire en Allemagne, avec la fermeture des trois dernières centrales encore en fonctionnement.
- 2025 : sous la coalition dirigée par Olaf Scholz, le gouvernement allemand déclare la nécessité de construire de nouvelles centrales à gaz (10 GW) pour assurer la transition énergétique et sortir progressivement du charbon.
Bilan d’une transition ratée
Comment résumer cette succession de décisions ? Même avec un déploiement volontariste des énergies renouvelables en France et en Allemagne, qui dispose de 3,8 fois plus de capacité installée qu’en France, quand on arrête le nucléaire :
- On devient dépendant du gaz et donc de son approvisionnement et évidemment de la volatilité de son prix au gré des crises géopolitiques.
- On carbone notre électricité : 418 g CO₂/kWh pour le gaz (selon l’ADEME), soit 100 fois plus que le nucléaire français (3,7 g CO₂/kWh).
Stocks stratégiques de gaz : une sécurité limitée
Les stocks stratégiques de gaz en France couvrent 3 mois de consommation hivernale. Au regard du volume représenté par le gaz, il est difficile de faire mieux. A contrario, puisque le rapport masse d’uranium par rapport à l’énergie produite est très faible, les réserves d’uranium permettent 4 ans de fonctionnement du parc nucléaire (avec 2 ans d’uranium naturel et 2 ans d’uranium enrichi), sans compter le stock de plutonium pour le combustible MOX.
Le rôle de la Commission européenne : un déséquilibre organisé ?
Parallèlement à cette dépendance au gaz induite par les politiques européennes VERTES, il faut aussi analyser les décisions de la Commission européenne, influencées par les gouvernements allemands. Leur objectif ? Rétablir l’équilibre du prix de l’électricité entre la France et l’Allemagne, afin d’éviter de pénaliser l’industrie allemande. Sur l’ensemble de l’année 2025, le déséquilibre persiste en faveur de la France, avec un prix moyen de l’électricité (0,195 €/kWh TTC) inférieur à la moyenne européenne et deux fois moins élevé que celui de l’Allemagne (0,38 €/kWh TTC, le plus cher d’Europe) (2).
Chronologie des décisions européennes sur le MERIT ORDER
- 1996 : libéralisation du marché intérieur de l’électricité via une directive européenne, imposant progressivement le principe du MERIT ORDER. Ce mécanisme fixe le prix de l’électricité sur le marché de gros en fonction du coût marginal de la dernière centrale appelée (souvent une centrale à gaz, la plus chère).
- 2003 : consolidation du MERIT ORDER par les directives 2003/54/CE (électricité) et 2003/55/CE (gaz).
- Un exemple concret qui montre les conséquences : en pleine crise du gaz russe, l’électricité s’est échangée à 2 988 €/MWh le 4 avril 2022 à 8 h sur les marchés de gros (contre 60 €/MWh pour l’électricité nucléaire).
Les questions urgentes que doivent se poser les politiques au pouvoir
- Jusqu’où le prix de l’électricité européenne va-t-il culminer selon le principe du MERIT ORDER, si les belligérants au Moyen-Orient continuent de détruire leurs capacités de production de gaz ?
Il est important de noter qu’avec son parc nucléaire qui fournit 70% de l’électricité très bas carbone française (dernier chiffre de la production annuelle de 2025), la France fait moins appel au gaz que ses voisins Allemands et Belges. Le prix de l’électricité française est, de loin, moins impactée. Avec cette nouvelle crise du gaz, l’objectif qui visait à rééquilibrer le prix de l’électricité entre l’Allemagne et la France se retourne finalement contre l’Allemagne !
- Quand les gouvernements européens vont-ils faire pression sur la Commission européenne, comme l’ont fait l’Espagne et le Portugal, qui ont obtenu une dérogation pour plafonner le prix du gaz dans la production d’électricité ?
- Quand allons-nous analyser les décisions prises depuis 25 ans pour réaliser enfin une véritable transition éco-logique en Europe ?
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- En reconnaissant le nucléaire comme une énergie très bas carbone, comme l’a fait la COP28.
- En revenant à une logique de fixation du prix de l’électricité comme pour tous les autres produits, selon le coût réel de production issu des choix politiques plutôt que l’artifice du MERIT ORDER.
- En recentrant les subventions publiques sur la décarbonation des usages fioul et gaz, plutôt que sur la construction d’énergies renouvelables intermittentes, qui enrichissent les économies asiatiques et nous rendent dépendants d’elles, compte tenu de leur faible durée de vie (20 ans).
