Ken Wilber est un écrivain et philosophe américain qui a travaillé sur le déploiement de la Spirale Dynamique avec Don Beck disciple de Clare Graves, avant de rompre leur collaboration. Il a introduit sa Vision Intégrale, que j’aborde dans mon livre « Comprendre la Spirale Dynamique pour mieux l’utiliser. » Selon moi, son modèle donne de la perspective à la Spirale Dynamique notamment dans les niveaux de conscience à venir pour lesquelles l’Humanité devrait bien réfléchir pour sortir de notre crise existentielle majeure. Dans son livre « Une brève histoire de tout » Ken Wilber écrit ceci « Entre la vérité objective et la véracité subjective, il y a l’intersubjectivité. Et donc l’idée selon laquelle à défaut d’être d’accord, pourrions-nous au moins nous comprendre ? »
Qu’il s’agisse des députés à l’Assemblée nationale, des acteurs des conflits actuels entre nations et entre empires ou encore des antis et les pros d’un domaine sur des sujets comme les OGM, le gaz de schiste, le nucléaire ou autres, si nous pouvions ranger nos arbalètes pour, à défaut d’être d’accord, au moins nous comprendre ? Quand il parle « de vérité objective », « de véracité subjective » et « d’intersubjectivité » entre les deux de quoi parle-t-il ? Serait-ce la clé pour cesser de nous combattre et sortir de notre impasse actuelle ?
Commençons par faire la distinction entre la vérité objective, la véracité subjective et l’intersubjectivité.
La vérité objective vs la véracité subjective
La vérité objective renvoie aux faits mesurables, vérifiables et indépendants des perceptions individuelles. Se sont les lois de la physique et les données scientifiques pour lesquelles il existe un consensus. Du moins, pour ceux qui font encore confiance à la Science.
La véracité subjective relève de l’expérience intérieure, des croyances, des émotions et des interprétations personnelles. Pour la déterminer, on fait généralement appel au bon sens et à l’observation.
À qui faire confiance ? À la science ou au bon sens parfois qualifié de « populaire » ? Pour illustrer ces deux premières notions, je vais prendre un exemple historique célèbre. Depuis Aristote, 400 ans avant JC, la Science était essentiellement issue de l’observation. Par exemple, il était établi qu’un corps lourd chute plus vite qu’un corps léger. Pour s’en convaincre il suffit de laisser tomber un marteau et un plume. Le marteau tombe plus vite, évidemment allais-je dire ! C’est du « bon sens. » Par l’observation, on en déduit donc une loi universelle selon laquelle la vitesse de chute des corps serait directement fonction de la masse. La science a démontré le contraire du « bon sens populaire » issue de la traduction de la simple observation. Voici comment.
Avant la science moderne, de l’observation, on en déduisait la vérité subjective.
La religion chrétienne s’est fondée sur ces évidences pour un certain nombre de postulats et de croyances, comme la Terre au centre de l’Univers. Au début du XVIIe siècle, en s’appuyant sur l’observation de la chute des corps sur Terre et en utilisant un raisonnement par l’absurde, Galilée a bousculé l’ordre établi. Il a en conclu que la vitesse de la chute des corps est indépendante de la masse, c’est à dire qu’un marteau et une plume tombent à la même vitesse dans le vide. Si sur terre ils ne tombent pas à la même vitesse, c’est en raison de la résistance de l’air dans l’atmosphère. Cette démonstration était le fruit d’un raisonnement, bien plus qu’une simple observation. Évidemment, il n’était pas possible de la démontrer par l’observation à l’époque. Par raisonnement, il a aussi déduit que la Terre n’était pas plate et qu’elle tournait autour du Soleil, en totale contradiction avec les Saintes Écritures. Imaginez l’hérésie ! Durant son procès en hérésie en 1610, il a dû abjurer ses écrits un genou à terre, pour éviter le bûcher. En sortant de son procès, il aurait murmuré « et pourtant elle tourne… » Bien plus tard, les astronautes de la mission Apollo 15 ont réalisé l’expérience de la chute d’une plume et d’un marteau sur la Lune, pour démontrer que Galilée avait raison. La chute des corps n’est pas fonction de leur masse. Par la même occasion, ils ont montré, par l’observation, que la Terre était bien ronde. Ceci prouve que la réalité scientifique est issue d’un raisonnement plus que le fruit d’une simple observation qui peut, par le bon sens « populaire » aboutir à des erreurs.
