Comment interpréter le revirement d’Ursula Von der Leyen, ainsi que les dernières déclaration du président Macron sur le nucléaire. Qu’est-ce que cette erreur stratégique ? Christian Semperes a bien voulu répondre à nos questions et partager son interprétation. Son leitmotiv : « entendre un responsable politique admettre une erreur, c’est rare ! Mais quand plusieurs le font en chœur et en même temps, cela devient suspect. » Tout un programme.
The European Scientist : Au sommet du nucléaire, Ursula von der Leyen vient de reconnaître qu’il s’agissait d’une erreur stratégique de la part de l’Union européenne d’arrêter la production nucléaire. Comment interprétez-vous cette déclaration ? Pensez-vous qu’elle soit sincère ?
Christian Semperes : Je vous propose de replacer cette déclaration dans son contexte. D’abord, le chancelier allemand a reconnu l’erreur commise en arrêtant le parc nucléaire allemand. Ensuite, Mme Ursula von der Leyen a qualifié « d’erreur stratégique » la mise à l’écart du nucléaire en Europe. Enfin, M. le Président de la République, Emmanuel Macron, lui a emboîté le pas lors du sommet sur l’énergie nucléaire du 10 mars dernier.
À première vue, et sans connaître le sujet en profondeur, on pourrait se réjouir naïvement de la clairvoyance soudaine de nos responsables politiques et de leur transparence apparente en reconnaissant leurs « erreurs ». Il faut le reconnaître, entendre un responsable politique admettre une erreur, c’est rare ! Mais quand plusieurs le font en chœur et en même temps, cela devient suspect.
TES : Pensez-vous que les politiques qui changent d’avis le font en ayant vraiment compris que l’idéologie écologiste menait à une impasse, ou sont-ils encore sous l’emprise de leurs biais cognitifs ?
CS : Il faut distinguer deux points de vue. D’un côté, celui des Verts, qu’ils soient allemands ou français, qui ont fait du nucléaire leur ennemi absolu. De l’autre, celui de l’État allemand, qui, depuis des années, cherche à réduire le prix de son électricité pour le ramener au niveau du prix français, afin d’éviter de pénaliser son activité économique.
Dans leur coalition gouvernementale, l’État allemand et les Verts allemands ont ainsi trouvé une croisade commune contre le nucléaire européen et français en particulier. Selon la logique « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », les gaziers, pour qui le nucléaire représente un concurrent redoutable, ont été invités à se joindre à cette croisade.
TES : Pourquoi ce revirement ? Pourquoi une profession de foi en faveur du nucléaire aujourd’hui ? D’après ce que je comprends, il ne s’agirait pas d’un vrai mea-culpa. Qu’est-ce qui, à vos yeux, permettrait de dire qu’il ne s’agit pas simplement de pures déclarations politiques ?
CS : Quand on connaît le sujet et qu’on l’a vécu de l’intérieur, comme moi, durant 37 ans d’exploitation nucléaire, cette « erreur » conjointement reconnue était en réalité une stratégie allemande visant à atteindre un objectif qui est aujourd’hui atteint.
« L’erreur » française, traduction opérationnelle de l’objectif allemand, est en fait une trahison de notre souveraineté énergétique, économique et géopolitique, sans compter qu’elle constitue un écocide. Pour étayer cette accusation, il faut retracer un brin d’histoire, car c’est une subtile partie de billard à plusieurs bandes.
TES : Nous vous écoutons. Rappelez-nous les événements.
CS : Depuis la fin de la construction de son parc nucléaire, la France bénéficiait d’un avantage concurrentiel majeur face à l’Allemagne :
- Son électricité était très bas carbone depuis 45 ans. En 1989, Michel Rocard, alors premier ministre, l’écrivait déjà dans un rapport sur les émissions de gaz à effet de serre(1).
- Son prix restait systématiquement inférieur à celui de l’électricité allemande.
Les chiffres de 2025 le confirment toujours, avec 70 % d’électricité d’origine nucléaire, le prix en France (0,195 €/kWh TTC) est non seulement inférieur à la moyenne européenne, mais aussi de moitié moins élevé que celui de l’Allemagne (0,38 €/kWh TTC), le plus cher d’Europe.(2)
Et comme preuves supplémentaires, l’électricité française est abondante, pilotable et peu chère, quelles que soient les conditions météo. Les exportations records d’EDF vers l’Europe le prouvent avec plus de 92 TWh très bas carbone, en 2025.