Je vais donner un exemple de report des subventions publiques aux ENRi sur une véritable transition éco-logique. Entre octobre et avril en France, nous faisons appel au gaz pour le chauffage des bâtiments résidentiels, tertiaires et industriels, ce qui permet de produire simultanément chaleur et électricité. En France, nous avons un talon de 1,5GW à 418g CO2/kWh de production d’électricité. Puisque la cogénération produit de l’eau chaude, on ne peut pas faire appel aux énergies renouvelables. Par contre, avec des subventions publiques réorientées vers les SMR (Small Modular Reactor ou Petit Réacteur Modulaire) on pourrait réaliser cette cogénération avec l’énergie nucléaire. De longue date, nous avons en France le savoir-faire de construction et d’exploitation des petits réacteurs REP, à eau sous pression, dans nos sous-marins et sur le porte-avions Charles de Gaulle(**). On ferait ainsi une économie d’émission de 5,5 millions de tonnes de CO2 par an(*) et évidemment des économies d’importations de gaz.
En plein dérèglement climatique et de crise énergétique, il faut que nos gouvernants lâchent l’écologie politique, pour une politique éco-logique et en même temps éco-nomique.
(*) Un talon de 1,5GW de puissance sur 1h à 418g CO2/h ou 418 tonnes CO2/GWh = 627 tonnes de CO2 sur 1h, soit 5,5 millions de tonnes de CO2 sur l’année.
(**) La France et les USA sont les deux seuls pays à disposer de portes avions à propulsion nucléaire avec de petits réacteurs REP.
Conclusion : attendre l’odeur du gaz ou une nouvelle crise des Gilets jaunes ?
Face à la flambée des prix de l’énergie et de l’électricité, faudra-t-il attendre l’odeur du gaz et, à la moindre étincelle, l’explosion d’une nouvelle crise sociale pour que nos responsables politiques agissent enfin ? Face à l’urgence climatique et aux crises géopolitiques, l’Europe et la France ne peuvent plus se permettre de naviguer à vue entre idéologie et réalisme.
La France, avec son mix électrique pilotable, nucléaire et hydraulique, très bas carbone, et son savoir-faire en matière de SMR militaires, détient une carte maîtresse pour concilier souveraineté énergétique, décarbonation et stabilité économique. En 1973, nous n’avions pas de pétrole, mais nous avions des idées – et c’est ainsi que nous avons bâti notre indépendance énergétique grâce au nucléaire.
Aujourd’hui, ayons l’audace d’aller plus loin. Osons !
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- Osons défendre notre spécificité française en matière d’électricité, face à l’Europe et surtout face à l’Allemagne, dont le modèle idéologique conduit inéluctablement à la dépendance au gaz ;
- Osons prendre des décisions radicales pour notre indépendance énergétique, aussi bien vis-à-vis du gaz que des panneaux photovoltaïques asiatiques, dont la durée de vie limitée (20 ans) et la dépendance technologique affaiblissent notre souveraineté ;
- Osons capitaliser sur notre atout nucléaire, très bas carbone, pour consolider notre indépendance et cesser de financer des régimes, comme la Russie, la Chine, l’Iran etc. dont les valeurs s’opposent aux nôtres ;
- Osons engager une véritable transition énergétique ambitieuse, qui bannit les produits pétroliers de nos usages quotidiens et recentre nos efforts sur des solutions durables ;
- Osons réorienter les subventions publiques vers des critères de décarbonation réelle, et non vers des dogmes idéologiques. Subventionnons plutôt le déploiement des SMR pour remplacer le gaz dans la cogénération, plutôt que les ENRi dans un mix électrique déjà décarboné depuis 45 ans ;
- Osons réformer en profondeur le principe du MERIT ORDER et son calcul du prix de l’électricité, pour le désindexer du gaz et de sa volatilité, et le fonder sur le coût réel de production. Et si nous n’y parvenons pas avec l’Europe, imitons l’Espagne et le Portugal qui s’en sont désolidarisés.
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Aux politiques français de choisir de continuer à servir leurs idéologies ou de défendre l’intérêt général. Éclairés des enjeux, les citoyens auront à choisir en 2027 entre ces deux options.
(1) Lien vers le rapport sur les gaz à effet de serre de 1989 : https://inis.iaea.org/records/hfh13-53m08
(2) Source : https://ekwateur.fr/blog/marche-de-l-energie/prix-electricite-allemagne/#prix
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