Galilée a initié la science moderne à partir du raisonnement, qui détermine la vérité objective.
Voici la preuve du raisonnement de Galilée, avec la vidéo d’Apollo 15. Il aura fallu 370 ans pour démontrer le raisonnement scientifique de Galilée qui s’oppose au bon sens « populaire. » (1)
Un récent exemple vient confirmer cette approche. En 1964, Peter Higgs a théorisé le boson qui porte son nom, le boson de Higgs, une particule clé du modèle standard de la physique des particules. Au départ, il s’agissait d’une prédiction issue de calculs et de raisonnements. C’est justement grâce à la théorie qu’on a pu l’observer la première fois en 2012. Sans la théorie, on n’aurait jamais conçu l’expérience permettant de l’observer. On pourrait dire CQFD, ce qu’il fallait démontrer. Pour celles et ceux qui connaissent la Spirale Dynamique, c’est l’illustration de la transcendance de l’Humanité du niveau de conscience BLEU des croyances, au niveau de conscience ORANGE de la raison.
Lieu du débat entre vérité objective et subjective
Aujourd’hui, le débat entre vérité objective et véracité subjective se déroule souvent sur les réseaux sociaux. D’un côté, on lit des prises de position d’experts du sujet traité qui s’appuient sur la vérité objective et leur expérience reconnue. De l’autre, on lit les avis de ceux qui, sans être experts, estiment qu’il suffit d’observer pour se convaincre du contraire de ce qu’avancent les lobbyistes. Le côté « social » des réseaux a plutôt tendance à faire triompher « le bon sens populaire » en s’opposant aux raisonnements de la science, jugés suspects. Prenons un exemple. L’hiver dernier, il a fait particulièrement froid. Certains en ont conclu que le réchauffement climatique était une invention de complotistes malveillants. C’est d’ailleurs ce qu’a indiqué le président actuel des USA. Il est certain que si on ne connait pas la différence entre le climat et la météo, on aura beaucoup de mal à se comprendre. Et pourtant, il existe des situations où on fait confiance à un expert qui maîtrise son sujet, notamment lorsqu’on consulte son docteur. Il est assez rare qu’on dise à un médecin de 40 ans d’expérience que sa chimiothérapie n’est pas adaptée en se basant sur « le bon sens » de la peur de la radioactivité. Oui la radioactivité fait peur parce qu’elle peut tuer. Pourtant, on ne compte plus les milliards de personnes soignées et en rémission d’un cancer grâce à la radioactivité, qui sauve des vies chaque jour, grâce à la science.
En résumé, la véracité subjective s’appuie sur des croyances, en faisant abstraction de la connaissance. La vérité objective, elle, s’appuie sur la connaissance et le raisonnement.
Ce vieux débat remonte au siècle des Lumières. Manifestement, il est toujours d’actualité. Particulièrement aujourd’hui, où l’Humanité se transcende dans un nouveau niveau de conscience VERT en réaction aux excès de la science sur la biodiversité et la nature. Le niveau de conscience ORANGE a émergé en rejet des croyances aveugles du niveau BLEU, au profit du raisonnement. Le niveau de conscience VERT a émergé en réaction aux excès de la science du niveau ORANGE, marquant un retour au culte de la déesse Nature, qui se place aujourd’hui au-dessus de tout, y compris de la Constitution et des lois. Le « principe de précaution » introduit dans la constitution française en est un exemple. Par « principe » la simple peur d’un danger entraîne l’abandon du domaine concerné. Si l’on appliquait le « principe de précaution » sur les dangers de la route qui font 3000 morts par an en France, soit 8 morts par jour, depuis des décennies, la voiture aurait été interdite depuis longtemps. Ce serait du bons sens. Le principe de précaution a une géométrie variable, suivant les sujets. Le principe de précaution serait-il une arme constitutionnelle pour manipuler l’opinion publique ?
Le cas de l’intersubjectivité !