TES : Ça, c’est l’objectif. Et la stratégie, alors ?
CS : Sous la pression des Verts antinucléaires allemands, intégrés à la coalition gouvernementale, l’Allemagne a exercé une pression constante sur la Commission européenne. Grâce à ses directives de libéralisation du marché de l’électricité (adoptées dès 1996, renforcées en 2003 et 2009) et à sa pression juridique, la Commission a forcé la France à créer l’ARENH pour « libéraliser » le marché.
Pour éviter des sanctions, la France a proposé en 2009 le mécanisme ARENH, intégré dans la loi NOME de 2010. L’accident de Fukushima a servi d’opportunité pour attiser la peur du nucléaire et accélérer le processus.
De 2011 à 2025, l’ARENH a obligé EDF à vendre à perte jusqu’à 25 % de sa production nucléaire (très bas carbone) à un prix régulé de 42 €/MWh aux « fournisseurs alternatifs ». Sans rien investir, sans rien produire, sans rien transporter et sans rien distribuer, ceux-ci, comme TotalEnergies, revendaient cette électricité au prix du marché, jusqu’à 2 988 €/MWh le 4 avril 2022 à 8h, en pleine crise du gaz russe.
Pendant ce temps, EDF, privé de 25 % de sa production, devait racheter de l’électricité sur le marché au même prix exorbitant.
TES : Quel est le lien avec l’objectif d’équilibrer les prix de l’électricité allemande et française ?
CS : La stratégie était claire :
- Favoriser les gaziers pour qui le nucléaire est un concurrent redoutable et qui deviennent la substitution de moyens pilotables.
- Ruiner les finances d’EDF pour l’empêcher de s’autofinancer et de construire de nouveaux réacteurs pour rendre impossible le renouvellement du parc nucléaire français.
- Positionner la Commission européenne en arbitre du financement du « nouveau MWh écolo » (renouvelables) plutôt que très bas carbone (nucléaire).
C’était la première bande du billard.
La seconde bande visait le parc en exploitation. C’est là que les Verts français sont entrés en jeu :
- Ils ont soutenu l’accès au pouvoir de François Hollande.
- En collaboration avec les Verts allemands, ils ont obtenu la fermeture de Fessenheim.
- Ségolène Royal a plafonné à 50 % la part du nucléaire dans la production française.
- Sous le premier quinquennat Macron, la loi n° 2019-1908 du 30/04/2019 prévoyait la fermeture de 12 réacteurs supplémentaires (en plus de Fessenheim) à partir de 2025. Cette menace n’a finalement pas été exécutée, mais ces réacteurs, jugés sûrs par l’Autorité de sûreté nucléaire, étaient bel et bien menacés.
L’ARENH, la fermeture de Fessenheim et la loi sur les 12 réacteurs étaient la traduction opérationnelle de l’objectif allemand, à savoir casser notre avantage concurrentiel sur le long terme.
En conclusion, « l’erreur » évoquée par Ursula von der Leyen était une stratégie délibérée. « L’erreur » reconnue aujourd’hui par la France, via Emmanuel Macron, est une trahison de notre souveraineté énergétique, économique et géopolitique, sans compter qu’elle constitue un écocide. Rappelons que le MWh nucléaire français est de loin le plus bas carbone, même comparé au MWh renouvelable, dont les panneaux solaires viennent d’Asie par bateaux à fuel, avec un facteur de charge industriellement epsilonesque.
TES : Y aurait-il une troisième bande à ce jeu de billard ?
CS : Oui, et elle est cruciale. La règle est simple : « Pile, l’Allemagne, je gagne ; face, la France, tu perds. » Je m’explique.
En France, la loi impose un démantèlement immédiat des installations nucléaires dès la publication du décret de mise à l’arrêt. Dès l’arrêt de Fessenheim, EDF a procédé au « lessivage chimique du circuit primaire », une opération irréversible qui diminue l’épaisseur des tuyauteries pour diminuer la dosimétrie des intervenants. Cette opération rend tout redémarrage techniquement impossible.
