Le monde, au sens large, bouge, se modifie, évolue, subit des mutations, des transformations… rien de nouveau, mais, pour notre humanité en fragile équilibre thermodynamique dans un univers qui nous dépasse, cela va continuer et ne changera jamais. Pourtant, un aspect étrange de notre époque semble être, de plus en plus, l’incompréhension voire, plus étrange encore, le refus de cette réalité.
Il semblerait en effet que trois attitudes, toutes trois vouées pourtant à l’échec, résument la posture sociétale du moment. Il en existe cependant, nous essayerons de le montrer, une quatrième, sans doute meilleure, en tous cas ne débouchant pas dans une impasse.
Trois attitudes négatives à l’égard du changement
La première attitude est de nier, tout simplement, le changement, en refusant de le voir, et plus encore de l’admettre. Cela, à l’évidence inefficace, relève de l’autruche enfouissant sa tête dans le sable… elle correspond au scepticisme, non pas celui, louable, de la posture scientifique héritée de Descartes, mais le scepticisme négatif, s’opposant à tout, celui qu’on retrouve dans « climatosceptique », par exemple, pour être dans l’actualité… Mais, bien entendu, nier la réalité ne la supprime pas.
La seconde posture est de refuser, rejeter, le changement, tout changement. Outre son côté totalement illusoire, cette attitude est clairement hostile au progrès, vouloir annuler les évolutions implique de facto un retour en arrière qui, d’une part est impossible et d’autre part ne pourrait entraîner qu’une régression de nos conditions de vie.
Une troisième attitude enfin est de loin la moins vertueuse et la moins recommandable, consistant en la double tromperie de laisser croire qu’on peut neutraliser les changements, en priorité ceux jugés les plus néfastes, et qu’en plus on a des solutions pour le faire ! Solutions, bien entendu, onéreuses et payantes, ou apportant un avantage commercial. C’est là une attitude condamnable qui exploite les peurs et les angoisses face aux changements, légitimes mais demandant à ce qu’on rassure, pas que l’on en tire des profits. Un bel exemple est celui de prétendre pouvoir garantir que les kWh que vous consommez à un point donné, avec vos ampoules et vos appareils, puissent être garantis comme ayant été produits par un générateur électrique clairement identifié, écologique de préférence, ce qui permettrait de vendre de l’énergie « verte ». Une fois qu’on a compris que la distribution d’électricité repose sur des mouvements d’électrons dans un réseau complexe, intégrant en permanence l’injection par les générateurs de puissance, d’intensité, de tension, ce avec une certaine fréquence, absorbée au niveau d’une multitude de points de consommation sous forme de kilowattheures, on peine à imaginer que l’origine des électrons qui oscillent dans les appareils de consommations puissent être étiquetés comme ayant été générés ici plutôt que là… cela relève soit de la magie, soit d’une algorithmie géniale encore inconnue, soit plus vraisemblablement… d’une publicité mensongère, voire d’une arnaque – au moins intellectuelle.
On aura compris que ces trois attitudes, qui ni ne se valent ni ne sont équivalentes, ont en commun leur utopie et leur absence totale de réalisme. Nous serions ainsi perdus et impuissants face au changement, et ceci serait terrifiant, l’humanité serait condamnée ? Mais il faut alors se demander d’où vient cette légende d’une évolution nécessairement négative, qui si elle ne peut être empêchée, nous conduit à notre perte.
La haine du changement : maladie collective ?
Cette légende peut être rapportée à un vocable peu usité, mais qui existe dans la langue française : le mot misonéisme désigne effectivement la haine du changement, l’Académie Française en donne la définition suivante : « Composé à partir du grec misein, « haïr, détester », et neos, « nouveau », attitude d’esprit marquant l’hostilité à toute nouveauté, à tout changement. » Pour wikipédia, le terme misonéisme désigne l’attitude consistant à rejeter tout nouveau concept, toute nouvelle conception du monde.
La méfiance et le rejet a priori du changement est une attitude normale, salutaire, Homo sapiens a appris à s’en méfier et à considérer qu’il valait mieux vérifier l’innocuité de l’inconnu avant de s’y aventurer. Mais il s’ensuit que le tri doit se faire entre nouveautés dangereuses et nouveautés utiles, profitables, et cette exploration permanente de la nouveauté est le moteur du progrès.
Le misonéisme est radicalement différent. Sans doute activé par l’accélération des innovations, des inventions et des découvertes, donc par un stress de plus en plus grand de savoir si tous ces changements seront salutaires ou délétères, on en vient à désirer que plus rien ne bouge, sans comprendre que l’immobilisme est encore pire, puisqu’à la fois il n’empêchera pas le monde de changer, mais garantit que l’on sera bien incapable de s’adapter ! Le misonéisme est donc, contrairement à la défiance justifiée et temporaire, du domaine du pathologique – maladie individuelle mais aussi collective.
