Avec 11 millions de km2 d’espace maritime grâce à ses territoires ultramarins – soit le 2e rang après les États-Unis – et plusieurs entreprises leaders du marché mondial de l’eau, la France dispose de tous les atouts pour développer une industrie locale de dessalement d’eau de mer. Et il y a urgence, tant l’Europe fait face à des vagues de sécheresse qui risquent d’empirer dans un avenir proche, conséquence du réchauffement climatique.
La France ne dispose pas encore de grandes usines de dessalement telles qu’on peut en croiser dans certains pays de la péninsule arabique, au Maroc, en Australie ou même plus proche de nous, en Espagne. Pourtant, l’Hexagone dispose de champions dans le domaine, avec de grandes entreprises comme Suez ou Veolia, mais aussi des PME et même des start-ups très innovantes. La France jouit surtout de la 2e superficie d’eaux territoriales au monde, grâce à ses territoires d’Outre-Mer dans l’Atlantique, en Antarctique, dans l’océan Indien et dans le Pacifique. Et donc d’un énorme potentiel dans l’industrie du dessalement de l’eau de mer.
Mais de quoi parle-t-on au juste ? En deux mots, le dessalement suit le cheminement technique suivant : l’usine prélève l’eau salée offshore ou en bord de mer, elle la filtre puis la traite selon le procédé dit de « l’osmose inverse ». L’eau de mer est alors placée sous très forte pression et tamisée à travers des membranes semi-perméables. Les molécules d’eau les traversent, mais le sel, les polluants ou les bactéries non. Selon le site Industrial Research, entre 99 à 115 millions de m³ d’eau douce sont ainsi produits chaque jour dans le monde. L’Union européenne ne représente aujourd’hui que 7 millions de m³ quotidiens, principalement grâce à la production espagnole. La France a donc un retard évident dans ce domaine, mais dispose de tous les arguments pour le combler d’ici 2040. Car le réchauffement climatique et la pression sur les ressources en eau douce du pays sont inévitables.
Le dessalement, encore peu répandu en France
Quand on pense sécheresse et stress hydrique, viennent souvent les images de sols craquelés à l’autre bout de la planète. Pourtant, l’Europe ne fait pas exception. « Si la lutte contre le changement climatique est un sujet touchant à la production d’énergie et à la décarbonation, l’adaptation au changement climatique est un problème d’accès à la ressource en eau, assure la direction de Suez, une filiale de Meridiam. C’est la raison pour laquelle nous devons collectivement continuer à investir dans la modernisation de nos installations, par exemple pour lutter contre la pollution de l’eau, dans notre infrastructure, nos réseaux pour assurer le recyclage de l’eau, son stockage en nappes phréatiques ou le dessalement, encore peu répandu en France. » Et il y a urgence à agir. Rien qu’en 2025, 40% du Vieux continent a été touché par des niveaux d’alerte élevés en termes de sécheresse, notamment en Espagne, à Chypre, en Grèce et dans les Balkans comme l’a souligné l’Observatoire européen de la sécheresse.
Dans sa politique publique de l’eau, l’État français dispose d’un atout considérable dans sa manche : les industriels tricolores font partie des mieux placés – et des plus performants – pour équiper le territoire métropolitain et les territoires ultramarins en usine de dessalement. Suez est ainsi présent partout sur le Globe, avec certaines unités de production parmi les plus grandes du monde, comme en Jordanie sur le golfe d’Aqaba (en construction), en Chine avec l’usine de Wanhua-Penglai ou aux Philippines avec l’usine Metro Iloilo. Son concurrent, Veolia, est aussi bien placé avec des usines aux Émirats Arabes Unis, à Oman, en Australie, au Maroc ou aux Baléares. Le savoir-faire tricolore est là.
Mais attention, les entreprises françaises ne sont pas les seules à lorgner sur le marché hexagonal. Certaines collectivités locales font ainsi appel à des opérateurs étrangers, comme dans le Sud-Est de la France avec la métropole Nice Côte d’Azur. Là-bas, l’établissement public Eau Azur a ainsi signé un protocole d’accord avec l’entreprise américaine OceanWell pour le développement de nouvelles technologies avec le déploiement d’une ferme sous-marine de production d’eau douce, au large des côtes. « Garantir notre approvisionnement en eau est un défi mondial qui exige des solutions respectueuses de l’environnement, assure Robert Bergstrom, PDG d’OceanWell. De la Californie à la Côte d’Azur, nos fermes hydrothermales sous-marines sont conçues pour assurer une ressource fiable et résiliente face au changement climatique, sans les coûts environnementaux du dessalement traditionnel. » D’autres projets comme celui-ci pourraient voir le jour dans les dix ans à venir.
PME et start-up s’attaquent au sujet
Le marché français du dessalement de l’eau de mer n’intéresse pas que les grands groupes français ou étrangers. Certaines PME françaises se lancent sur ce marché, en coopération avec des homologues européennes. C’est le cas par exemple d’Osmosun, une PME spécialisée dans des solutions solaires innovantes de dessalement, qui vient de s’allier à Watera International, une entreprise luxembourgeoise. Objectif : gagner des parts de marché en Europe – notamment en France –, mais aussi en Afrique et au Moyen-Orient. Selon son PDG, Orfeas Mavrikios, « Osmosun bénéficie d’une expertise technologique unique en matière de dessalement solaire. Le rapprochement avec Watera met en évidence de multiples synergies, tant au niveau industriel, avec un outil de production compétitif et performant permettant de réduire les coûts, qu’au niveau commercial, avec la possibilité de proposer une gamme complète de petits systèmes autonomes aux grandes unités industrielles clés en main ». L’établissement de petites unités, très localisées, correspond probablement davantage aux besoins du territoire français que les immenses usines sorties de terre dans les pays du Golfe depuis les années 50.
De plus, dans ce secteur, les techniques évoluent. Et appellent l’innovation. En décembre dernier, une start-up a ainsi fait parler d’elle : Seawards a en effet installé un prototype de dessalement d’eau de mer au port de Saumaty (Bouches-du-Rhône). Primée en 2023, son innovation technologique appelée « cryo-séparation » permet la séparation à température négative des cristaux d’eau douce et ceux chargés en sels minéraux. Selon ses concepteurs, il s’agit là d’une rupture technologique par rapport au procédé classique de l’osmose inverse. La jeune entreprise fondée en 2021 lorgne déjà vers l’international, avec de potentiels contrats en Arabie Saoudite et au Maroc. « Nous sommes aujourd’hui huit milliards d’êtres humains alors que la ressource en eau reste stable. Seul 0,7% de l’eau sur terre est accessible à l’humanité alors que 97% se trouve dans la mer », avance Hubert Montcoudiol, cofondateur de Seawards. L’État français serait bien inspiré de s’intéresser à ce type d’entreprises pour les motiver à se développer autant en France qu’à l’étranger.
L’enjeu pour les générations à venir est évident. Et les nouvelles technologies pourraient bien apporter de vraies réponses. « L’industrie française de l’eau est à la pointe du marché mondial et dispose de solutions éprouvées pour préserver l’eau ou pour créer des ressources alternatives, assure estime-t-on chez Suez. L’eau de mer peut, grâce aux technologies de dessalement de nouvelle génération, être une ressource inépuisable. » L’or bleu est désormais à portée de main, et la France a de belles cartes à jouer dans ce domaine.