Se situerait-elle entre la vérité objective et la véracité subjective ? L’intersubjectivité est un espace partagé où les subjectivités se rencontrent, se confrontent et cherchent à s’accorder, non pas sur une vérité unique, mais sur une compréhension mutuelle. L’idée est la suivante, « même si nous ne partageons pas la même opinion, je comprends ce qui vous amène à penser ce que vous pensez. Mais je vous invite à écouter ce que j’ai à vous dire. »
L’intersubjectivité est la base minimale pour coexister, collaborer et évoluer ensemble. Sans elle, nous sommes condamnés à la confrontation entre deux véracités subjectives. Par exemple, c’est mon Dieu unique, à moi. Et c’est le vrai Dieu, même si je ne l’ai jamais rencontré physiquement, je le vois tous les jours. Si vous ne le voyez pas, c’est que vous n’y croyez pas. On ne compte plus le nombre de croisades dues au manque d’intersubjectivité, sans compter les combats entre divers « -ismes » non-théistes, capitalisme, nationalisme, marxisme, écologisme, wokisme, etc. Dans un monde marqué par des conflits de valeurs, l’intersubjectivité est un pont entre les individus de bonne volonté
Sur quoi pourrait bien reposer la compréhension de la croyance ?
« La croyance en » est systématiquement basée sur « la peur de. » Dans une tirade du moine Jorge, gardien de la foi, l’excellent film de Jean-Jacques Annaud « le nom de la rose » illustre ce mécanisme : « Le rire tue la peur. Et sans la peur, il n’y a pas de foi ! Car sans la peur du Diable, il n’y a plus besoin de Dieu. » Sans la peur de la science, sans la peur de l’apocalypse climatique, il n’y a plus besoin de l’écologisme, cette croyance en un paradis terrestre sans la science, fait de bon sens populaire. Quel que soit le clergé qui vise à instaurer des croyances, il faut entretenir cette peur. C’est vital pour perpétuer la croyance. Il suffit d’observer pour ancrer la croyance populaire. Regardez les événements climatiques extrêmes qui se répètent et qui sont des faits bien réels. Il conviendrait de ne plus faire confiance en la science qui est LA responsable de la situation par ses émissions de CO2 induites. Il convient de faire pénitence des excès de notre consommation excessive, imputés à la science. Avec le principe du « baisse, éteins, décale » le paradis VERT serait au bout du chemin. C’est le même mécanisme que le paradis céleste promis aux adeptes de la croyance en notre Dieu, et non celui des autres, bien sûr. Plus on a peur, plus on le répète, mieux on y croit et plus on prie. Plus on prie, mieux on y croit, cela fonctionne dans les deux sens. Une fois ancrée dans le cerveau, la croyance est en béton armé.
L’intersubjectivité débute donc par l’expression de la peur du croyant. L’objectif vise à comprendre intimement, par empathie donc, la logique du croyant. Suivant sa logique, il est nécessaire de comprendre qu’il est donc normal qu’il ait peur. Par la conception même de notre cerveau qui n’a pas sensiblement évolué depuis 12 000 ans à peine, à une époque où nous étions encore des chasseurs-cueilleurs, la peur est traitée en priorité dans nos comportements instinctifs. Dans le cerveau limbique, siège des émotions, il existe un petit appendice appelé « l’amygdale » appelé aussi « le chien de garde du cerveau. » Elle traite en priorité tous les stimuli des sens. Dès qu’un sens renvoie l’image d’un danger, par instinct de survie, l’amygdale bloque le néo cortex siège du comportement raisonné pour activer le cerveau archaïque appelé « cerveau reptilien » siège du mode reflexe. En résumé, la simple vue d’un danger active un réflexe de protection, de fuite ou de combat. C’est le principe même du fameux « principe de précaution. »
L’idée clé de Wilber
Ken Wilber souligne que, dans un monde marqué par des conflits de valeurs, de croyances et de visions du monde, l’intersubjectivité devient un pont essentiel entre personnes de bonne volonté. Plutôt que de chercher à imposer une vérité objective, souvent perçue comme neutre mais en réalité teintée de subjectivité, ou de s’enfermer dans des vérités subjectives avec risque de relativisme absolu, il propose de cultiver un espace où :
- On reconnaît la légitimité des expériences subjectives, les miennes et celles des autres,
- On accepte que certaines vérités objectives scientifiques et factuelles ne suffisent pas à résoudre les désaccords existentiels ou éthiques.
- On privilégie la compréhension mutuelle comme base minimale pour coexister, collaborer et avancer ensemble.
Alors, quand allons-nous ranger nos arbalètes ? Quand allons-nous nous écouter pour nous comprendre dans le but final de débloquer la crise existentielle majeur que nous vivons aujourd’hui et reprendre le cours de l’évolution de l’Humanité, aujourd’hui bloquée dans des croisades sans fin ?
(1) https://www.youtube.com/watch?v=PzPDndsljME
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