Etude de cas « misonéiste » : l’IA
Venons-en à l’IA, évoquée dans le titre. C’est un bel exemple, car d’une brûlante actualité.
Je fais partie de la dernière génération qui a passé son baccalauréat alors que les calculatrices n’y étaient pas autorisées : seulement la règle à calcul et les tables trigonométriques et logarithmiques. Dans ces conditions, pour s’en sortir, il valait mieux avoir compris, et maîtriser un minimum, les fonctions logarithme et sinus. On disait, à l’époque, que l’introduction des calculatrices allait fabriquer des abrutis qui ne sauraient plus faire la différence entre un log, un Ln, une exponentielle, un sinus et un cosinus. Puis on a heureusement constaté que rien n’empêchait, en dépit du confort et du temps gagné apportés, en plus d’une meilleure précision, par les calculatrices, qu’elles soient (à l’époque) conçues en notation algébrique ou polonaise inversée, il n’était ni interdit ni inutile de toujours connaitre et comprendre les fonctions mathématiques à l’œuvre en arrière-plan. Seuls les paresseux en ont pâti, qui probablement étaient déjà à la peine avec des tables de log entre les mains.
L’IA, finalement c’est la même chose… en beaucoup plus grand, avec un facteur d’échelle gigantesque qui donne le vertige et surtout fait peur. A tel point que d’aucuns prédisent (une fois encore) que la fin est proche, nous allons être dépassés par les machines et les algorithmes. Sans aller aussi loin dans l’alarmisme et la panique, l’opinion répandue est que notre humanité va en prendre un coup, le cerveau allant au plus simple va tout déléguer et à nouveau nous allons voir émerger des hordes d’abrutis car l’IA va tuer notre « créativité » (1).
Est-ce raisonnable ? Ne peut-on faire confiance à Homo sapiens pour intégrer ce nouvel outil et en faire un usage adapté, pertinent, utile, et sublimer, au lieu d’y renoncer, sa créativité ? Ne seront, à nouveau, submergés et lobotomisés par l’IA que les paresseux, qui penseront pouvoir tout déléguer à un ordinateur… mais déchanteront rapidement, et souhaiteront vite reprendre leur destinée en main. Bien entendu comme à chaque nouveauté significative, le feu, l’écriture, l’imprimerie, la machine à vapeur, l’électricité, internet… cela prendra un peu de temps, le bateau va tanguer, puis reprendre un nouvel équilibre.
Et si on essayait le « Philonéisme » ?
Et, heureusement, il existe donc une quatrième voie, probablement la bonne, qui est d’accepter le changement au lieu de le subir, de le comprendre, de se l’approprier, d’en voir les conséquences négatives afin de s’en prémunir, mais aussi les conséquences positives afin de les utiliser au mieux pour accroitre le bien-être de l’humanité, c’est-à-dire des gens. Les choses allant de plus en plus vite, l’effort à fournir est de plus en plus grand, mais il est, d’une part salutaire, et d’autre part, collectif, ce qui devrait donner, ou redonner, la confiance née avec les Lumières et qui, périodiquement, semble ébranlée et remise en question. Le changement, au final, qui est inéluctable, consubstantiel à l’existence du monde, constitue le moteur du progrès à condition qu’on en fasse une force au lieu de le craindre, et de le rejeter.
Il reste à distinguer les changements subis, inhérents au cosmos ou la géologie, tremblements de terre, et autres modifications des influences telluriques, où l’adaptation est la seule option ; et les changements générés par l’activité humaine, comme l’IA, où l’adaptation doit accompagner le changement, les deux étant intimement liés.
Les changements qui combinent les deux, l’exemple du climat étant l’exemple le plus flagrant, en tous cas le plus prégnant actuellement, sont plus complexes à appréhender, mais cela ne change en rien le problème de fond. La complexité des débats illustre que se mêlent de façon protéiforme les trois attitudes que nous dénonçons, dénégation, refus et déviance mercantile, conduisant le plus souvent à des injonctions contradictoires voire paradoxales, une confusion entre faits scientifiques et décisions politiques, et l’oubli de la posture qui, encore une fois, semblerait la plus appropriée : accepter les évolutions, chercher à atténuer les négativités, mettre à profit les aspects positifs – il y en a toujours, et travailler à des solutions, comme il en a toujours été trouvées face à tous les changements de l’histoire humaine. L’antonyme de « misonéisme » est philonéisme, « fait d’aimer la nouveauté »…
(1) Voir à ce sujet le remarquable livre de Luc Julia, « l’intelligence artificielle n’existe pas » paru en 2019
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