À l’inverse, les réacteurs allemands mis « sous cocon » et non démantelés pourraient être relancés. Ce serait le dernier acte d’un opéra wagnérien, « Le Vaisseau fantôme », une tragédie d’amour et de malédiction, celle du couple franco-allemand.
TES : Emmanuel Macron était à Penly et a fait des déclarations allant dans le sens d’une relance volontariste du nucléaire. Qu’en pensez-vous ? Est-ce un usage rhétorique du « en même temps » ? A-t-il compris que le nucléaire était la meilleure solution pour le climat et pour le prix de l’électricité sur le long terme ?
CS : La reconnaissance des vertus du nucléaire, d’abord par le chancelier allemand, puis par Ursula von der Leyen, enfin par Emmanuel Macron, intervient au moment où l’objectif est atteint. Le mal est fait, et il risque d’être durable. Je m’explique.
Les finances d’EDF ont été volontairement dégradées par l’ARENH. De plus, le tissu industriel de construction nucléaire a été affaibli. Rappelez-vous. Les 58 réacteurs français ont été construits et démarrés en 22 ans (soit 2,7 réacteurs/an), avec une durée moyenne de construction de 6 ans, comme le font aujourd’hui les Chinois. L’État français a imposé un « black-out » de construction, faisant perdre ses compétences au tissu industriel français. L’objectif de saboter notre savoir-faire de construction est atteint. La planification et la construction de Flamanville 3, un prototype et un seul, qui voulait laver plus blanc que blanc, l’ont montré.
Maintenant, les politiques au pouvoir peuvent faire amende honorable et racheter notre confiance. Mais quand on a vécu de l’intérieur, pendant des décennies, la démolition méthodique de notre avantage écologique, énergétique et économique, on ne peut que dénoncer cette hypocrisie.
TES : Vous ne semblez pas très optimiste…
CS : Mon propos était d’abord de rappeler des faits qui revêtent un aspect très négatif pour notre compétitivité, il faut bien l’avouer. Mais il y a aussi des raisons d’être optimiste.
EDF reste le seul groupe industriel au monde à cumuler plus de 2 000 ans d’expérience en exploitation de réacteurs à eau pressurisée (REP). Faites le calcul : 58 réacteurs × 40 ans de moyenne d’âge. Son ingénierie dispose d’une banque de données interne inestimable, lui offrant une capacité unique à rebondir. La gestion de la crise des corrosions sous contrainte en 2022 et le rétablissement spectaculaire de ses résultats d’exploitation en sont la preuve, si besoin était.
Il y a d’autres signes encourageants. Les turbines Arabelle de Belfort, fleuron de la filière, sont revenues dans le giron français après avoir été cédées aux Américains. Depuis 2022, EDF détient Framatome à 100 %, consolidant ainsi la maîtrise de l’ensemble du savoir-faire historique de construction des gros composants de chaudière nucléaire, préservé grâce aux projets chinois et britanniques. La perspective d’un programme ambitieux d’EPR2 redonne au tissu industriel français les garanties nécessaires pour investir en euros comme en compétences, sur le long terme.
Oui, le Phénix renaîtra de ses cendres.
Mais attention ! 6 EPR2 ne suffiront pas à remplacer les 56 réacteurs actuellement en activité, d’une moyenne d’âge de 40 ans. Si le programme s’arrête là, l’objectif allemand sera atteint. Quand les réacteurs français arriveront en fin de vie, le prix de l’électricité française rejoindra celui de l’Allemagne, 10 fois plus carbonée avec son gaz, son charbon et son lignite. Rappelez-vous. Dans son rapport de mars 2020 (page 120/192), la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) prévoyait déjà la construction de 20 centrales à gaz pour compenser la perte de 50 % du nucléaire. Or, la guerre en Ukraine et les récentes tensions au Moyen-Orient nous rappellent que le prix du gaz est pour le moins volatile. Dans ce scénario, le prix de l’électricité française rejoindra celui de l’électricité allemande.
(1) https://inis.iaea.org/records/hfh13-53m08
(2) https://ekwateur.fr/blog/marche-de-l-energie/prix-electricite-allemagne/#prix