Alors que les tensions commerciales internationales se poursuivent et redessinent l’échiquier mondial, l’Europe et la France ont une carte à jouer pour rattraper leur retard technologique sur les Etats-Unis. En s’associant avec les leaders américains comme MARA, les champions du Vieux continent peuvent, comme Exaion, renforcer la productivité et les capacités d’innovation européennes et françaises.
Un réveil brutal. C’est en substance l’avertissement qu’a envoyé aux Européens et à leurs dirigeants Mario Draghi, qui s’exprimait mardi dernier depuis la ville italienne de Rimini où se tenait un Meeting pour l’amitié entre les peuples. Pour l’ancien président du Conseil italien et ex-président de la Banque centrale européenne (BCE), l’année 2025 « restera dans les mémoires comme celle où s’est dissipée l’illusion que la dimension économique de l’Union européenne (UE) s’accompagne d’un pouvoir géopolitique » (1). A l’heure où les rapports de force mondiaux s’affirment de plus en plus, Mario Draghi a appelé l’UE à sortir, enfin, de son rôle de « spectatrice ».
L’ancien grand argentier européen, auteur d’un rapport (2) remarqué sur « l’avenir de la compétitivité européenne », appelait déjà en septembre 2024 le Vieux continent à combler son retard sur les Etats-Unis et la Chine. Et ce en misant sur les technologies critiques, quitte à ce que les Vingt-Sept s’endettent ; en se mettant, comme Draghi l’a appelé de ses vœux à Rimini, « d’accord sur le financement des colossaux investissements nécessaires », singulièrement dans le secteur, ô combien stratégique, des semi-conducteurs ; ou encore en harmonisant les règles en matière d’investissement direct étranger (IDE) et en avançant sur l’union des marchés de capitaux.
La France, leader naturel du rapprochement UE-USA
Une vision qui n’est, comme le rappelait en janvier dernier l’Atlantic Council, « pas incompatible avec la nécessité de renforcer la coopération économique transatlantique »(3). Bien comprises, les propositions de Mario Draghi peuvent en effet paver la voie à un rapprochement entre l’UE et les Etats-Unis. Et la France pourrait, en tant que premier pays européen en termes d’IDE (4), jouer un rôle prépondérant dans ce processus. Rien n’est gagné cependant, car les flux d’investissements sont aujourd’hui en baisse. Par ailleurs, la fragmentation réglementaire inhérente à la construction européenne obère toujours la capacité de l’UE à mobiliser son plein potentiel. Le nouveau monde, a encore prévenu Draghi à Rimini, « n’attend pas la lenteur de nos rituels communautaires pour nous imposer sa force ».
Pour conjurer cette fatalité, le rapport de septembre 2024 insistait déjà sur l’urgence d’investir, selon son auteur, dans les secteurs de pointe – y compris main dans la main avec des entreprises américaines. Alors que l’Europe reste en retrait sur l’intelligence artificielle (IA), le cloud ou encore les semi-conducteurs, ses investissements en recherche et développement (R&D) demeurent très inférieurs aux volumes consentis outre-Atlantique. Résultat : sans champions technologiques à même de rivaliser avec les mastodontes chinois ou étasuniens, la productivité et l’innovation européennes stagnent. Un sursaut s’impose – reste à savoir d’où il viendra, s’il vient un jour.
MARA et EDF Pulse Ventures s’associent pour créer un champion européen de l’IA
Une réponse pourrait se dessiner du côté de l’accord d’investissement conclu en août entre la société américaine MARA et Exaion, une filiale d’EDF spécialisée dans la blockchain, le cloud souverain et la fourniture de puissance de calcul. Le leader mondial du minage de bitcoin, avec ses 16 data centers et sa trésorerie de 6 milliards de dollars de bitcoins, devrait en effet investir pas moins de 168 millions de dollars dans la pépite tricolore fondée en 2020. En acquérant 64% du capital d’Exaion – avec une option lui permettant de monter à 75% – MARA entend diversifier ses activités en misant sur la fourniture d’infrastructure d’IA dans le cloud.
Le partenariat entre MARA et EDF Pulse Ventures, la branche capital-risque du groupe public français, illustre cette complémentarité franco-américaine au travers de laquelle le capital et l’expertise technologique américaine s’allient au savoir-faire d’une pépite tricolore en calcul haute performance (HPC) et IA. In fine, si le deal est approuvé par Bercy, ce sont les capacités d’innovation françaises et européennes qui seront décuplées : « nous voulons faire sur le calcul haute puissance ce qu’on a fait dans les années 1960 dans le nucléaire français avec Westinghouse » (5), explique au Figaro François Garcin, directeur général France et Europe de MARA : à savoir le déploiement « d’une technologie américaine qui a permis l’essor d’une filière française ».
Une convergence transatlantique en marche
Assisterait-on, contrairement au discours ambiant sur les tensions croissantes entre Etats-Unis et Europe, à une tendance inverse ? Plusieurs exemples semblent le confirmer, ainsi qu’en témoigne la collaboration entre Microsoft, Orange et Capgemini dans le cloud et l’IA. En avril dernier, le géant américain a ainsi annoncé son intention d’augmenter de 40% la capacité de ses data centers européens « au cours des deux prochaines années (…) Cela se traduira par des opérations cloud dans plus de 200 centres de données européens sur le continent » (6), a déclaré Microsoft. A l’heure de la « volatilité politique », d’après son président Brad Smith, la multinationale fondée par Bill Gates fait donc le pari de la « stabilité numérique ». Et de la France.
Quelques semaines plus tard, c’était au tour de l’américain Cisco d’annoncer l’ouverture prochaine à Paris d’un centre mondial dédié à l’IA (7). « Nous sommes fiers », a déclaré à cette occasion Chuck Robbins, le PDG du groupe de serveurs et de logiciels informatiques, « d’approfondir notre partenariat (…) avec la France alors que celle-ci continue de progresser vers le leadership mondial en matière d’IA ». Autant de collaborations qui démontrent qu’au-delà de MARA-EDF, la convergence transatlantique peut stimuler l’innovation, créer des emplois et renforcer la compétitivité européenne à long terme.
Les vœux de Mario Draghi seraient-ils exaucés ?
(2) https://commission.europa.eu/topics/eu-competitiveness/draghi-report_en
(7) https://www.capacitymedia.com/article/cisco-ai-hub?utm_source=chatgpt.com